BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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MAGMA (3/6) - Suite >

1973-74 : L'âge d'or

Durant ces deux années, où disques et tournées vont s'enchaîner à un rythme infernal, le groupe va connaître un élan créatif considérable. Christian Vander est seul maître à bord, avec une équipe de musiciens tous dévoués à son œuvre. Après un bref passage de Jean-Pierre Lambert à la basse, Marc Fosset à la guitare et Michel Graillier et Gérard Bikialo aux pianos, on trouve désormais Klaus Blasquiz et Stella Vander au chant, Claude Olmos à la guitare, Jean-Luc Manderlier au piano et René Garber de nouveau à la clarinette. La section de cuivres est emmenée par Teddy Lasry qui est revenu spécialement pour l'enregistrement du disque suivant. Et puis, surtout devrait-on dire, il y a Janik Top, un bassiste au talent aussi décoiffant que les sonorités qu'il tire de son instrument. Avec lui, le batteur va connaître une rare osmose artistique et des émotions musicales inégalées.

En 1973, c'est la sortie de Mekanïk Destruktïv Kommandöh, que la plupart considèrent comme le chef-d'œuvre de Vander, son «My Favourite Things», comme il aime à le dire lui-même. Animée d'un souffle titanesque, lyrique et inspirée, l'œuvre est découpée en sept mouvements qui racontent l'exode et l'éveil spirituel d'un peuple.

Les voix féminines y font leur apparition, avec un chœur assez imposant où l'on entend, pour la première fois, Stella Vander. Compagne de Christian et présente dans l'entourage du groupe depuis les tout débuts, elle s'était contentée jusqu'alors d'un rôle technique. À partir de Mekanïk, elle ne quittera plus la lumière des projecteurs et sera de toutes les formations. Mais le travail de choriste au sein de Magma est difficile, et un peu ingrat, et sa voix exceptionnelle ne sera utilisée à sa juste valeur qu'avec Offering, où Vander lui offrira quelques-uns de ses plus beaux thèmes.

Dommage que la production soit un peu datée et manque de puissance, avec une basse et une batterie largement sous-mixées, car il s'agit d'une magnifique version, d'une grande pureté. Certains lui préfèrent malgré tout les furieuses interprétations live, en particulier celle gravée lors des concerts de l'Olympia et que l'on trouve sur Retrospektïw 1 & 2.

Vander, accompagné des seuls Top, Klaus et Stella, va ensuite enregistrer le superbe Wurdah Itah, dont une version tronquée et moins aboutie avait été utilisée, sans son accord, pour la musique du film Tristan & Iseult d'Yvan Lagrange. L'instrumentation plus que réduite, le batteur assurant à lui seul toutes les parties de claviers et de percussion ainsi qu'une bonne part du chant, va donner à cet enregistrement une clarté et une efficacité encore jamais atteintes. Quand on pense que cet album, pour de sombres raisons contractuelles, a dû être enregistré en deux après-midi et mixé en trois heures ! Cela en dit long sur la maîtrise technique des musiciens.

En mai 1974, nouvel album et nouveau jeu de chaises musicales. Brian Godding prend la place de Claude Olmos et Bikialo et Graillier, de retour, reprennent possession des claviers. Le résultat, Köhntarkösz, est d'un abord plus difficile et connaîtra un succès moindre.

Dans Mekanïk et Wurdah Itah, les thèmes, d'une grande force mélodique, s'enchaînaient de façon implacable, saisissant d'emblée l'auditeur pour ne plus le lâcher. La matière de Köhntarkösz, le morceau-titre, est plus diffuse, la progression s'appuyant d'avantage sur de subtils glissements harmoniques. De plus, Vander n'a pas su éviter complètement l'écueil d'une certaine monotonie, même s'il s'agit moins d'un problème de fond que de forme, d'une erreur de jeunesse qui ne tardera pas à être réparée. Pour preuve, l'extraordinaire version gravée sur le live un an plus tard. À noter qu'à l'origine, cette composition de trente minutes avait dû être saucissonnée en deux parties et, ce qui est plus gênant, une première composition de Top, «Ork Alarm», ajoutée en fin de première face pour atteindre les vingt minutes réglementaires. Même chose de l'autre côté, avec un très bel hommage au maître spirituel, «Coltrane Sundaïa». Version CD obligatoire !

