1972-74 : LA TRILOGIE ROUGE SANG
1972
va être l'année d'un nouveau départ,
avec un état d'esprit fort différent. Bill
Bruford, en rupture de Yes, et John Wetton (ex-Family) sont enfin
jugés dignes d'intégrer King Crimson par le
maître des lieux, après avoir longuement
convoité cette opportunité. La formation est
complétée par le violoniste (également
claviériste et flûtiste) David Cross, sans
antécédents notables, et le percussionniste Jamie
Muir : issu de l'avant-garde et du free jazz, ce dernier ne fera qu'un
passage éclair, avant d'effectuer une retraite de sept ans
dans un monastère tibétain en Écosse;
son influence sur le jeu de Bruford n'en sera pas moins
déterminante. Enfin, le parolier Richard Palmer-James, vieil
ami de John Wetton (et ancien guitariste et co-fondateur de Supertramp
!), succède à Sinfield, mais son implication sera
beaucoup plus lointaine puisqu'il vit alors à Munich.
Toute
cette
fine équipe,
rodée par une tournée européenne,
enregistre début 1973 Larks'
Tongues In Aspic, le manifeste du King Crimson
Mark IIIa
(en se référant à la classification
établie par Fripp lui-même). Ce dernier en a
terminé avec un certain type d'expérimentations,
que d'aucuns ont pu qualifier d'erratiques, et sait
désormais où il va. Même dans les
improvisations scéniques les plus
échevelées, la musique va suivre
jusqu'à la fin une route dont elle ne déviera
plus.
Fripp a toujours un rôle prépondérant mais chacun des musiciens participe à la création et les crédits des pochettes sont, à cet égard, très révélateurs de l'ambiance qui règne désormais. Faisant alterner brûlot rock («Easy Money»), superbes ballades («Exiles» et «Book Of Saturday») ou instrumentaux alambiqués et agressifs qui vont devenir la marque de fabrique du groupe (deux décennies plus tard, Fripp et sa bande continueront de décliner avec succès ce sommet du progressif que constitue le morceau «Larks' Tongues In Aspic, Part Two»), le disque impressionne par son degré d'inspiration. Sa seule faiblesse, une fois de plus, se situe au niveau de la production, mais le dynamisme et la virtuosité des interprètes, le remarquable équilibre entre les plages plus calmes et les bouffées de violence (l'épique «Larks' Tongues In Aspic, Part One» et ses nombreux morceaux de bravoure, parmi ce que King Crimson a commis de plus extrême), rendent ce problème quelque peu secondaire.
Dans
les bacs des disquaires onze mois
plus tard, le suivant, Starless And
Bible Black, s'avérera presque aussi
satisfaisant. Il montre la grande confiance qu'affiche
désormais le groupe en live : plus de la moitié
de l'album est constituée de morceaux enregistrés
lors de la tournée de l'automne 1973, et plus ou moins
retravaillés en studio : des plages improvisées
(dont le long morceau-titre et l'intimiste «Trio»),
mais aussi des pièces écrites comme le magnifique
«Fracture», l'un des chefs-d'œuvre de
cette période de King
Crimson. On reste bluffé par tant de
maîtrise et d'intelligence de l'improvisation, même
si l'on ne peut s'empêcher de constater qu'il manque
à certaines des plages les plus improvisées (le
morceau-titre, surtout) l'intensité que possède
la musique écrite. Preuve en sont les deux chansons studio,
le décapant «The Great Deceiver», qui
règle son compte aux marchands du temple (le seul texte
jamais écrit - en partie toutefois - par Robert Fripp), et
«The Night Watch», inspiré par le
célèbre tableau de Rembrandt du même
nom et qui offre un des plus beaux solos du maître.
