BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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KING CRIMSON (5/5)

1984-93 : TRAVAIL ARTISANAL ET DISCIPLINE...

Se concentrer sur des gestes quotidiens et répétitifs, presque mécaniques, en essayant d'évacuer toute pensée parasite, afin de mieux ressentir le monde physique et d'atteindre ainsi à une meilleure connaissance de soi et de sa place dans l'univers. Ce précepte de base de la philosophie de Gurdjieff, Fripp va le mettre en pratique en disparaissant pendant deux ans pour retravailler son instrument et se consacrer à des activités de professorat. Ce qui va lui permettre, en plus de ses conseils techniques, d'abreuver ses élèves de quelques aphorismes bien sentis. Citons les sarcastiques «N'importe quel crétin peut jouer quelque chose de difficile» et «Un génie n'a pas besoin d'une mauvaise technique», le très gurdjievien «Commencez avec le possible et allez graduellement vers l'impossible», ou le plus définitif «Une erreur est toujours pardonnable, rarement excusable, et jamais acceptable».

Le résultat de ces innombrables cours et séminaires se traduira, de manière très prosaïque, par des concerts et pas moins de cinq albums où ses disciples, réunis sous la bannière The League Of Crafty Guitarists, tentent de mettre en pratique les préceptes du maître en matière de guitare acoustique. Proposant des pièces du répertoire classique ou des morceaux que Fripp a écrit dans une optique didactique très précise, ces albums sont ce qu'il est convenu d appeler des disques de musiciens pour des musiciens; à réserver donc, en priorité, aux amateurs de six cordes et aux fans les plus assidus.

1994 : LA DEUXIEME «RESURREKCTION»

Reformer King Crimson était en tout cas un objectif que Robert Fripp s'était fixé dès le début des années 90, mais que ses démêlés judiciaires avec EG Records l'empêchèrent longtemps de concrétiser. La participation d'Adrian Belew et Tony Levin au ré-enregistrement des parties de chant et de basse de Gordon Haskell sur le coffret Frame By Frame en 1991 (initiative pour le moins choquante, soit dit en passant, mais dont on ignore les tenants et aboutissants exacts) donnera un premier signe de frémissement, suivi début 1992 de l'annonce d'un nouveau line-up constitué de Fripp, Belew, Levin et Jerry Marotta. Ce dernier n'aura pas le temps de faire de vieux os dans le giron crimsonien : sa 'nomination' suscitera une vague d'indignation, dont Bill Bruford, contrarié de ne pas avoir été sollicité, se fera volontiers le porte-parole auprès de Fripp, finalement avec succès...

Le projet de reformation sera alors enterré quelques temps, au profit d'un projet commun de Fripp avec David Sylvian, ex-chanteur de Japan avec lequel le guitariste avait déjà travaillé à plusieurs reprises. L'album The First Day s'avérera constituer une sorte d'antichambre du Crimson nouveau, la tournée suivant sa sortie marquant l'avènement de la section rythmique Trey Gunn/Pat Mastelotto, que Fripp décidera d'intégrer au quatuor déjà pressenti pour King Crimson, créant pour l'occasion un concept instrumental sur mesure : le double-trio.

Celui-ci se manifestera initialement de façon assez peu conventionnelle, publiant d'abord un mini-album, VROOOM, dont tous les morceaux seront repris, dans des versions légèrement modifiées, sur le véritable album, THRAK, publié quelques mois plus tard, au printemps 1995. Difficile de juger cette musique en bloc, tant elle semble le résultat d'impulsions, sinon contradictoires, en tout cas plus disparates que celles qui régissaient le King Crimson des années 80.

Il y a d'abord le fameux 'double-trio'. Celui-ci ne se manifeste véritablement que sur les pièces instrumentales, en particulier l'enthousiasmant «VROOOM», dont le découpage stéréo en tient d'ailleurs compte. Sur les autres morceaux, il est soit invisible (comme sur les ballades «One Time» ou «Walking On Air», par ailleurs plaisantes), soit un facteur de cacophonie (surtout rythmique, le mélange de percussions acoustiques et électroniques n'arrangeant pas les choses) dont l'intérêt esthétique ne se conçoit que si l'on souscrit aux ambiances 'fin de siècle' qui semblent dominer la nouvelle démarche du groupe.

