BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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IQ (3/3)

Are You Sitting Comfortably ?
Squawk / GEP - 1987 - 46:09

Au printemps 1987, IQ effectue une longue tournée européenne (Suisse, Allemagne, Belgique et Pays-Bas), mais ce n'est qu'à la fin de l'année que le groupe donne son premier concert en France, le 5 décembre à Paris (Rex). Les six premiers mois de 1988 sont consacrés à l'écriture de Are You Sitting Comfortably ? Ce dernier est ensuite enregistré sous l'égide de Terry Brown (Rush, Cutting Crew), et sort officiellement en avril 1989, suite à une longue tournée européenne en première partie de Mike And The Mechanics (qui passe notamment par Paris, le 13 mars à l'Olympia).

Outre la formation, la musique et la structure de ce quatrième album studio sont identiques à celles de son prédécesseur. On observe donc à nouveau un très net fossé entre titres accrocheurs («Drive On» et son refrain horripilant, ou «Sold On You») et compositions répondant davantage aux canons progressifs. Le clou de la quête du succès commercial est donc enfoncé. Malheureusement pour eux, nos amis (à l'instar du Pendragon de Kowtow) vont rapidement se rendre compte qu'il ne suffit pas de viser les «charts» pour les atteindre et devenir millionnaires...

Comme pour Nomzamo, on portera donc notre attention sur les morceaux les plus ambitieux que sont «Wurensh» (titre qui est un anagramme de son titre de travail, «New Rush»...) et le superbe enchaînement «Nostalgia/Falling Apart At The Seams». Lors de ces moments de bravoure, on est invité à se remémorer combien IQ est une formation attachante et talentueuse. L'évolution en douceur constatée sur Nomzamo est ici radicalisée, ce qui ne manque pas de désorienter définitivement les fans de la première heure. Un peu comme si la musique portait en elle les prémisses des difficultés à venir, on devine (c'est certes plus facile avec le recul...) que cet album est somme toute assez artificiel. Il est de plus desservi par une production clinquante (typique de la fin des années 80) qui, outre le fait de rendre insupportable ses travers, ne favorise pas la mise en valeur de ses qualités. Quant à la question que pose explicitement le titre de l'album, IQ (conscient peut-être d'avoir le postérieur sis entre deux chaises) semble en fait se l'être destinée... La réponse est clairement négative !

Après la sortie de Are You Sitting Comfortably ?, IQ connaît de graves problèmes internes. Suite à la faillite du label Squawk, il se retrouve sans contrat, ce qui fait naître de fortes divergences entre les musiciens. Paul Menel et Tim Esau souhaitent opter pour une direction plus commerciale, plus rock, et rester professionnels. Leurs collègues veulent pour leur part demeurer fidèles à une optique progressive, quitte à redevenir amateurs. En juillet, Martin Orford rejoint Jadis, tout en demeurant au sein d'IQ. Le 1er septembre 1989 a lieu le dernier concert d'IQ sous cette forme. Menel et Esau quittent le groupe...

Ever
GEP - 1993 - 50:29

IQ, au crépuscule de 1989, est donc devenu un groupe à temps partiel. L'année suivante, il ne donne qu'une poignée de concerts, avec le revenant Les Marshall à la basse. Et c'est Orford qui prend en charge les parties vocales. Le 6 Janvier, lors d'un concert au Marquee, Peter Nicholls se joint au groupe lors des rappels («Awake And Nervous» et «The Enemy Smacks»). Ayant eu vent de l'événement, certains mélomanes parisiens demandent à IQ de participer à un triple concert Magma/Jumbo/IQ le 23 février. Cette fois, Nicholls est présent tout au long de la prestation. Ces retrouvailles, qui devaient être sans lendemain, conduisent finalement Nicholls à réintégrer officiellement IQ quelques mois plus tard. Avec l'arrivée de John Jowitt (ex-Ark), suite au décès tragique de Les Marshall, le groupe retrouve une forme stable qui restera la même jusqu'au remplacement de Paul Cook par Andy Edwards en 2005.

