BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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KING CRIMSON (2/5) - Suite >

1969 : LA NAISSANCE D'UNE CERTAINE MUSIQUE...

N'ayons pas peur des mots : le 25 octobre 1969, jour de la mise sur le marché du monumental In The Court Of The Crimson King, est une date historique... en tout cas pour cette musique qui nous tient tant à cœur.

Terrassant riff de guitare, voix traitée au vocoder de Lake qui hurle, dix ans avant l'explosion punk, son mal-être, le mythique «21st Century Schizoid Man» est une entrée en matière décoiffante qui ne peut laisser personne indifférent. Ce premier morceau violemment angoissé et le disque qui l'abritent vont imposer d'un coup tous les canons d'un genre qu'ils viennent d'inventer. Close To The Edge ou Selling England By The Pound, pour ne citer que ces deux-là, feront aussi bien, voire mieux aux yeux de certains. Mais, d'une certaine manière, il n'est sans doute pas si exagéré de soutenir que, à l'instar de tous les disques progressifs qui suivront, ils ne seront, du point de vue de l'innovation pure, que des déclinaisons de ce premier modèle.

L'impact est immédiat et considérable au niveau du grand public : In The Court Of The Crimson King, seul album à connaître la consécration du disque d'or, se vendait encore à plus de cent mille exemplaires dans les derniers mois de 1980. Mais il l'est tout autant pour les apprentis musiciens qui se cherchent une nouvelle voie, loin du blues à la Clapton qui règne sans partage sur la musique de la fin des années soixante. Ainsi, Jon Anderson reconnaîtra plus tard que l'écoute du disque avait donné à Yes un salutaire coup de pied aux fesses en plaçant la barre aussi haut; les jeunots de Genesis, cloîtrés dans la campagne anglaise pour préparer l'album Trespass, vont carrément accrocher la pochette rouge sang au mur de leur local de répétition; en France, un groupe débutant, qui s'appelle encore Les Anges, va voir sa destinée bouleversée par l'irruption de ce météore au contenant aussi choquant que le contenu. Quant à l'impact sur le long terme, est-il besoin d'insister ici sur l'influence qu'il a pu avoir sur toute une génération de musiciens Scandinaves ? Sans parler des Italiens...

Il n'a pas fallu plus de quelques mois pour que nos jeunes anglais passent du statut de bande de copains à la renommée familiale à une reconnaissance internationale, et le matériau musical qu'ils produisent est si riche et si plein de potentiel que tout le monde leur prédit un avenir radieux. Malheureusement, dans les coulisses, c'est une autre musique que l'on entend. Car le groupe est constitué de fortes personnalités : chacun a son mot dire et a une idée très précise de ce que doit être King Crimson. Sans parler des problèmes d'ego créés par cette soudaine popularité. Les tensions seront telles qu'à un moment, Fripp ira jusqu'à proposer de partir pour résoudre la crise et proposera à ses compagnons d'accepter l'offre de Jimi Hendrix de le remplacer. Finalement, en pleine tournée américaine, et à peine trois mois après la sortie de In The Court Of The Crimson King, c'est McDonald et Giles qui décident de s'en aller.

Ce dernier accepte néanmoins de rester en attendant qu'un remplaçant ait été trouvé, et il assure la rythmique de l'album suivant, In The Wake Of Poseidon, en compagnie de son frère qui est venu le soutenir à la basse. Mel Collins officie désormais aux cuivres et Lake, quant à lui, se contente d'assurer le chant. Et encore, pas complètement, puisqu'il part rejoindre Keith Emerson avant même que l'enregistrement ne soit terminé. C'est Gordon Haskell, un vieil ami de Fripp déjà présent dans la première mouture de The League Of Gentlemen, qui va chanter le simple et émouvant «Cadence And Cascade» (qui vaut cependant surtout pour son très beau solo de flûte).

Malgré ces incertitudes sur l'avenir du groupe et les fluctuations de personnel, In The Wake Of Poseidon, écrit en partie pendant la tournée américaine, est le petit frère jumeau du précédent. Certains le trouvent même supérieur, plus équilibré et sans une seule faiblesse (si l'on excepte cette monstrueuse amplitude sonore entre certains passages, à peine audibles, et les poussées d'adrénaline qui décollent les membranes des enceintes; difficile d'écouter le disque d'une traite sans être tenté d'aller tourner le bouton de volume de l'ampli !). «Pictures Of A City» est le petit frère de «Schizoid Man», le morceau-titre «In The Wake Of Poseidon» celui d'«Epitaph» (la séquence d'accords est quasi identique !)... En fait, la seule vraie nouveauté est constituée par l'arrivée de Keith Tippett (musicien dont l'impact sur la scène jazz est alors à peu près équivalent à celui de King Crimson sur la scène rock) et de son piano volubile qui illumine l'album de ses guirlandes d'accords dissonants...

