BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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ISILDURS BANE (2/3) - Suite >

En fait, même si de nouveau les amateurs du groupe vont être pris de cours par ces bouleversements, on pouvait en trouver le signe avant-coureur sur Eight Moments..., avec le titre «The Second Step» qui faisait intervenir le Hallandsenbemblen, un ensemble classique de onze musiciens, sur un arrangement de Christian Jerhov, le tromboniste du groupe. Séduit par l'expérience, Mats Johansson va la reconduire sur l'album suivant, Cheval - Volonté De Rocher (1989). Entre-temps, les cuivres si controversés auront disparu de l'instrumentation d'Isildurs Bane : si Bengt Johansson demeure néanmoins membre du groupe, c'est désormais en tant que percussionniste !

Cheval constitue assurément le tournant majeur de la carrière d'Isildurs Bane, son premier pas en direction d'une fusion très personnelle des langages rock et classique. Il s'agit d'une oeuvre très ambitieuse, à l'image de l'homme qui la lui a inspirée, le facteur Ferdinand Cheval et son fameux 'Palais Idéal' dont la construction l'accapara pendant plus de trente ans. Le groupe voit dans sa destinée un exemple de persévérance et de foi en l'art proche des objectifs qu'il s'est lui-même fixé.

La transposition musicale de ce 'concept' s'avère bel et bien en rupture avec l'évolution musicale d'Isildurs Bane jusqu'alors, jusque dans les fondements même de sa musique. En effet, l'attention du groupe n'est plus tant portée sur des mélodies aisément mémorisables qu'il s'agirait de mettre le mieux possible en valeur, mais sur l'instauration de climats évocateurs au moyen d'un mariage inédit entre instruments rock et classiques.

Mariage inédit en effet car Isildurs Bane ne se contente pas, comme trop souvent dans ce genre d'initiatives, de plaquer des fioritures orchestrales sur une musique qui pourrait exister indépendamment. C'est une véritable symbiose à laquelle s'essaie le groupe, et même si le résultat n'est pas encore totalement convaincant, il n'en force pas moins le respect par sa profonde originalité.

Isildurs Bane va aborder les années 90 avec une volonté plus marquée que jamais d'explorer de nouveaux horizons musicaux. Fruit de deux ans de travail, dont sept mois d'enregistrement, The Voyage - A Trip To Elsewhere paraît en 1992 et s'affirme d'emblée comme une œuvre de grande envergure. Il s'agit à nouveau d'une étroite collaboration avec un ensemble classique, mais celui-ci est cette fois un trio : le Zorn Trio, composé de Joachim Gustafsson (violon), Lars Hägglund (piano) et Peter Schöning (violoncelle) (il est à noter que ce dernier officiait déjà au sein du Hallansensemblen). Officie également sur l'album l'ensemble vocal Halmstad.

Un mot sur l'emballage de l'objet s'impose, car il témoigne de l'ambition de l'entreprise : les deux CD (d'une durée cumulée d'à peine 79 minutes) sont en effet contenus dans une petite valise noire en carton, et accompagnés d'un somptueux livret dépliant, superbement illustré. Celui-ci nous conte l'histoire d'Adolf Wölfli, artiste suisse du début du siècle qui perdit la mémoire suite à une maladie et tenta, jusqu'à la fin de ses jours, de se souvenir de sa vie passée. Il en résulta une autobiographie mêlant librement diverses formes d'art. The Voyage - A Trip To Elsewhere s'en veut en quelque sorte l'adaptation musicale, ou tout au moins vise-t-il à en recréer l'éclectisme.

On peut distinguer trois principaux types de compositions dans The Voyage : des morceaux qui sont le fruit d'une étroite collaboration entre Isildurs Bane et le Zorn Trio; des pièces à dominante acoustique et classisante, menées par le piano de Lars Hägglund, portant le titre générique «Picassiette»; et enfin des interludes faisant intervenir l'ensemble vocal, intitulés quant à eux «La Sagrada Familia». A l'arrivée, l'ensemble souffre sans doute de son trop grand éclectisme : il est difficile de se prendre complètement au jeu, et de porter la même attention à des situations musicales d'un attrait inégal.

Notre intérêt tendra donc à se focaliser sur les quatre pièces les plus consistantes et fructueuses du point de vue de la rencontre des idiomes rock et classique (d'ailleurs sous-titrées «The Voyage Part I»-«IV») : «The Adventure Of The Whirling Delerium» (12:01), «A Telescope And A Hot Air Balloon» (9:12), «Wild As A Toad» (17:45) et «Magnificent Giant Battles» (6:10). Fruits de l'intense interaction entre les quatre musiciens d'Isildurs Bane (Jan Severinsson n'officie plus qu'au titre d'ingénieur du son et producteur exécutif) et du Zorn Trio avec, en tête, le sublime violon de Joachim Gustafsson, ces quatre compositions sont un pur enchantement.

Isildurs Bane confirme ici qu'il est désormais davantage préoccupé par l'exploration exhaustive du matériau musical et sonore à sa disposition que par le travail mélodique qui constituait jadis la charpente de ses compositions. En ce sens, on est tenté de parler de musique plus «verticale» qu'«horizontale», c'est-à-dire que les variations de combinaisons instrumentales, et donc d'atmosphères, ne viennent plus simplement servir la musique, mais en sont dorénavant le moteur. Une conception nouvelle qui, cinq ans plus tard, trouvera sa totale concrétisation avec le projet MIND...