IQ peut ainsi commencer l'élaboration de son futur album studio. Dès 1991, certains morceaux («Further Away» et «Out Of Nowhere») de celui-ci sont rodés sur scène. Dans le même temps, le label Giant Electric Pea est créé et étrenne ses activités en publiant la compilation J'ai Pollette D'Arnu (dont le titre est censé représenter la première phrase en français que les musiciens aient cru comprendre !). Le but réel de cette compilation (qui recense des apparitions de Nicholls et Menel) est de financer les futures séances d'enregistrement de Ever. 1992 s'écoule donc sans fait marquant (en janvier a lieu néanmoins à Londres un concert à la mémoire de Les Marshall), le groupe passant le plus clair de son temps à finaliser l'écriture de son cinquième album studio. L'année suivante, par contre, permet à IQ de faire son retour sur le devant de la scène. C'est tout d'abord une participation au premier Progfest à Los Angeles (le 30 mai) puis la sortie officielle (le 12 juin, lors d'un concert à Kleve en Allemagne qui servira d'ailleurs de support au coffret Forever Live de 1996) de Ever.

Dans le but évident de prôner le consensus, IQ propose une musique rappelant les fastes de ses vertes années (avec cette fois-ci une production digne de ce nom !) mais conservant, sans les concessions excessives de l'époque Menel, des caractéristiques 'rock' indéniables.

Dans la logique du concept, les six compositions (assez longues en moyenne) développent des ambiances sombres gavées de nappes de claviers très enveloppantes et rythmées par un Paul Cook (que le mixage place exagérément en avant) très puissant et un John Jowitt impeccable. Si Orford est omniprésent, c'est toutefois Mike Holmes qui s'avère la vedette de cet album en développant bon nombre de bouleversants solos. Quant à Peter Nicholls, dans la mesure où ses interventions s'effectuent lors des passages les plus calmes (là où il est indéniablement plus à son aise), sa performance apparaît dénuée de tout reproche...

Pas de surprise donc à attendre avec Ever, mais un album authentique qui a le mérite de placer son auteur sur la route d'une dynamique artistique retrouvée...

Il faudra malheureusement attendre quatre longues années pour voir IQ donner une suite à ce retour réussi...

Subterranea
GEP - 1987 - 52:30 / 50:13

Entre 1993 et 1997, IQ va connaître une période quelque peu léthargique marquée par la dispersion de certains de ses membres. Orford et Jowitt quittent tour à tour Jadis pour rejoindre respectivement le groupe de scène de John Wetton (à l'automne 1995) et Arena (en janvier 1996)... Forcément, ces escapades ne favorisent pas les activités d'IQ, qui se lance néanmoins (après celle de novembre 1994) dans une mini-tournée européenne en avril 96 pour promouvoir la sortie du coffret Forever Live. A l'automne de la même année, le groupe annonce que son prochain album studio sera double, mais précise également qu'il ne sortira pas avant la rentrée suivante du fait de la construction de son propre studio d'enregistrement.

Septembre 1997 : Subterranea voit enfin le jour...

Malgré 20 ans de carrière et un parcours méritant, IQ n'a amais su vraiment concrétiser les espoirs placés en lui et surtout honorer pleinement l'aura que le public lui avait attribuée... Parmi les ténors néo-progressifs anglais, le quintette de Southampton est assurément celui qui a eu le destin musical le plus humble, le plus terne. IQ n'a par exemple jamais bénéficié du culte que l'on célèbre encore aujourd'hui à l'égard de Twelfth Night, ni même du succès commercial de Marillion ou (plus tardif et relatif celui-ci) de Pendragon. Le «loser magnifique» en quelque sorte... Le groupe britannique, dont il faut toutefois saluer la ténacité, a maintes fois raté le coche, laissant notamment Pendragon s'approprier seul le titre de leader du progressif anglais.

Évoquer alors un éventuel mauvais sort semble plus qu'ambigu, et ne doit de toute façon en rien constituer une excuse aux errances que le groupe a connues. Le fait qu'Ever nous ait rassuré sur la santé créatrice de son auteur, démontre, s'il en était besoin, que les réponses artistiques courageuses et authentiques existent bel et bien. Néanmoins, un album n'est pas suffisant pour susciter une dynamique durable. Subterranea est donc attendu au tournant, et représente un sacré pari pour son auteur, celui de mettre enfin en adéquation sa renommée et sa valeur artistique...

Avec ce nouveau double album, IQ semble avoir pris le taureau par les cornes et décidé de rompre avec la fatalité. N'ayons pas peur des mots, Subterranea est un vrai bonheur, un disque que l'on s'approprie immédiatement de manière quasi-réflexe, tant il exprime de larges pans de la profonde humanité de ses géniteurs. IQ donne effectivement libre cours à son ambition et à son talent, qui jusqu'alors avaient été utilisés à l'économie. De moins en moins néo et de plus en plus progressive, sa musique, tout en restant parfaitement identifiable, a évolué vers la sphère symphonique. Le groupe a acquis une telle cohésion, doublée d'un rare plaisir de jouer, qu'il peut désormais se permettre de créer un art, non seulement très personnel, mais aussi abouti, enthousiasmant et totalement progressif. Nourri d'un lyrisme de tous les instants, le propos musical d'IQ s'est considérablement durci et solidifié, au bon sens du terme, s'offrant ainsi une substance et une puissance jusque là inédites. Véritable voyage intérieur, Subterranea alterne avec habileté passages durs et écorchés (principalement dûs à un Mike Holmes très rageur et convaincant) avec des séquences plus atmosphériques et mélancoliques où Martin Orford égrène sa panoplie de claviers synthétiques et acoustiques.

