Du
fait
de sa grande rareté,
cette pièce
de collection a été pendant longtemps
entourée d’un véritable mythe,
allègrement propagé et entretenu par les quelques
fans du groupe ayant le privilège de la posséder.
Publié en 1980 par la Société
Radio-Canada sans le consentement d’Harmonium, le
microsillon
fut en effet retiré du marché après
quelques procédures judiciaires et,
jusqu’à très récemment, ne
fut jamais réédité au format CD.
Inutile de dire que cette mésaventure a fait entre temps le
bonheur des pirates, et que l’on ne compte plus les
'bootlegs' plus ou moins bien bricolés à partir
du vinyle. Fin 2001 et début 2002, deux versions
non-officielles vont ainsi voir le jour presque coup sur coup,
l’une espagnole ("label" Blue Moon) et de fort
piètre qualité, vendue au compte-gouttes sous le
manteau, l’autre bénéficiant
d’un son impeccable et accompagnée d’un
livret luxueusement illustré, cette fois plutôt
bien distribuée (elle atterrira jusque dans les bacs des
disquaires québécois), produite par le label
Coréen M2U, apparemment victime de bonne foi d’une
escroquerie aux droits de reproduction (dans cette version, un
imposteur se serait fait passer pour Serge Fiori…). Cette
dernière affaire a d’ailleurs causé un
certain bruit au Québec (la presse locale s’en est
même faite l’écho), suffisamment pour
que le groupe, excédé et surtout
scandalisé de se voir spolier par des faussaires
à la petite semaine, souvent d’ailleurs aux
dépens de ses propres fans, décide de casser ce
marché, en rééditant très
officiellement l’album à son propre compte, fin
2002.
Finalement, on se demande tout de même pourquoi Harmonium n’a pas jugé bon plus tôt de prendre cette légitime initiative, car il paraît invraisemblable, à l’écoute de ces deux disques exceptionnels, qu’un pareil joyau ait pu demeurer aussi longtemps dans l’ombre. Entendons-nous bien, les collectionneurs avides d’inédits resteront ici sur leur faim, car il ne s’agit pas d’autre chose que de l’interprétation conforme et intégrale ("dans son entièreté", dixit Fiori) de L’Heptade, mais quelle époustouflante version ! La voici enfin, cette œuvre tellement intime, presque introvertie, en même temps fragile et intense, dévoilée au public dans toute sa fastueuse splendeur, rutilante, débarrassée de son étouffante gangue orchestrale au profit d’un son électrique, puissant et envoûtant, incroyablement dynamique. Jamais l’émotion qui en émane n’a semblée aussi palpable, déversée par un Fiori plus bouleversant que jamais, et par l’alliance unique d’instrumentistes surdoués (à cette date, c’est encore Serge Locat qui assure les claviers), tous au sommet de leur art, qui trouvent ici un terrain particulièrement fécond pour exprimer leur jeu sans restriction, dans toute sa prolixe subtilité.
A
des
années-lumière de la nonchalance
affectée et du ralenti artificiel qui alourdissaient bien
malencontreusement la version studio de L’Heptade,
ces sept
titres en état de grâce semblent ici
littéralement déborder
d’énergie et de fougue démonstrative,
dessinant un climat tendu et proprement captivant, exempt du moindre
temps mort. En se substituant à l’orchestre sans
jamais tenter de le contrefaire, les claviers retrouvent fort
avantageusement leur dimension primordiale, en premier lieu le
Mellotron céleste de Serge Locat et ses accords vaporeux,
responsable de cet incomparable sentiment
d’irréalité et de tendresse
émue, plus pénétrant encore lorsque
les flûtes et autres instruments à vent
joués par Libert Subirana s’y surajoutent avec une
délicate fluidité. Par ailleurs,
l’omniprésence de la guitare
électrique, associée au feeling très
bluesy de Robert Stanley, confère à cet album le
son sans doute le plus abrupt et le plus affilé de toute la
discographie d’Harmonium,
une dimension parfois presque
agressive que le groupe semble investir avec une
véhémence inédite.
