BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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HARMONIUM (4/5) - Suite >

Sorti à la mi-novembre 1976, cet album aux allures de superproduction (la réalisation de L’Heptade aura en effet coûté près de 85.000 dollars, un budget alors sans précédent dans l’industrie du disque québécoise) connaît, comme ses deux devanciers, un véritable triomphe dans son pays d’origine : en à peine quatre mois, il franchit le cap des 100.000 exemplaires vendus, et atteindra plus de 200.000 copies sur toute sa carrière. La tournée qui suit est également la plus grande et la plus longue jamais entreprise par le groupe. Pendant plus de deux ans, Harmonium va littéralement sillonner le Canada, visitant toutes les grandes villes du pays (Toronto, Kitchener, Kingston, Hamilton, London et Vancouver), et remporter un énorme succès dans les provinces anglaises, notamment en Ontario. Ce gigantesque périple le mènera même jusqu’en Europe, en septembre 1977, où il fait la première partie des concerts de Supertamp, et aux États-Unis, en septembre/octobre 1978, à San Francisco et Los Angeles. Il faut dire aussi que le groupe, surfant sur cet engouement exceptionnel, envisage alors une carrière internationale (la France, le Japon, et pourquoi pas les États-Unis ?…), et affiche un profil résolument conquérant.

Pourtant, ce soudain débordement d’activité apparaît avec le recul comme une façade, car il masque en réalité une crise généralisée extrêmement profonde, tant sur le plan créatif que personnel. Avec L’Heptade, album ultime et presque libérateur, le groupe semble avoir  tout dit, et manque brusquement d’une vision musicale cohérente. Pendant le peu de temps libre entre deux concerts, quelques-uns de ses membres s’éparpillent dans des projets solos, à commencer par Serge Fiori lui-même, dont la collaboration avec Richard Séguin allait engendrer en 1978 un nouvel album-culte de la génération québécoise des années 70, le fameux 200 Nuits à l’Heure. En outre, la pression qui s’exerce sur le groupe est énorme, source de conflits personnels, et la gigantesque tournée qui bat son plein (certains soirs, Harmonium assure même deux concerts d’affilé !) va complètement épuiser les musiciens, et tout particulièrement Fiori, qui sombre littéralement : "Je ne pouvais plus continuer physiquement. Il m’a fallu un an pour reprendre ma santé, et quand ma "maladie" a cessé, j’ai compris que j’avais douze ans de stock, de concessions dans le corps. Il y avait longtemps, en plus, que j’avais cessé d’écrire, à cause de la tournée. Douze ans à s’enfermer deux ou trois mois pour faire un disque, à dormir dans un bus ou quelques heures à l’hôtel, à se rendre dans les salles pour le réglage du son vers midi… Je suis devenu gaga, à la fin. J’avais des choix à faire : continuer sur scène ou me retirer pour écrire, créer".

Mais par-dessus tout, le coup de théâtre politique qui secoue le Québec à cette époque va changer la donne en profondeur, et précipiter la crise au sein d’une formation en pleine phase de doute. Depuis sa création en 1972, Harmonium avait en effet été porté en grande partie par la vague de fond idéologique qui s’était emparée de la jeunesse québécoise dans les années 1970, une revendication identitaire latente, mais fermement enracinée, dont le groupe s’était fait, parmi quelques autres artistes, le représentant plus ou moins tacite (malgré quelques confessions un peu édulcorées, certains se souviennent que Fiori a soutenu lors de concerts les actions des nationalistes les plus durs, y compris le Front de Libération du Québec). Cette période d’effervescence tranquille va connaître son apogée et même, en quelque sorte, son dénouement, le 15 novembre 1976 (soit très exactement la veille de la sortie officielle de L’Heptade), avec l’arrivée au pouvoir du Parti Québécois et l’élection au poste de Premier Ministre de René Lévesque, figure sacro-sainte du nationalisme québécois pour laquelle Serge Fiori voue une admiration profonde ("J'ai connu cet homme-là personnellement", se souviendra Fiori lors d’une interview en 1988, "J'ai vu le feu qui l'habitait, l'importance d'une nation et l'importance d'une culture dont on faisait tous partie, et... Je ne comprends pas ! Il est mort et j'ai l'impression que tout le monde est mort avec lui"). Du jour au lendemain, dans un pays brusquement en quête de légitimité et de reconnaissance de la part du monde extérieur, la culture va devenir un enjeu politique majeur, et ses principaux acteurs - y compris ceux de la contre-culture qu’incarne Harmonium - investis d’une nouvelle et souveraine mission de représentation nationale.