Sans renier l'héritage du passé, les inflexions néo-progressives sont des plus discrètes. Elles ne s'expriment que de façon épisodiques dans la construction même des compositions, qui place le souci mélodique au dessus de tout autre considération artistique. Pas de «Circus Brimstone» chez IQ donc, ce qui lui offre un visage beaucoup plus consensuel que The Flower Kings, auteur la même année du magnifique Stardust We Are...

Même le chant a perdu de son importance, non qu'il soit en retrait, mais il se coule de manière tout à fait harmonieuse dans la trame mélodique jouant ainsi le rôle de rampe de lancement pour de conséquents développements instrumentaux. A ce sujet, notons que la prestation de Peter Nicholls ne souffre d'aucune critique, le vocaliste ayant pris conscience de ses limites (surtout évidentes en concert, il est vrai), et gagné en maturité autant qu'en sobriété.

L'album représente une telle entité (les morceaux sont ainsi souvent enchaînés), qu'il est bien difficile d'en extirper telle ou telle composante. C'est assez prodigieux, mais Subterranea est, sinon bon, du moins intéressant de bout en bout, et ne suscite aucune lassitude au cours de ses 102 minutes. Naturellement, la pièce maîtresse est constituée de la suite de 20 minutes «The Narrow Margin» qui, à l'image du reste de l'album, est absolument superbe. Construite autour d'un long et très réussi passage instrumental central, elle résume à elle seule la maîtrise avec laquelle IQ a bonifié sa musique et montre à quel point son progressif est adapté au format long. Le groupe, qui n'avait pas utilisé ce format depuis 1983 avec «The Last Human Gateway», se doit donc de poursuivre dans une voie qui lui sied à ravir.

Certes, il convient de ne pas cacher la présence de titres ouvertement plus commerciaux, réduits néanmoins au nombre de deux : le morceau titre «Subterranea» (5:53), hit potentiel tendance techno-prog-spatial, ou le plus pop «Unsolid Ground» (5:04) qui ont le mérite de demeurer agréables et surtout de ne pas remettre en cause l'équilibre général de l'album... Pourquoi de toute façon reprocher à IQ ce que l'on accepte d'un Spock's Beard ou d'un Porcupine Tree ?!?... De plus, si IQ a particulièrement soigné le fond, il n'a pas pour autant négligé la forme. Rien n'a effectivement été laissé au hasard, la production est à l'image de la pochette : gigantesque et ultra professionnelle, un vrai (et rare !) régal pour les oreilles.

Avec ce double album, il va falloir s'habituer a considérer IQ comme une formation incontournable et non plus comme l'outsider d'antan. Plus que d'une renaissance, il s'agit donc d'une véritable naissance, tant Subterranea transcende les œuvres passées de son géniteur.

Réhabilitant d'un coup de génie et le néo-progressif et sa propre carrière, IQ nous livre peut être la production fédératrice par excellence, plus encore que le Stardust We Are des Flower Kings (même si cette œuvre possède une plus grande force progressive), tant on a du mal a imaginer que quelqu'un puisse lui résister...

Olivier PELLETANT

(Remerciements à Olivier PAUTONNIER et Christian AUPETIT)

(dossier publié dans Big Bang n°22 - Septembre-Octobre 1997)

Cette rétrospective s'arrêtant à l'année 1997, nous vous invitons à découvrir les albums postérieurs à travers les chroniques que nous avons rédigé au fil de leurs parutions :

"The Seventh House" (2000) + entretien avec Martin Orford

"Dark Matter" (2004) + entretien avec Martin Orford

Albums live et raretés :

The Lens - "A World In Your Eye" (1978-2001)

"For Ever Live" (Box Set - Live 1993 / p.1996) + entretien avec le groupe

"Seven Stories Into 98" (1982-1998)

"Subterranea - The Concert" (DVD - 1999)

"IQ20 - The Twentieth Anniversary Show" (DVD - 2004)

"Live From London" (DVD - 1985/2005)

"Stage" (DVD - 2006)

3/3

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