1967-70 : Les années d'apprentissage
De la même manière qu'il a abandonné le ternaire, à ses yeux «intouchable», le jeune Christian Vander, alors âgé de 17 ans, va se détourner du jazz, car il a le sentiment que Coltrane en a épuisé tout le potentiel. Et c'est par des formations de rhythm'n'blues au nom fleurant déjà bon le kobaïen, les Wurdalaks (Les Vengeurs) ou les Cruciferius Lobonz, qu'il va démarrer son apprentissage scénique. En plus des standards de la soul, le groupe joue quelques compositions de son batteur, comme «Nogma» ou «Atumba», qui porte en germe le futur Mekanïk Destruktïw Kommandöh. Les Vengeurs ont le cœur gonflé d'un enthousiasme juvénile et les galères ne leur font pas peur, bien au contraire, tant ils sont persuadés de participer à la grande aventure artistique commune. Bref, la vie est dure mais elle est belle. Cet univers va s'écrouler brutalement en 1967, à la mort de Coltrane. Désespéré, Vander lâche tout et part en Italie, peut-être en quête d'un peu de ce soleil qui, pour lui, vient de s'éteindre. Il va y demeurer quelques mois, se laissant mourir à petit feu, subsistant en jouant avec des orchestres de jazz. Jusqu'au moment où il va comprendre que cette douleur est exagérée et inutile.
Il revient alors en France où tout va s'enchaîner très rapidement. Il rencontre d'abord René Garber, un saxophoniste qui accompagnera Magma à l'occasion, ami de l'ombre qui ne le quittera plus. Puis Laurent Thibault, bassiste et chef d'orchestre, avec qui il va entreprendre une tournée des casinos en compagnie du chanteur Zabu et de Francis Moze à l'orgue.
Les quatre compères, exaspérés par un public qui ne leur prête aucune attention, abandonnent rapidement le répertoire prévu et se lancent dans de longues improvisations délirantes à la Pharoah Sanders. Vander, en particulier, se retrouve un jour quasiment en transe, éructant une longue incantation d'où surgira un mot, Kobaïa, et un premier morceau. D'autres suivront, tandis que le langage et la musique se structurent peu à peu. Magma est né. De son nom véritable : Uniweria Zekt Magma Composedra Arguezdra.
De retour à Paris, le quatuor décide de s'étoffer. Les professionnels contactés, trop frileux, refuseront de quitter le confort de leur vie bien rangée, et c'est avec des musiciens en devenir que les choses vont se faire. Une démarche qui deviendra désormais habituelle. Chaque fois que nécessaire, Vander préférera choisir des jeunes talents prometteurs, pour les former, plutôt que de faire appel à des instrumentistes plus expérimentés mais déjà sclérosés par des habitudes et des tics attrapés pendant les séances au long cours dans les studios de variétés.
Eddy Rabin au piano et un deuxième bassiste, Jacky Vidal, intègrent le groupe. Zabu va être remercié au profit d'un chanteur qui a beaucoup impressionné le batteur, Klaus Blasquiz, et ce dernier est suivi peu après par Claude Engel (celui qui fera plus tard des tubes avec Richard Gotainer !), un guitariste venu de Tours. C'est dans une maison de la vallée de Chevreuse que cette première mouture de Magma va se préparer à l'assaut final sur le show-biz, en suivant un programme rigoureux, genre entraînement commando : lever à 7 heures pour un footing de cinq kilomètres, travail personnel jusqu'à 11 heures, répétition en groupe de 13 heures à 19 heures, nouvelle séance de travail technique jusqu'à 21 heures 30 avant l'extinction des feux à 23 heures.
Ces trois mois de studieuse retraite vont voir la tension monter et le groupe trouver sa formule définitive. François 'Faton' Cahen prend la place d'Eddy Rabin et Thibault abandonne la basse pour se consacrer à la production (il produira la quasi-totalité des albums studio du groupe). Francis Moze s'empare alors du poste vacant et il est si impressionnant avec son nouvel instrument que l'autre bassiste, Jacky Vidal, préfère arrêter. L'équipe est complétée par les «soufflants» Teddy Lasry, Richard Raux et Alain 'Paco' Charlery, qui prennent en main la partition, de plus en plus complexe et déterminante, des cuivres. Bien plus que la guitare ou les claviers, ce sont eux qui vont donner la couleur de ce Magma première époque.
Autre temps, autres mœurs, les impétrants n'auront pas besoin de faire du porte à porte avec leurs cassettes. Alertés que quelque chose d'énorme est en train de se préparer, les directeurs artistiques des maisons de disques se bousculent pour venir voir et écouter le phénomène. C'est finalement Philips qui emportera le morceau et, en avril 1970, les musiciens de la Zeuhl s'estiment prêts à déferler sur le monde.