Si la plupart des chansons restent assez fidèles aux versions d’origine, d’autres sont totalement transfigurées, à l’instar de cet extraordinaire "Premier Ciel", qui voit sa durée doublée jusqu’à atteindre les vingt minutes, transformé en une hallucinante pièce épique faite d’une succession saisissante de tensions et de ruptures : traversée par des épanchements de guitare furieuse, des envolées effrénées de saxophone, et un refrain envoûtant scandé avec une puissance quasi incantatoire, ce morceau fiévreux culmine finalement sur une performance ébouriffante, un solo de Moog totalement déchaîné et presque extatique, tout bonnement anthologique. Même traitement pour "Lumière de Vie", dont l’instrumental de piano un brin longuet sur l’album studio se trouve déplacé et raccourci au profit d’un très long solo de guitare de Robert Stanley au lyrisme poignant, relayé par une séquence éthérée de synthétiseurs semblant sortir de nulle part, sorte d’évocation immatérielle d’un apaisement presque absolu. Inutile d’être plus explicite : cette interprétation somptueuse, traversée par un souffle épique ininterrompu, transcende d’assez loin la seule version jusqu’alors disponible de L’Heptade, à certains égards, et par comparaison, bien poussive.
On saluera en outre la netteté et le relief de la prise de son, même si l’on peut déplorer quelques imperfections vraisemblablement dues au transfert sur bande magnétique, en particulier un léger effet de "pleurage" (des tremblotements sensibles sur certains arpèges de guitare acoustique ou sur plusieurs nappes d’orgue un peu prolongées), et quelques "crachements" malencontreux au niveau du chant (les sifflantes ont parfois un peu de mal à passer, malgré un indéniable travail de nettoyage réalisé par rapport au vinyle). Rien de rédhibitoire au demeurant, au regard de l’intérêt et de la qualité exceptionnelle de ce document. Car si cet album est peut-être historiquement le plus accessoire de la carrière d’Harmonium, il n’est pas interdit de le considérer, sur le plan artistique, comme le témoignage le plus probant de son savoir-faire musical, voire - un pas que certains jugeront sans doute excessif, préférant peut-être la fraîcheur spontanée de Si On Avait Besoin d’Une Cinquième Saison à l’ambition parfois un peu gourmée du présent opus, mais que je n’hésite pas personnellement à franchir - comme le sommet absolu de son parcours discographique. Un album en tout cas à découvrir d’urgence, avec d’autant moins d’excuses qu’il est maintenant officiellement distribué par le groupe !
En tout état de cause, Harmonium est, à la date de cet enregistrement, au sommet de sa gloire. Aussi incroyable que cela puisse paraître, pour les raisons précédemment évoquées, le groupe va se laisser mourir doucement, et s’éclipser insensiblement de la scène. Le 20 mai 1980, le référendum sur la souveraineté du Québec lancé par René Lévesque est rejeté par 60% de la population. Ce désaveu cinglant (qui n’empêchera tout de même pas Lévesque d’être réélu en 1981) marque la fin d’une ère d’utopie sereine (mais qui voit aussi la modernisation croissante du pays), et le début d’une période mollement consensuelle qui laissera Serge Fiori amer et profondément désillusionné. Harmonium, déjà, n’est plus qu’un souvenir, trahi par son époque, témoin éphémère d’un rêve inaccompli. Que reste-t-il alors de cette fougue et de cet enthousiasme si tangibles encore à l’écoute des derniers enregistrements de la formation ? "Je ne suis pas capable de me dégager de l'intensité de ce groupe-là et de l'intensité de ce qui s'est passé, puis je le traîne avec moi", déclarait Fiori près de dix ans après la dissolution. "Ça ne sort pas de moi, ça ne sort pas de mes veines. Harmonium c'est encore Harmonium... Je trouve ça beau que ça finisse comme ça, à brasser comme ça a brassé".