Quoi
qu'il en soit,
comme dans les
belles histoires, c'est avec un chef-d'œuvre absolu, Red,
que King Crimson
va conclure en beauté cette première partie de
son histoire. La première face propose trois titres
exceptionnels de tension, où le groupe, réduit
à un power-trio après le départ (plus
ou moins volontaire) de David Cross, démontre avec une
grande économie de moyens toute la richesse et la
subtilité de son propos, en même temps que toute
sa hargne. Quant à la deuxième, elle s'ouvre avec
«Providence», improvisation enregistrée
quelques mois plus tôt dans la ville du même nom :
un morceau au climat mystérieux et étrangement
paisible comparé au reste de l'album. Et elle se conclut par
un des sommets de la musique progressive, le mythique
«Starless». Douze minutes de bonheur absolu, de la
partie chantée qui est sans doute ce que Wetton a
chanté de plus beau (à
égalité avec le «Carrying No
Cross» de UK) à son final absolument dantesque
(l'hallucinant solo de sax alto du revenant Ian McDonald, retour aux
sources aussi inattendu qu'inspiré), qui continue de vous
hanter longtemps après que les derniers échos
s'en soient dissipés...
En octobre 1974, au moment où sort l'album, est publié un communiqué qui laisse les amateurs du groupe incrédules : «King Crimson has ceased to exist». Pourtant, au cours des semaines précédentes, une tournée avait été envisagée, à l'occasion de laquelle le groupe aurait été rejoint par Ian McDonald (auteur de l'inoubliable solo de sax alto sur «Starless») et le nouveau-venu Eddie Jobson. Mais ce que Fripp n'a révélé que récemment, c'est qu'il n'envisageait pas faire lui-même partie de ladite équipe, ayant d'ores et déjà décidé de prendre congé du monde musical. Jugeant finalement l'affaire trop hasardeuse, Fripp préférera mettre la bannière crimsonienne au placard... définitivement, pense-t-il alors.

USA,
un album live enregistré lors de la dernière
tournée avec David Cross, en juin 1974, sera encore
édité de façon posthume en 1975 (mais
avec certaines parties de Cross refaites en studio par Jobson, dont ce
sera finalement la seule contribution au groupe), ainsi qu'une
première compilation : The Young
Person's Guide To King Crimson, un an plus tard. Mais ce
ne sont là que les scories brasillantes d'un volcan que l'on
pense alors définitivement éteint...
1974-81 : UN ROI EN EXIL
Adepte de la philosophie de Gurdjieff, qu'il pratique assidûment, Robert Fripp est un homme méthodique et très déterminé. À moins que ce ne soit l'inverse. De 1974 à 1981, il va préparer son grand retour à des conditions qu'il juge matériellement acceptables. Car le split de King Crimson n'était pas motivé par des problèmes d'affinités musicales, mais par les contingences extérieures. Le guitariste ne pouvait tout simplement plus supporter cette vie factice de rock star, où l'on est trimballé d'hôtels en hôtels dans des limousines longues comme un jour sans pain, sans aucun contact avec la vie réelle et le quotidien; cette succession ininterrompue de stades, toujours plus grands, où il faut jouer la musique de plus en plus prévisible que le public réclame.
À peine la mort du groupe officiellement annoncée, Fripp va donc se lancer dans une série d'expériences et de collaborations tous azimuts, afin de parfaire sa formation au contact d'autres sensibilités artistiques.
Avec
Brian Eno tout d'abord, il va
poursuivre son travail entamé avec l'album No Pussyfooting
(publié en 1973 mais enregistré dès
1972). La sortie d'Evening
Star, en 1975, est suivie par une série de
concerts, dont un à l'Olympia quelques mois plus tard. Force
est de reconnaître que ces disques, qui ont posé
les jalons de l'ambient-music et pouvaient sembler excitants et
réellement novateurs pour l'époque, ont assez mal
supporté l'épreuve du temps.
Le résultat ne sera guère plus concluant avec Peter Gabriel qui se remet à peine de son éprouvante collaboration avec Bob Ezrin. Prenant sous son aile un Gabriel angoissé et peu sûr de lui malgré le succès international de son «Solisbury Hill», Fripp se fait fort de l'aider à accoucher d'une œuvre plus authentique. Ces bonnes résolutions n'empêcheront pas le disque, certes moins surproduit et plus basiquement rock, d'être assez décevant malgré quelques grands moments, comme «Mother Of Violence» ou ce formidable «White Shadow» que le maître conclut avec un solo d'anthologie. Aucun des deux artistes n'en est d'ailleurs satisfait...