MIND, pour Musique d'Investigation vers de Nouvelles Directions. Chez d'autres, on aurait été tenté de lire dans un tel titre l'expression d'une prétention sans borne. Pas avec Isildurs Bane. Aux hautes ambitions affichées une nouvelle fois par l'emballage (un somptueux 'digipack' à l'esthétique très travaillée) correspond bel et bien une musique qui s'est fixé les plus nobles objectifs.

Plus que jamais désireux d'élargir ses horizons musicaux, le groupe suédois a choisi de laisser désormais une large part, dans la mise en oeuvre de sa musique, à la spontanéité de l'interaction entre les différents participants, en partant d'un matériau musical parfois très construit, parfois beaucoup plus informel.

Étonnamment, alors qu'il est sur le papier l'album le plus expérimental d'Isildurs Bane, MIND Volume 1 est une œuvre qui se laisse apprécier, à défaut d'apprivoiser, assez facilement. L'instrumentation utilisée est à elle seule une véritable invitation au rêve : violon, flûte, vibraphone, piano, hautbois... Et la qualité comme la variété de l'interprétation suscitent d'emblée la séduction.

La musique elle-même défie plus que jamais toute catégorisation. Là où l'on pouvait reprocher à The Voyage de ne pas aller au bout de sa démarche de fusion des genres, MIND Volume 1 nous fait découvrir un monde musical totalement nouveau où les éléments issus du rock du classique, voire d'autres styles, se marient avec une intimité rarement atteinte.

Il est véritablement impossible de rattacher la musique proposée à une quelconque école établie : en quelque sorte, Isildurs Bane crée ici la sienne et donne par là-même une résonance actuelle au terme 'progressif' pris dans sa signification première, comme l'on n'imaginait honnêtement plus que ce fût encore possible...

C'est peut-être finalement là que se situe la grande réussite du projet MIND, dont on ne peut d'ailleurs que souhaiter que ses volumes soient très nombreux : nous faire revivre le frisson de ce saut dans l'inconnu auquel nous conviaient les grandes oeuvres pionnières du mouvement progressif. Et par là même dresser des perspectives aussi exaltantes qu'inespérées pour un genre qui, bien que désormais solidement établi, ne doit surtout pas rester figé. Il est particulièrement réjouissant que cet enseignement nous soit délivré par une formation munie d'une telle expérience, alors que tant de ses contemporains cherchent vainement à retrouver la flamme de leurs vertes années...

MIND Volume 1 est une œuvre à considérer dans sa globalité : les délimitations des huit plages (de 3:27 à 15:15) peuvent apparaître arbitraires, tant existent au sein de chacune des contrastes très marqués, et ce d'autant plus que certaines sont enchaînées. Concept-album sans autre concept, finalement, que la créativité totale, MIND trouve sa cohérence ultime dans un éclectisme parfaitement maîtrisé et canalisé.

Évidemment, une telle démarche n'est pas dénuée de risques: moments de flottement, frustration à ne pas voir certains thèmes sublimes être davantage développés (cf. le morceau "Holistic Medicine", qui ne tient pas les promesses de sa divine introduction et finit par sombrer dans d'incompréhensibles lourdeurs guitaristiques). Mais ce sont les aléas inévitables d'un tel projet et, de toute manière, rien ne dépare vraiment l'ensemble comme c'était souvent le cas, pour un titre ou deux, sur les albums précédents.

On pourra néanmoins émettre des réserves quant à la pertinence de l'utilisation d'éléments extra-musicaux (notamment des extraits de discours ou entretiens avec des personnalités comme Apollinaire, Breton ou Cocteau), qui n'apportent pas grand chose, voire finissent par prendre dangereusement le pas sur la musique elle-même (cf. l'énumération horripilante de positions d'échecs sur l'avant-dernier titre). L'irruption de ces références à l'univers scénique d'Isildurs Bane apparaît pour le moins incongrue sur disque.

Pour le reste, et sans se risquer à des comparaisons stériles avec le reste d'une œuvre trop hétérogène sur le fond comme la forme, il est incontestable que MIND Volume 1 marque pour Isildurs Bane un aboutissement considérable, le voyant désormais oeuvrer dans le contexte le plus propice à l'épanouissement de sa créativité.

Isildurs Bane, au lendemain de son vingtième anniversaire, a bel et bien réussi à conserver une fraîcheur, dans sa démarche et dans son propos, qui fait du groupe suédois l'un des acteurs majeurs de l'actuel renouveau progressif.

Aymeric LEROY

Remerciements à Olivier PELLETANT

(dossier publié dans Big Bang n°20 - Mai-Juin 1997)

A consulter également, en prolongement de ce dossier, les chroniques suivantes :

"MIND Vol. 2 - Live" (2001)

"MIND Vol. 3" (2003)

"MIND Vol. 4 - Pass" (2003)

"MIND Vol. 5 - The Observatory" (DVD - 2005)


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