Quand on se penche sur l'histoire de l'art en général, et de la musique en particulier, on se rend compte à quel point les œuvres véritablement en rupture sont rares. Même un disque comme In The Court Of The Crimson King, dont on ne dira jamais assez l'importance pour notre mouvement, s'inscrivait logiquement dans le contexte musical de l'époque. Fripp et sa bande n'ont fait que synthétiser des sonorités, des idées et des ambitions dans l'air du temps. Ce n'était pas une œuvre qui demandait un effort particulier pour être assimilée. Il en en va tout autrement du premier opus de Magma, double et sobrement intitulé Magma, et qui impose au printemps 1970 un propos musical, un langage et un concept totalement novateurs.
Encore
aujourd'hui, ceux
qui découvrent ce disque ne peuvent
être que frappés par le sentiment
d'étrangeté, la puissance et la hargne qui
suintent de chaque sillon et la sensation de formidable
cohésion que dégage le groupe. Ces semaines de
travail acharné n'auront pas été
vaines, le résultat reste, trente ans plus tard, d'une
fraîcheur stupéfiante et ne peut que laisser
nostalgique d'une époque qui voyait une major oser mettre
sur le marché une œuvre aussi atypique.
À la sortie de l'album et lors des premiers concerts, il est tout de suite évident que Magma crée un malaise. Car le groupe, bien que puisant ses racines dans le jazz, s'adresse à un public qui idolâtre les Who, Deep Purple ou les tout juste séparés Beatles. Et ce public n'a pas la plus petite idée de ce qui peut bien se passer hors des limites d'un univers musical quelque peu étriqué. C'est complètement halluciné qu'il découvre le rituel magmaien, avec cette musique venue de nulle part, ces chants aux intonations barbares et ce batteur possédé qui semble déverser sur son kit toute la haine accumulée par l'humanité depuis l'aube des temps. «Quand je mets une pêche sur une cymbale, c'est comme si je tuais la personne en face de moi».
En fait, à part deux ou trois journalistes clairvoyants, personne ne sait réellement comment prendre ces musiciens que l'on appelle parfois «les Magma» et qui bouleversent à ce point l'ordre établi. Il n'y a pas que leur musique et leur apparence qui détonnent, leur discours aussi. C'est le moins que l'on puisse dire.
1970 : Retour sur un malentendu
En même temps que le groupe, c'est un véritable vent de folie qui va s'abattre sur la scène hexagonale. Les polémiques amicales et les débats feutrés, en usage jusqu'alors, vont subitement tourner au vinaigre et l'imprécation et l'invective débarquer dans les colonnes d'une presse peu habituée à ce genre de propos.
Car Magma a une mission. Magma n'est pas là pour s'amuser ou offrir un show agréable et sans profondeur. «La musique doit être vitale ou elle est insignifiante». La Zeuhl est là pour nettoyer les esprits de toute cette médiocrité amassée au cours des années par la soupe déversée par les médias. Et pour amener ce public dégénéré à enfin découvrir les émerveillements de la «vraie musique» et lui faire prendre conscience qu'il est plus que temps de réagir si l'on veut encore sauver cette planète du marasme qui menace de l'engloutir à jamais. Ni plus, ni moins.
Avec une belle arrogance mâtinée d'une bonne dose d'intolérance et d'inconscience, Magma va se mettre à tirer sur tout ce qui bouge : discours violent et très agressif, basé sur le dénigrement systématique et le mépris des groupes alors au firmament, attaque contre le show-biz et ce qu'ils appellent la gangrène musicale généralisée. Sans parler du fameux «Magma est le plus grand groupe de l'univers» décliné sur tous les tons et inscrit jusque sur les pochettes des disques, ou des propos insultants et menaçants envers le public des groupes dont ils assurent la première partie.
Un discours, il faut bien le reconnaître, souvent plus que limite. Au moins Vander et les siens ont-ils l'excuse d'être excessifs au nom d'un noble idéal et d'une totale sincérité. Mais cela les empêchera de voir, ou d'accepter, que ce public moutonnant qu'ils voulaient sauver de sa propre «vulgarité» n'avait aucune envie d'être bousculé. Et ils ne vont pas tarder à se traîner une méchante casserole où reviennent un peu trop souvent les termes nazi ou facho, l'insulte favorite et ultime en cette époque post-soixante-huitarde, baba-cool et gentiment libertaire.
