KING CRIMSON

Une invitation à la cour d'un roi légendaire
Évoquer King Crimson dans une revue dédiée aux musiques progressives a quelque chose de paradoxal. En effet, d'un côté nous nous trouvons confrontés à l'un des pionniers du genre, pour ne pas dire l'inventeur du rock progressif, auteur entre 1969 et 1974 d'une série d'albums qui comptent parmi les plus emblématiques du genre. De l'autre, nous devons tenir compte des déclarations de Robert Fripp, qui réfute obstinément toute affiliation de son groupe à un genre musical vis-à-vis duquel il affiche le mépris le plus total.
Quelle attitude adopter dans ce contexte ? Revendiquer l'œuvre de King Crimson comme partie intégrante de notre patrimoine, sachant que les compagnons de route du guitariste sont souvent moins radicaux que lui dans le rejet de cette affiliation du progressif ? Ou prendre Fripp au mot et considérer que son groupe n'a rien à faire dans une publication comme la nôtre ? Quiconque connaît King Crimson un peu mieux que les pseudo journalistes qui le glorifient sans nuance tout en crachant à longueur de temps sur le rock progressif saura que la seconde position est intenable : dans ses incarnations successives des années 60 et 70, King Crimson était bel et bien au cœur de ce mouvement musical, et aucune velléité révisionniste n'y changera quoi que ce soit.
Reste l'œuvre de King Crimson au cours des vingt dernières années, autrement dit ce que l'on peut appeler son incarnation anglo-américaine. Là encore, la possibilité s'offre à nous de la considérer ou non comme hors-sujet, à l'instar par exemple d'une rétrospective sur Genesis qui ferait l'impasse sur la période post-Seconds Out, voire post-Duke. Pourtant, en dépit de tout ce qui sépare la musique du King Crimson de cette période du rock progressif, et qui est mis en avant par Fripp et ses disciples pour la distinguer de ce genre honni (en fait, l'installer sur un piédestal qui interdise toute comparaison avec le «commun des mortels»), les accointances demeurent, sous une forme différente, et n'ont du reste jamais été aussi évidentes que sur les longues plages instrumentales d'un de ses albums les plus récents, The ConstruKction Of Light.
L'objectif de cet article est par conséquent double : rendre hommage à l'apport irremplaçable de King Crimson au genre progressif d'une part, et souligner la permanence d'une ambition qui en est l'héritière directe dans son œuvre des années dites 'post-progressives' d'autre part. Nous verrons alors que cette double démarche n'est pas aussi contradictoire qu'il y paraît, car une fois désamorcés les pauvres artifices rhétoriques sur lesquels a été bâti le distingo (soi-disant évident) entre King Crimson et le rock progressif, il est enfin possible d'envisager la carrière du groupe dans son ensemble, avec ses évolutions et ses contradictions certes, mais en s'extrayant définitivement de querelles de clochers qui ne reposent sur rien. Partons donc à la découverte du vrai King Crimson...
UN P'TIT GARS DU DORSET...
Seul
membre fondateur encore
présent dans le groupe, Robert
Fripp est le «keeper of the flame» de King Crimson
: celui qui maintient la légende en vie contre vents et
marées et personnifie la formation aux yeux du grand public
comme de la critique spécialisée. Au point que
l'on a parfois tendance à oublier que ce ne fut pas toujours
le cas. Au moment de l'enregistrement d'In The Court
Of The Crimson
King, il n'était pas même le
principal
compositeur. C'est Ian McDonald qui a signé les plus beaux
thèmes du premier album et qui est à l'origine de
cette utilisation du Mellotron qui, depuis, a fait école. En
fait, il a fallu un certain temps à Fripp pour endosser ce
rôle de leader qui semblait à priori peu fait pour
quelqu'un qui n'aime rien tant que s'effacer derrière le
monstre qu'il a créé, s'obstine à
rester dans l'ombre lors des concerts - il a été
jusqu'à jouer dos au public, voire dans les coulisses (!)
lors de shows avec Peter Gabriel - et construit sa carrière
selon des règles du jeu un peu particulières,
qu'il a lui-même établies.
Fripp est le créateur d'un des styles les plus originaux qui soient sortis du creuset fertile des années 60 : un mélange détonnant de lamentas, de riffs plombés et d'arpèges métalliques, le tout froidement méthodique et sans l'ombre d'un feeling blues. Mais, et c'est sans doute aujourd'hui plus vrai que jamais, le guitariste n'est pas le seul dépositaire du son King Crimson. Adrian Belew, que ce soit au sein du groupe lui-même ou dans ses productions solo, David Cross (avec une mention spéciale pour son remarquable Exiles), voire le duo Bruford-Levin, ont repris à leur propre compte ce langage musical si particulier qu'ils ont contribué à développer.