Devant l'accueil mitigé réservé à Köhntarkösz, Vander et sa troupe vont réagir d'une façon typiquement magmaienne, c'est-à-dire un tantinet excessive, en décrétant que le public est décidément trop inculte et qu'il ne mérite pas de telles œuvres.  Ils vont désormais se consacrer à l'élaboration de pièces plus courtes et d'accès plus facile, non sans en avoir profité pour se livrer à un petit remaniement de printemps.

Top est remplacé par Bernard Paganotti, bassiste de l'époque glorieuse des Cruciferius Lobonz, Gabriel Féderow prend la guitare et Benoît Wideman et Jean-Pol Asseline s'installent derrière les claviers (ce dernier sera remplacé en septembre 1975 par Patrick Gauthier). C'est également à ce moment qu'arrive Didier Lockwood, un violoniste au talent aussi prometteur que précoce (il n'a alors que 17 ans).

Cette formation va écumer la France entière pendant près d'un an et demi, rencontrant partout un énorme succès et obtenant des articles élogieux jusque dans la presse non spécialisée.

1975-76 : Les tournées

«Les disques live sont inutiles. Ils ne servent le plus souvent qu'à masquer un manque d'inspiration et à faire patienter les fans, quand il ne s'agit pas d'opérations purement mercantiles lancées par des managers avides de capitaliser sur le succès de leurs poulains». Cette assertion, que l'on entend souvent, contient certes une part de vérité. Mais si une formation peut la faire mentir, c'est bien Magma.

Ce, pour au moins trois raisons. Le groupe, comme tant d'autres à cette époque, a souffert de moyens insuffisants au niveau technique ou de la compétence limitée de producteurs qui ont été impuissants à saisir en studio sa formidable puissance. En outre, cherchant sans relâche la perfection, Vander n'a cessé de peaufiner ses compositions afin d'en extirper les impuretés, les vulgarités, comme il les appelle, et les versions live apportent quelque chose de réellement neuf par rapport aux enregistrements originaux. Enfin, près de la moitié des morceaux qui les composent sont des inédits. À ce titre, fait unique dans l'histoire du rock, les disques live de Magma peuvent être considérés comme des œuvres à part entière à mettre sur le même plan que les autres.

Le premier d'entre eux, Live Hhaï, enregistré à Paris en juin 1975, donne une illustration parfaite de ce qui précède. Le plat de résistance en est une fabuleuse version de «Köhntarkösz» (rebaptisée «Köhntark» pour des problèmes de droits), avec les grondements de la basse énorme de Paganotti (la montagne faite bassiste, comme écrivait Hervé Picart dans Best) et le violon possédé de Didier Lockwood.

En comparaison, le reste de l'album paraît inévitablement un ton en dessous. Il nous offre pourtant à savourer une petite pièce à l'inspiration cristalline, «Lïhns», les plus imposants «Hhaï» et «Kobah» ou un enfiévré «Mekanïk Zaïn».

1977-84 : Les années d'incertitude

De manière très inhabituelle, alors que le line-up qui a enregistré le live est toujours viable, c'est avec une équipe différente que va être mis en boîte, en mai 1976, Udü Wüdü. Basse grondante et synthé lancinant en avant, cet album qui propose une vision largement modifiée de la production de Magma paraît, avec le recul, un disque à mettre un peu à part. La première face est composée de cinq courts morceaux avec, entre autres, le lent et hypnotique «Soleil d'Ork» de Janik Top, ou les survoltés «Udï Wüdü» et «Zombies (Ghost Dance)» de Christian Vander, les deux meilleurs du lot. La deuxième, quant à elle, est entièrement dédiée à une composition de Top, «De Futura». Un travail pour lequel le batteur fera toujours montre d'un grand respect et que Magma a joué régulièrement sur scène après sa reformation de 1996.

À l'exception de Paganotti sur «Weidorje», le titre que celui-ci a écrit avec Klaus, et de l'appoint d'un chœur, ou d'un cuivre (Pierre Dutour et Alain Hatot), ici ou là, l'album a été presque entièrement réalisé par les seuls Top et Vander. Il est d'ailleurs placé sous le signe de cette dualité par le biais d'un nouveau logo, VanderTop. Par respect pour la musique de son bassiste et à cause de cette extraordinaire symbiose qui les unit, Vander est prêt à de nombreux compromis. Mais la cohabitation entre ces deux fortes personnalités ne durera pas. Afin de préserver leur amitié, avouera Top plus tard, ce dernier préférera arrêter avant que les choses n'aillent trop loin. Graillier, qui était revenu, le suit et, trois mois plus tard, à la fin de l'année 1976, c'est le reste du groupe qui se débande.