Klaus Blasquiz, conscient du danger pour l'avenir et mécontent d'être pris pour ce qu'il n'est pas, tente d'expliquer plus clairement le propos du groupe. Au contraire de son leader qui, intraitable et plutôt ironique devant la tournure prise par les événements, en rajoute dans la provocation.
Avec, pour résultat, une sanction immédiate et, sur le long terme, un malentendu qui coûtera cher au groupe. Le public va se scinder en deux, les pro et les anti-Magma, que ce seul nom fera fuir et détournera des trésors d'un répertoire unique.
En même temps, nos amis se dépensent sans compter, traversant parfois la France entière pour donner un concert devant une dizaine de personnes. Malgré les polémiques et les incidents lors de certaines soirées, ils font sensation partout où ils passent et leur montée en puissance est inexorable. Si Magma dérange, sa musique, elle, ne suscite que respect et admiration, y compris chez ceux qui ne supportent pas le discours de ces «fous d'orgueil».
Un an s'est à peine écoulé que, déjà, intervient un remaniement. Ce ne sera que le premier d'une longue série, car, si Magma détient un record, c'est bien celui du turn-over de son «personnel». En un peu plus d'une décennie, pas moins d'une cinquantaine de musiciens vont défiler et venir se mettre au service de la Zeuhl. Même si l'on tient compte du fait que Magma s'est rarement produit en trio, cela fait du monde ! Problèmes humains et galères matérielles, impossibilité de suivre longtemps le rythme et le degré d'exigence imposés par un leader au caractère parfois un peu difficile et lunatique... les raisons sont nombreuses, mais auront à chaque fois le même résultat : l'obligation, pour ceux qui restent, de quasiment tout reprendre à zéro afin d'adapter le répertoire à la nouvelle configuration. Sans compter que cela brisera, à plusieurs reprises, l'élan du groupe à l'aube d'une vraie carrière internationale. Car Magma, chaque fois qu'il jouera à l'étranger, saura séduire les publics auxquels il sera confronté. Et il ira se produire jusqu'aux États-Unis et au Japon !
Claude
Engel s'en
va, Yochk'o Seffer et
Louis Toesca arrivent en
remplacement de Richard Raux et Paco Charlery, et c'est cette nouvelle
équipe qui va enregistrer 1001°
Centigrades en avril
1971. Beaucoup moins soigneusement préparé, il
manque de cette cohérence qui faisait la force du
précédent. Teddy Lasry et François
Cahen signent chacun un morceau dont les arrangements efficaces et
l'enrobage magmaien peinent à dissimuler les faiblesses
d'une inspiration trop classique. C'est particulièrement
vrai sur le titre de Cahen qui sombre en plein milieu dans le jazz le
plus convenu. En revanche, «Rïah
Sahïltaahk», composé par un Vander qui
arrive à maturité, est la première
grande pièce magmaienne : un enchaînement
irrésistible de courts thèmes qui annonce les
chefs d'œuvre à venir et est marqué du
sceau
d'une fascinante et originale personnalité.
C'est après 1001° Centigrades que l'avenir va commencer à se dégager pour les musiciens de la Zeuhl Wortz. Ils remportent un premier triomphe au festival de Montreux de la même année et font peu après la connaissance de Giorgio Gomelsky, ex-découvreur/manager des Rolling Stones et des Yardbirds, qui décide de prendre en main la carrière de nos intrépides Chevaliers blancs.
Parallèlement,
en
espérant obtenir un peu
d'argent frais, ils vont enregistrer en août 1972, pour le
label Thélème créé par
Laurent Thibault, un album qui va sortir sous le sigle Uniweria Zekt :
The
Unnamables et qui présente une
première face
d'accès relativement facile et une seconde plus proche de
l'esprit Magma.
L'idée étant de familiariser le
grand public avec cette musique qui, décidément,
semble un peu trop déroutante pour la majeure partie de nos
concitoyens. Mais une distribution calamiteuse empêchera les
ventes de dépasser le score dérisoire de 1500
exemplaires et le disque disparaîtra de la circulation une
bonne vingtaine d'années avant de connaître la
faveur d'une re-sortie en 1993 grâce au label
Muséa. Ce qui permettra à ceux qui le
découvriront alors de constater que le contenu en est
sympathique, mais sans commune mesure avec la production Magma de
l'époque.
Ce sera la dernière tentative d'écriture collective avant longtemps. Inexorablement, la puissance et l'originalité des compositions de Christian Vander se sont imposées aux autres. Désirant approfondir leur propre langage musical ou lassés de conditions matérielles trop précaires, Cahen, Toesca, Seffer, Moze et Lasry préfèrent se retirer, à la fin de l'été 1972.