Force est en effet de constater que, loin de renouveller la production clinique et minimaliste de ses réalisations de la décennie précédente, King Crimson a puisé largement dans les ambiances noires et torturées de Red, remises au goût du jour par la vague 'grunge'. «THRAK» est d'ailleurs un quasi plagiat du morceau-titre de l'album en question, selon une démarche (rappelant le Tubular Bells II de Mike Oldfield par sa distanciation subtile vis-à-vis de l'original) qui a été reconduite sur The ConstruKction Of Light avec «FraKctured» et «Larks' Tongues In Aspic Part IV».

Les liens stylistiques avec la trilogie des années 1981-84 étant malgré tout inévitables du fait de la présence des mêmes musiciens, et tout particulièrement celle d'Adrian Belew (son  chant et ses compositions étant du surcroît assez typés), le King Crimson des années 90 apparaît ainsi comme un mariage parfois déconcertant (en ceci que les ingrédients ne sont pas toujours mélangés de façon très homogène) de ses incarnations des deux décennies précédentes. Le résultat se trouvant relativement en phase avec l'esthétique musicale du moment, on louera parfois excessivement la capacité du groupe à se renouveler alors qu'il ne fait guère que puiser adroitement dans son passé - à l'exception du concept du 'double-trio', mais celui-ci apparaîtra vite comme un artifice, en dépit de la tentative que constituera le live THRaKaTTaK (1996) de lui donner plus de crédibilité et de substance, par la recréation virtuelle d'une heure d'improvisation ininterrompue (à partir de séquences de quelques minutes glanées lors de différents concerts).

Sans doute plus conscient de ce problème que ses laudateurs impénitents (la fameuse 'cour du Roi Crimson'), Robert Fripp mettra un terme, a priori provisoire,  à l'expérience du double-trio en lançant en 1997 la série des ProjeKcts, destinés à renouveler créativement le groupe par sa division en une série de trios et quatuors œuvrant dans l'improvisation totale. Une fois de plus, Fripp fera ainsi montre de son génie conceptuel, noyant dans une argumentation emberlificotée la nature finalement prosaïque du problème auquel se trouve alors confronté King Crimson : tout bonnement une impasse créative... Depuis 1998 ont ainsi vu le jour pas moins de quatre albums live des ProjeKcts I à IV, regroupés depuis dans un coffret, le double-album studio Space Groove, ainsi qu'un 'digest' (plutôt pertinent) de l'ensemble, intitulé The Deception Of The Thrush. Le bilan général s'avère nuancé, comme dans toute œuvre improvisée, les moments forts alternant avec des séquences peu inspirées et parfois pénibles du fait de partis pris sonores tournés résolument vers l'électronique.

Nous voici maintenant en 2000, et une fois de plus King Crimson renaît de ses cendres. Une résurrection précédée comme à l'accoutumée de polémiques, concernant cette fois l'absence au générique de Tony Levin et Bill Bruford. Le premier avait invoqué des incompatibilités d'emploi du temps pour inciter Robert Fripp à revoir son planning; quant au second, il s'est trouvé en désaccord d'ordre musical avec le même Fripp quant à l'utilisation, exigée par celui-ci, de percussions exclusivement électroniques, technologie dont Bruford s'était pourtant fait le chantre à la fin des années 80, avant de revenir à un kit acoustique pour BLUE et la nouvelle formule d'EarthWorks. Résultat : une configuration baptisée, non sans une pointe d'ironie, le 'double-duo', qui connaît même une non-variante baptisée ProjeKct X, constituée comme la première de Fripp, Adrian Belew, Trey Gunn et Pat Mastelotto.

Ayant eu le temps de digérer la nouvelle de la non-implication du duo Bruford-Levin, c'est sans passion excessive que l'on jugera cette énième incarnation de King Crimson. Mais si Trey Gunn a fait depuis longtemps la preuve de ses compétences instrumentales, tel n'était pas le cas jusqu'ici de Pat Mastelotto, qui faisait figure dans le contexte du double-trio de pendant 'heavy' d'un Bruford plus subtil et raffiné. D'où une certaine expectative, voire une certaine inquiétude, quant à sa prestation sur le nouvel album, The ConstruKction Of Light. Au final, le bilan est plutôt positif, en tout cas aussi positif qu'il pouvait l'être dans le contexte de l'optique électronique décrétée par Fripp. Si Mastelotto a parfois la main un peu trop lourde, son jeu s'intègre parfaitement dans l'esthétique futuriste de l'ensemble, qui renoue avec celle du début des années 80 en la modernisant.