Réédité en VHS en 1993, puis au format DVD, le documentaire de Robert Fourtier intitulé "Harmonium en Californie" (ONF Canada 1980), s’il peut sembler bien anecdotique de par l’étroitesse ciblée de sa perspective, apporte toutefois un éclairage particulièrement précis sur le climat politique régnant à cette période, et contient peut-être même l’une des explications les plus plausibles de la dissolution prématurée d’Harmonium. Ce film d’une trentaine de minutes fut réalisé à l’occasion de l’incursion du groupe à San Francisco et à Los Angeles à l’automne 1978, dans le cadre d’une semaine culturelle du Québec aux États-Unis, impliquant d’autres artistes (acteurs, cinéastes et musiciens), des politiques (René Lévesque en tête), et totalement financée par le gouvernement québécois. Les commentaires des divers intervenants sont édifiants. Entre les explications compassées de la voix off, les conférences de presse de René Lévesque qui compte visiblement sur cet événement pour attirer l’attention des médias, le constat sans appel de Paul Dupont-Hébert ("la situation politique chez nous est culturelle : ça va de pair"), Serge Fiori a finalement le dernier mot : "On ne tient pas à réussir si on ne peut pas rester nous-mêmes. Ce qui est important pour moi, c’est la culture du Québec". Et Harmonium dans tout çà ? Il semble avoir bien du mal à se raccrocher aux wagons…

Harmonium, qui devait ouvrir cette semaine du Québec par un concert à l’auditorium de l’université de Berkeley, voit cette date annulée car le camion transportant l’équipement s’est perdu en route. C’est l’occasion de voir un Fiori tout penaud, tentant maladroitement de s’expliquer devant René Lévesque ("Ça arrive quand, vos maudits instruments ? ", "Ç’peut d’arriver au milieu d’cette nuit… j’comprends pas…", […] "Rattrapez-vous, il reste quelques jours"). En outre, l’époque se prête de moins en moins aux musiques progressives ambitieuses, la déferlante punk et disco a balayé le terrain, et Harmonium se voit contraint de se produire dans de petites salles, mal adaptées pour recevoir l’équipement encombrant dont il a maintenant besoin. Au bout du compte, tout suggère ici un décalage complet entre les motivations artistiques déclinantes du groupe et son nouveau statut honorifique, mais bien encombrant, d’ambassadeur culturel du Québec. Cette situation inconfortable, la fatigue, le manque d’inspiration commune et les problèmes financiers (malgré le soutien de CBS, les musiciens ont dû financer de leur poche une partie de l’enregistrement de L’Heptade), achèveront bientôt d’avoir raison du groupe.

En attendant, au-delà de ces observations historiques presque prémonitoires, ce film est aussi le seul document qui nous donne à voir le groupe sur scène, à travers quelques très courts extraits de L’Heptade, et surtout l’interprétation intégrale de la chanson de Serge Fiori "Viens Danser", titre que l’on peut entendre sur l’album de Fiori/Séguin, 200 Nuits à l’Heure (une escapade à laquelle ont participé l’essentiel des membres du groupe, y compris l’arrangeur classique Neil Chotem). La formation qui se produit ce soir là sur la scène du club Starwood (pardon, du "clûb", dixit la voix off…), une boîte de Los Angeles de dimension moyenne, a subi depuis fin 1977 une ultime modification, puisque le claviériste Serge Locat, engagé dans une aventure solitaire (on lui doit un album solo, Transfert, paru en 1978), s’est vu remplacé par un nouveau membre, Jeffrey Fisher, au talent d’instrumentiste indéniable, mais d’une sensibilité peut-être légèrement plus superficielle que son prédécesseur.

Comparé aux pièces ambitieuses auxquelles Harmonium nous a habitués, ce titre en apparence plutôt quelconque, avec son refrain un peu naïf et son chorus de piano sautillant façon bastringue, pourrait presque passer pour anecdotique. Pourtant tout s’éclaire, le temps d’un époustouflant break de saxophone, prélude à un irrésistible crescendo final dans lequel la dynamique puissante du groupe balaye toute objection. Entre l’extraordinaire énergie dégagée par Fiori, tour à tour aux claviers et aux caisses claires, malgré un jeu de scène pourtant entravé par la quantité impressionnante de matériel et d’instruments qui encombre la scène, la virtuosité de Jeffrey Fisher au synthétiseur et au… piano-jouet pour enfant, la finesse déliée de l’accompagnement rythmique, le groupe semble littéralement communier avec le public, un élan d’exaltation qui parvient encore à passer, vingt-cinq ans plus tard, à travers le petit écran. Cette communication avec son auditoire a d’ailleurs toujours été, pour l’anxieux Serge Fiori, un souci essentiel : "Au niveau du spectacle, Harmonium essaie de faire parler le public afin qu'il cesse toujours de recevoir béatement. Les gens ont l'habitude de s'asseoir et de dire : "Donne-moi tout". Je pense qu'il faut être assez stimulant pour provoquer une réponse de la salle à toi". Mission réussie, si l’on en juge aux commentaires ravis des spectateurs en sortie de salle ("Pas une chanson en anglais… mais c’était bien quand même !").

Ce témoignage audiovisuel unique montre à quel point Harmonium avait fait de la scène son élément privilégié : de mémoire même des aficionados qui ont eu la chance d’y assister, l’intensité de ses interprétations faisait de chacune de ses apparitions publiques une expérience inoubliable. Il suffit, pour achever de s’en convaincre, d’accorder une oreille, même distraite, au fameux double-album En Tournée, autre document qui nous est parvenu de cette période, et cette fois d’une toute autre importance, puisqu’il ne s’agit rien moins que de l’enregistrement intégral de L’Heptade, réalisé lors d’un concert à Vancouver, au mois de juin 1977.


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