Aujourd’hui, Louis Valois est propriétaire d'un studio de post-production et partage sa vie avec la chanteuse Monique Fauteux. Michel Normandeau, qui a composé en 1979 un album solo intitulé Jouer, se consacre depuis 1991 à la francophonie au Ministère de la Culture, et est aujourd’hui directeur général du Conseil de la Musique du Canada. Serge Locat, à qui l’on doit l’album Transfert en 1978, a également joué sur l’album de Michel Normandeau, et compose actuellement pour la télévision. Libert Subirana devint dans les années 1980 le chef d’orchestre des spectacles de l’humoriste Yvon Deschamps, et compose occasionnellement des génériques. Robert Stanley fait encore régulièrement des spectacles avec des artistes québécois, notamment Robert Charlebois. Après avoir brièvement continué sa carrière de musicien, le batteur Denis Farmer est malheureusement décédé d’un arrêt cardio-vasculaire en 1986. Neil Chotem a sorti un album enregistré en concert, en 1979, Live au El Casino – Entendez-vous ? Y a un Piano Qui Joue, avec la participation de Fiori, Denis Farmer, Monique Fauteux, Libert Subirana, Louis Valois et Marie-Claire Séguin. Paul Dupont-Hébert est producteur chez Zone 3 (Notre-Dame de Paris), après avoir été longtemps directeur des émissions de variétés à Radio-Canada. Si l’on excepte le 45 tours "Chanson du Festival Juste Pour Rire" datant de 1984, Serge Fiori est l’auteur d’un unique album solo, simplement intitulé Fiori, paru en 1986, et dont on attend toujours la suite… On lui doit aussi quelques chansons pour Diane Dufresne et Yvon Deschamps au début des années 1980, ainsi que la musique et les textes de l’album Changement d’Adresse, en 1987, pour son amie Nanette Workman (chanteuse plutôt méconnue en France, bien qu’elle ait contribué à la première mouture de Starmania dans les années 70). Depuis, il se consacre à la production dans son propre studio, et compose des musiques de films. Adepte de la méditation et du yoga, ses apparitions publiques se font rares.
Quant à Harmonium, banni des ondes durant les années 1980, occulté pendant un temps pour ce que certains ont cru percevoir comme des excès, et pour l’époque qu’il représente, il aura pourtant imprimé une marque profonde et durable dans l’inconscient collectif québécois. Plus que tout autre groupe, en tout cas avec une conscience peut-être plus aiguisée, il aura symbolisé la fierté d’un peuple et ses aspirations à un idéal supérieur. De façon implicite, il aura également contribué à élever un pays qui, au cœur des années 1970, était encore à la recherche de lui-même, en lui renvoyant une image gratifiante et fédératrice, pour le faire finalement entrer de plain-pied dans la modernité. Preuve de cette aura exceptionnelle, Harmonium possède aujourd’hui son propre 'cover-band', fort opportunément appelé "L’Éveil", qui continue, trente ans plus tard, à écumer les bars et les boîtes à chansons sur les traces de son illustre modèle. Par ailleurs, la télévision québécoise lui a même consacré, en 2003, une fiction documentaire en quatre parties retraçant l’histoire du groupe, et dont Serge Fiori a composé la musique (pour l’anecdote, Yves Ladouceur s’est d’ailleurs pourvu en justice pour tenter d’interdire cette série, dans laquelle, il faut bien l’avouer, il n’est pas décrit sous un jour très flatteur : idiot, incompétent et vulgaire…). Pouvait-on imaginer une reconnaissance plus éclatante du statut unique occupé par Harmonium dans le patrimoine culturel canadien ? "Toute bonne chose a une fin", déclarait Fiori en 1991, "mais aussi une continuité". Sans doute est-ce là le plus bel enseignement que l’on puisse tirer de cette aventure, peut-être même ce que peuvent se dire les jeunes générations québécoises qui, encore aujourd’hui, découvrent avec étonnement le legs inestimable de ce groupe emblématique…
Olivier CRUCHAUDET
(dossier publié dans Big Bang n°48 - Mars 2003)