Pour ce qui est de l'album dans son ensemble, les choses démarrent pourtant assez mal. Blague potache interminable, «ProzaKc Blues» (5:29) est une parodie de blues déjantée où, via un trafic sonore conséquent, la voix de Belew est méconnaissable (et rapidement insupportable). Si elle a le mérite de prendre le contre-pied des attentes de l'auditeur, cette entrée en matière ne s'avère hélas guère probante d'un point de vue musical. Heureusement, le second morceau, le bicéphale «The ConstruKction Of Light» (8:39), remet les pendules à l'heure, renouant avec le meilleur de la période 1981-84, que ce soit par des dédales contrapuntiques créés par Fripp que par l'inspiration plus mélodique de Belew qui signe ici l'une de ses plus belles performances vocales.

Un Belew dont la voix, sur le reste de l'album, est modifiée par divers trucages qui, s'ils introduisent des contrastes esthétiques appropriés, accentuent également certains de ses maniérismes les plus agaçants. Des chansons comme «Into The Frying Pan» (6:54) ou «The World's My Oyster Soup...» (6:22), qui montrent une fois de plus l'influence sur Belew du John Lennon de l'époque «I Am The Walrus» (le résultat évoque également le Nine Inch Nails de Downward Spiral, album auquel le guitariste avait d'ailleurs participé), en deviennent rapidement pénibles.

Heureusement, une bonne partie de l'album est totalement instrumentale. On pourra regretter la froideur quasi clinique qui caractérise la production, mais il convient de noter que la prestation des quatre musiciens parvient malgré cela à dégager une authentique ferveur, qui nous vaut certaines des interventions guitaristiques les plus inspirées de Fripp depuis belle lurette. Recyclage réussi et habile d'un matériau musical antédiluvien (plus précisément conçu à une époque où le guitariste utilisait encore un accordage standard sur son instrument; il a depuis inventé le sien), «FraKctured» (9:06) et «Larks' Tongues in Aspic - Part IV» (9:07) sont des pièces de facture authentiquement progressive, et le sentiment logique de déjà-vu ne saurait dissuader d'en savourer les délices. Quant au «Heaven And Earth» (7:46) conclusif (crédité donc au ProjeKct X - private joke !), il exploite les acquis de THRaKaTTaK et Space Groove de bien belle manière, quoique sans grande imagination.

On ne pourrait conclure sans évoquer «Coda : I Have A Dream», qui comme son titre l'indique a pour principale fonction de prolonger «Larks' Tongues... Part IV», mais qui constitue finalement l'un des grands moments de l'album. Des nappes capiteuses de simili Mellotron tapissent une mélodie interprétée conjointement par la 'crafty guitar' de Fripp et la voix 'hygiaphonique' de Belew, qui joue ici les prophètes hallucinés. L'émotion violente qui étreint l'auditeur pendant ces quatre minutes habitées du feu créateur est le cœur de la romance cathartique de King Crimson...

Le bilan de The ConstruKction Of Light s'avère au final assez largement positif. Nous avons ici affaire à un album plus substantiel que THRAK, plus progressif aussi de par la consistance de ses séquences instrumentales. Ceci étant dit, quand il s'agit de descendre King Crimson du trône sur lequel l'ont installé ses courtisans, et le replacer dans le contexte actuel des musiques progressives, force est de constater qu'il perd un peu de sa superbe, ne serait-ce qu'en comparaison de certains de ses disciples avoués, comme Philharmonie ou Gordian Knot. Mais force est de reconnaître à Robert Fripp une grande habileté de ce point de vue : il s'est tant et si bien désolidarisé du courant progressif depuis vingt-cinq ans que rares sont ceux qui oseraient lui faire l'affront de telles comparaisons. Et c'est peut-être là que se situe la plus grande réussite de King Crimson, phénix qui renaît sans cesse de ses cendres...

Jean-François PÉNICHOUX et Aymeric LEROY

(avec Olivier DAVENAS pour la chronique de
The ConstruKction Of Light)

(dossier publié dans Big Bang n°36 - Août 2000)

A consulter également, en complément de ce dossier, les chroniques suivantes :

"The Power To Believe" (2003) + entretien avec Adrian Belew

Albums live et raretés :

Giles, Giles & Fripp - "The Brondesbury Tapes" (1968 / p.2001)

"Epitaph" (Live 1969 / p.1997) + entretien avec Michael Giles

"The Night Watch" (Live 1973 / p.1997)

"Absent Lovers" (Live 1984 / p.1998)

"Ladies Of The Road" (Live 1971-72 / p.2002)

"Eyes Wide Open" (DVD - Live 2000-2003 / p.2003)

5/5

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