Fripp est le premier demandeur de cette implication de ses compagnons d'aventure dans le processus créatif. Ainsi, les deux dernières incarnations du Roi Cramoisi se caractérisent par l'absence d'un leader à proprement parler. La très grande part laissée à l'improvisation et au travail en groupe favorise ce mode de fonctionnement démocratique auquel tient Fripp. Pour entériner cet état de fait, les crédits de composition et surtout les royalties, fait assez rare pour être souligné, sont partagés équitablement entre les différents musiciens. C'est la meilleure garantie, selon lui, pour que les problèmes d'ego ou de politique ne rentrent pas en ligne de compte et que les décisions artistiques ne soient prises qu'en fonction de considérations artistiques.
Né à Bournemouth dans le Dorset en 1946, Fripp a connu le parcours classique de l'apprenti guitariste à partir de onze ans. Notons, pour la petite histoire, qu'il s'en faudra de peu pour que sa première guitare ne soit en plastique, munie de boutons... et dépourvue de cordes; ce qui donne une idée de la culture musicale du milieu dans lequel il vivait. Celle qui va lui échoir ne vaudra cependant guère mieux et il va devoir s'escrimer pendant des années sur ce que l'on appelle communément un 'os' : un engin au son épouvantable et aux cordes intraitables qui s'apparente plus à un instrument de torture qu'à quoi que ce soit d'autre...
Mais le petit Robert a été subjugué par Chuck Berry et Scotty Moore (le guitariste du 'King') et il s'accroche. Peu doué, sans aucune oreille et dépourvu de sens du rythme (c'est en tout cas ce qu'il prétend lorsqu'il évoque cette période de sa vie), il va lui falloir une dizaine d'années de pratique assidue pour commencer à entrevoir ce que pourrait être son style et que, selon sa propre expression, la musique rencontre enfin le musicien. Les découvertes quasi simultanées du Sgt Pepper... des Beatles, une expérience tout à la fois fascinante et terrifiante, du Are You Experienced ? de Jimi Hendrix et celle des quatuors à cordes de Bela Bartok, achèveront de le convaincre de quitter le confort prévisible d'une vie rangée. Il sera artiste.
1967 : LE PLONGEON DANS LE GRAND BAIN
Si
l'on fait abstraction de quelques
groupes d'adolescents, dont l'un
portait déjà le nom de The League Of Gentlemen,
et de leçons prises auprès de Robin Trower
(future figure emblématique du Procol Harum des
débuts), les choses sérieuses vont
démarrer en 1967, par la rencontre avec les
frères Giles : Michael, batteur de son état et
Peter, bassiste et chanteur, le premier d'une longue dynastie. Dans le
bouillonnement culturel que connaît la capitale londonienne,
il est relativement facile de rencontrer des musiciens qui partagent
vos idées et de trouver des engagements de concerts ou un
contrat discographique. L'unique réalisation du trio, The
Cheerful Insanity of Giles, Giles and Fripp, est
commercialisée en septembre 1968 dans
l'indifférence générale. Non que
l'opus en question, un disque au climat gentiment
surréaliste, soit totalement dénué
d'intérêt, mais la concurrence était
rude et il aurait fallu faire preuve de bien plus
d'originalité pour espérer se distinguer...
Ce qui sera, et
à quel
point, le cas du disque suivant.
Mais, entre-temps, Fripp a rencontré, au cours de
soirées où se consomment des substances plus ou
moins prohibées, des musiciens débordant
d'idées et d'ambition. Michael Giles est resté
derrière ses fûts, tandis que son frère
a été remplacé par Greg Lake (une
vieille connaissance de Bournemouth), et l'équipe a
été complétée par Ian
McDonald aux instruments à vent et au Mellotron. Pete
Sinfield, dont un texte écrit sous acide a fourni le nom du
nouveau groupe, est préposé aux textes et
à divers menus travaux : illumination, indiquent les texte
de pochette de leur premier disque (il participe à la mise
en forme des morceaux et aide également le groupe lors des
concerts en travaillant au son et aux éclairages).
Tous se souviennent d'un enfantement extrêmement facile, d'une musique qui coulait de source, de façon aisée et naturelle. Quelques semaines de répétition vont suffire pour qu'ils se sentent prêts à se jeter dans le grand bain et ils font leur première grande apparition officielle en ouvrant le fameux concert des Rolling Stones à Hyde Park, deux jours après la mort de Brian Jones - c'est-à-dire devant deux ou trois cent mille personnes au bas mot. Le public d'alors est nettement moins cloisonné que celui d'aujourd'hui et la musique de King Crimson, mélange d'énergie très rock, d'expérimentations bruitistes et de lyrisme tourmenté, remporte un beau succès, relayé par une partie de l'intelligentsia musicale de l'époque, à commencer par Pete Townshend, leader des Who qui verra dans le groupe le digne héritier de ses recherches conceptuelles...