Mélange étonnant de jazz plus ou moins bien digéré et de musique classique avec, par-ci par-là, une pincée de rock, Lizard effectue un virage à 180° par rapport aux deux opus précédents. Andy McCulloch a pris possession du siège laissé vacant par Giles, tandis que Gordon Haskell a été confirmé à son poste de bassiste-chanteur. Le reste de l'instrumentation, essentiellement à base de cuivres, est assurée par Mel Collins et les musiciens du groupe de Keith Tippett (Mark Charig et Nick Evans), venus prêter main forte à leur patron, qui a toutefois décliné l'offre de Fripp de faire partie intégrante du groupe (mais renouvellera sa contribution pour l'album suivant).

Tous sont là pour interpréter une musique entièrement composée par Fripp. La situation est donc un peu plus claire, quoiqu'en fin de compte pas moins tendue. Car Sinfield ne s'est jamais contenté d'écrire les textes, et les deux seuls survivants de l'équipe originelle sont plus que déterminés à imposer leur point de vue. De ce choc frontal, Fripp ne sortira pas indemne. Vingt ans plus tard, traumatisé pas ces mauvais souvenirs, il était toujours incapable d'écouter Lizard (la remasterisation de l'album, pendant l'été 1999, fut manifestement pénible, et ses commentaires d'alors indiquent que son avis sur la musique n'a guère évolué...).

Pourtant, Lizard ne semble pas avoir souffert des conditions qui ont présidé à son accouchement et le résultat est un disque assez serein. Moins immédiatement brillant que ses deux prédécesseurs, souffrant de partis pris de production souvent déroutants et dénué de véritable morceau-phare, même si l'on peut mettre en exergue les superbes envolées de Mel Collins (sur «Cirkus» notamment) et la première moitié de la suite-titre («Prince Rupert Awakes», chanté par Jon Anderson, et «Bolero - The Peacock's Tale», bouleversant mariage de classicisme - superbe thème joué au hautbois - et d'improvisations jazz, mettant en scène Keith Tippett et son groupe, rejoints par Collins), il demande une écoute plus attentive pour dévoiler toutes ses richesses. Sans doute aussi un ouvrage d'une telle ampleur, qui plus est dans une direction aussi radicalement différente, était-il un peu prématuré pour Fripp.

Rebutés par la détestable ambiance ayant marqué l'enregistrement, McCulloch et Haskell déclarent forfait deux jours après la fin des séances et sont remplacés respectivement par Ian Wallace (ex-batteur des Warriors, le tout premier groupe de Jon Anderson) et Raymond 'Boz' Burrell. Ce dernier se voit offrir le poste de chanteur à une petite condition : qu'il assure en plus le rôle de bassiste. Finalement, Boz, dont la légende veut que ce soit le maître lui-même qui l'ait initié aux subtilités de la quatre cordes, se révèle suffisamment bon pour décrocher la place. C'est d'ailleurs comme bassiste qu'il entrera dans les dictionnaires du rock puisqu'il va constituer, avec le batteur Simon Kirke, la redoutable section rythmique de Bad Company, l'un des plus gros vendeurs de disques de la fin des années 70...

Le quatrième opus, Island, continue sur la même lancée, l'influence majeure étant cette fois le classique, la musique de chambre pour être précis. Mais là où Lizard gardait encore une certaine tenue, Island s'effiloche en une œuvre plus lâche, sans structure rythmique affirmée et au climat d'une tristesse infinie, qui achève de désarçonner les fans du groupe. En outre, il est étonnant de voir à quel point Fripp, l'instrumentiste, s'est effacé derrière Fripp, le compositeur. Très peu de mellotron, assez peu de guitare (à l'exception de l'incandescent instrumental «The Sailor's Tale»). Ce sont les cuivres et les cordes, basse et violoncelle, qui se taillent la part du lion. Comme sur le magnifique morceau final, cet Island déchirant de mélancolie, interprété quasiment en duo chant/piano par Burrell et Tippett (rejoints par Mark Chang à la trompette le temps d'un superbe solo), et qui est assurément l'une des chansons les plus émouvantes jamais enfantées par le guitariste binoclard.

Après la sortie d'Island, Sinfield est remercié, laissant Fripp seul aux commandes. Il faudra pourtant à ce dernier encore quelques temps, et l'occasion d'une nouvelle tournée américaine, pour réaliser pleinement que King Crimson est désormais "sa" chose. Le disque suivant, Earthbound, un live témoignant de cette tournée, est d'ailleurs une véritable ode à la gloire de Fripp et de sa guitare enfiévrée. Enregistré sur un simple magnétophone à cassettes, il souffre malheureusement d'une qualité de son si déplorable qu'il fut pendant très longtemps introuvable au format CD, jusqu'à se réédition officielle en 2002.


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