Il en faut davantage pour décourager un homme comme Vander et celui-ci remonte sur le champ une énième mouture de Magma. Cette fois, en plus des inamovibles Klaus et Stella, on trouve Wideman aux claviers, Jean de Antoni à la guitare, Guy Delacroix à la basse et un deuxième batteur, Clément Bailly, qui va permettre à Vander d'occuper de plus en plus le devant de la scène et de faire montre plus largement de ses talents de chanteur. Ce qui permettra à beaucoup de prendre réellement conscience que le gosier qui dynamitait les opus précédents par ses vocalises surhumaines était le sien, et non pas celui de Klaus Blasquiz.

Pour Christian Vander, homme attaché aux signes et aux symboles, 1977 est une année difficile. Le premier cycle de sept ans est achevé et il ressent une grande lassitude. Il se retrouve à nouveau sans musiciens et il lui suffit de regarder autour de lui pour comprendre que cette débauche d'efforts n'a pas eu les résultats escomptés. Bien sûr, Magma existe pleinement : le groupe est internationalement reconnu, affiche plusieurs chefs-d'œuvre à son répertoire et est désormais suivi par un important et fidèle public. Mais pour le reste, le principal dans son optique, c'est l'échec. La mentalité des gens autour de lui n'a guère évolué, la gangrène musicale est toujours là et les mêmes médiocres petits travers continuent de régir le monde de la musique.

Un changement dans sa vie personnelle va l'aider à repartir et à monter une nouvelle formation. Christian, Klaus, Stella et Benoît, accompagnés cette fois de Dominique Bertram et Jean-Luc Chevalier à la basse, et Lisa Deluxe (alors épouse de l'ingénieur du son Francis Linon, alias Venux Deluxe) aux chœurs, vont enregistrer, à l'automne 1977, Attahk, le bien-nommé.

Au verso de la pochette, où sont indiqués tous les crédits, Vander est le seul à apparaître en portrait. Les autres musiciens ne sont représentés que par une petite radiographie de leur crâne et leur nom en kobaïen (à l'exception de Klaus); incompréhensible, donc, pour qui n'a pas suivi le groupe depuis ses débuts. Ce relatif anonymat, accentué par l'énorme sigle Christian Vander's Magma, va faire grincer bien des dents et déclencher une nouvelle polémique. Il ne s'agit pourtant là que de l'expression, pleinement assumée, d'un simple constat. Après avoir voulu croire pendant des années que Magma était un groupe dans lequel chacun prenait sa part, Vander a dû se rendre à une évidence un peu douloureuse pour lui. Il est Magma, et Magma n'est que lui. Personne d'autre n'est à même d'aller chercher ces mélodies si étranges et ces thèmes si déroutants. Personne n'est capable de le suivre dans cette quête effrénée d'absolu.

L'album commence par «The Seven Last Minutes», sept minutes de folie pure, un condensé d'énergie qui laisse à mille lieues derrière lui les groupes de hard les plus extrêmes. Et enchaîne sur une série de morceaux d'une incroyable intensité où perce, pour la première fois dans cette musique si «blanche» jusqu'alors, tout l'amour de Vander pour la soul et le rhythm'n'blues. C'est aussi l'album où, au milieu d'un déferlement inouï de violence, se cache la merveille «Dondaï». «Dondaï» et son introduction d'un lyrisme saisissant et sa magnifique mélodie.

En 1980, notre homme décide de célébrer les dix ans de Magma dans le grandiose et l'inédit. Trois soirs de suite, durant cinq heures, la quasi-totalité des musiciens qui sont passés dans le groupe, à l'exception, notable, de Janik Top, vont se retrouver sur la scène de l'Olympia pour y interpréter des versions survitaminées de morceaux de toutes les époques.

Ces trois soirées enchanteresses vont donner lieu à deux albums live, un double, Retrospektïw 1 & 2, et un simple, Retrospektïw 3. Ce dernier, paru le premier (vous me suivez ?), comporte une belle version de «Retrovision», que le groupe interprétait sur scène depuis déjà un an. «Retrovision», intitulé également «Attahk», et son texte mi-clin d'œil/mi-règlement de comptes, mélangeant allègrement le kobaïen pur jus, l'anglais, et le français : «On a dit que Magma n'était pas/On a dit que Magma n'est pas là/Ce n'est pas !»