C'est encore avec David Bowie que sa participation s'avérera la plus convaincante. Il faut dire que le beau David est dans une période faste. C'est l'époque du somptueux Heroes et de Scary Monsters. Avec Visconti aux manettes pour assurer une production d'une qualité exceptionnelle, Fripp peut se consacrer, l'esprit tranquille, à son instrument. Il se «contente» de placer partout où il peut ses banderilles fulgurantes, transformant en or, tel le roi Midas, tout ce qu'il touche. Il suffit d'écouter «Joe The Lion», «Fashion» ou le fantastique «Teenage Wildlife» et son quasi solo de sept minutes pour s'en convaincre. À propos de son travail avec Bowie, il déclarera d'ailleurs qu'il s'estimerait comblé et récompensé de ses efforts si l'on ne se souvenait de lui que comme le musicien qui tient la guitare solo sur «Heroes» (morceau d'ailleurs joué en rappel sur la dernière tournée de King Crimson). Une humilité qui peut étonner mais il faut savoir que Fripp, même s'il a conscience d'apporter quelque chose de radicalement différent, se considère avant tout comme un artisan en apprentissage permanent. Estimant qu'il a mieux à faire que jouer les seconds couteaux dans l'ombre de la star, en répétant soir après soir les mêmes plans, l'artisan en question déclinera tout de même l'invitation du 'Thin White Duke' à l'accompagner dans sa tournée Scary Monsters.
Ce ne sont là que les plus importantes de ses collaborations avec des artistes plus ou moins proches de notre mouvance. Mais il est intéressant de noter qu'il a participé à nombre d'autres productions dont certaines, pour le moins étonnantes, comme le chanteur américain Darryl Hall (du duo Hall & Oates), Blondie ou les Talking Heads. À propos de ce dernier groupe, il faut avoir lu le récit par la bassiste Tina Weymouth de cette scène surréaliste d'un Fripp assis au milieu du studio, guitare sur les genoux, immobile et silencieux, entouré par des Talking Heads très embarrassés et ne sachant absolument pas quoi faire de lui !
À
partir de 1978, il
décide d'augmenter ce qu'il appelle sa
visibilité. Il entre dans une nouvelle phase, le
«Drive To 1981», en réalisant son
premier album solo, Exposure,
en compagnie d'un casting de rêve : Daryl Hall ou les deux
Peter, Gabriel et Hammill, au chant, Phil Collins et Jerry Marotta
à la batterie, Tony Levin à la basse.
Ménageant la chèvre et le chou, avec quelques
morceaux presque FM et d'autres plus difficiles et dans la
lignée de ce qu'il produisait avec King Crimson, le
disque sera bien accueilli. Ce ne sera pas toujours le cas de ceux
qu'il va produire par la suite, une dizaine à ce jour, et
qui sont pour la plupart plus déroutants.
Il
s'agit essentiellement de lives
enregistrés lors de tournées en solitaire qui
l'ont vu produire, dans des endroits aussi inhabituels que des bars ou
des pizzerias, ses fameux frippertronics, «le meilleur moyen
que je connaisse pour faire beaucoup de bruit avec une seule
guitare» : au départ un simple bricolage
constitué de deux magnétophones, l'un
reproduisant, avec un décalage, le son que l'autre
enregistre. Il se crée ainsi un effet de boucle sans fin
où les accords se superposent les uns les autres. Fripp
raconte qu'il a fallu une dizaine d'années avant que le
public commence à réagir de façon
positive à cette musique... différente.
Ce rapide tour d'horizon des années «solo», bien que non exhaustif, ne peut décemment passer sous silence le seul autre véritable groupe que Fripp ait formé en tant que leader et avec lequel il ait tourné : The League Of Gentlemen (un nom un peu étrange si l'on considère le fait que le bassiste s'appelait... Sara Lee). Pour peu que l'on n'y cherche pas des émotions aussi profondes que celles que le guitariste a pu nous offrir en d'autres circonstances, on peut prendre beaucoup de plaisir à l'écoute des ritournelles acides que celui-ci tricote sur l'orgue sautillant de Barry Andrews (transfuge de l'excellent XTC... et oublier le fait qu'il a qualifié cette formation de «plus mauvais groupe avec lequel j'aie joué».