Sur l'autre face, on trouve une nouvelle version de «Hhaï», sans doute la meilleure, magnifiée par la guitare d'un Jean-Luc Chevalier au jeu âpre et rugueux, et «'La' Dawotsin», un petit morceau qui n'est pas sans rappeler «Lïhns»...

Mais c'est Retrospektïw 1&2 qui crée l'événement. On y trouve en effet, pour la première fois gravé dans la cire, le mythique «Theusz Hamtaakh». Ce premier mouvement de la trilogie du même nom occupe un disque entier, l'autre abritant pour sa part une version définitive de Mekanïk Destruktïw Kommandoh, dont il a été question plus haut. Paganotti s'y déchaîne dans un solo épique où il évoque à lui seul les foudres de toutes les guerres passées et à venir.

La sortie de ces disques va malheureusement donner lieu à un de ces scandales dont Magma a le secret. Klaus qui, lui aussi, a fini par jeter l'éponge après les concerts, mais que tout le monde a pu voir comme à l'habitude, fidèle et parfait sur la scène de l'Olympia, n'apparaît pas sur les crédits de pochette de Retrospektïw 3. Juste retour des choses, diront certains, car il faut dire que l'ami Klaus n'était pas le dernier pour critiquer ses petits camarades et s'était fait une spécialité de «tailler des costards» à ceux qui avaient décidé  qu'il était temps pour eux de s'émanciper un peu et d'exister en dehors de la mythique formation.  En fait, comme on l'apprendra plus tard, une bonne partie de ces bandes a été refaite en studio, et Klaus n'étant plus disponible à ce moment-là, c'est Guy Khalifa qui s'est chargé des vocalises mâle.

Les shows de l'Olympia ont été un véritable triomphe, mais le groupe va encore faire mieux. En effet, l'année suivante, les hordes zeuhl vont investir Bobino pendant près de trois semaines pour y applaudir la nouvelle formation : celle qui a enregistré Attahk, renforcée par un batteur d'appoint, Alain 'Doudou' Weiss (ex-Alice), les frères Yvon et Alain Guillard (ex-Weidorje) aux cuivres ainsi que Guy Khalifa au chant au clavier et à la flûte. Ce grand moment a donné lieu, récemment, à l'édition d'une vidéo et d'un double CD live, AKT V-Bobino 1981.

L'épopée va s'achever fin 1984 avec Merci, disque pour lequel Christian Vander a délaissé son instrument pour se consacrer au rôle de producteur. Un producteur du genre exigeant : le batteur, François Laizeau, a dû faire plus de soixante prises pour certains morceaux ! Réalisé sur une période de deux ans, avec un personnel pléthorique et fluctuant, ce dernier opus laisse une impression mitigée. Sur «Call From The Dark (Ooh Ooh Baby)», qui ouvre les festivités, ou sur «I Must Return», Magma s'est définitivement mis à l'anglais ! Le résultat n'est pas désagréable, loin s'en faut, mais la magie s'est un peu perdue en cours de route et les textes ne sont ni meilleurs ni pires que le tout-venant de la variété rock anglo-saxonne que le groupe a tant fustigé : cruel retour des choses ! On regrette d'autant plus ce faux-pas que le disque bénéficie, enfin, d'une production à la hauteur, et regorge d'arrangements superbes et d'harmonies vocales absolument renversantes. Trois titres sauvent de toute façon l'entreprise et peuvent justifier à eux seuls l'achat du disque : «Otis (Ending)», un bel hommage à Otis Redding et, surtout, «Eliphas Levi», une superbe et mélancolique incantation signée par Garber. À signaler, au cœur du morceau, la reprise, par Vander lui-même, du long solo de piano de McCoy Timer sur le sublime «My Favourite Things» de Coltrane. Last but not least, l'album, et cette première partie de l'aventure Magma, se concluent en beauté avec «The Night We Died» : une petite merveille de quatre minutes à l'arrangement minimaliste et diaphane (jamais le célesta n'aura si bien mérité son nom), où s'exprime toute la poésie que ce diable d'homme est capable de mettre dans quelques notes.


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