Script
For A Jester's Tear
EMI - 1983 - 46:47
Pour
un coup d'essai, Script For A
Jester's Tear est assurément
un coup de maître ! L'image est certes
éculée, mais
tellement vraie ici.. La réussite est en effet totale pour
ce
premier album, sensé résumer les vertes
années du
groupe. Car, à l'heure de les enregistrer, chacun des six
morceaux a été rodé en concert durant
de longs
mois. C'est d'ailleurs certainement cette hyper-activité
scénique qui a permis à Marillion de se
présenter
en studio avec une confiance à toute épreuve.
En un peu plus de trois quarts d'heure, le quintette ne s'est pas contenté de poser les bases de son art, mais a fait bien plus en livrant une œuvre aboutie qui est encore inégalée aujourd'hui (et qui le restera très certainement)... Le seul reproche que l'on puisse éventuellement formuler à l'encontre de Script For A Jester's Tear (en ce sens, certains peuvent lui préférer Misplaced Childhood...) est son relatif manque d'homogénéité qualitative. «He knows, You know» et «Garden Party» sont certes tout à fait intéressants (sur scène notamment, grâce à leur entrain), mais ont beaucoup de mal à soutenir la comparaison avec les quatre autres compositions. Ces dernières, épiques au possible, sont indéniablement les points d'orgue de cet album, dont la dimension théâtrale est la principale caractéristique. Le chant de Fish, dont le charisme est un détonnant mélange d'exubérance et de hautes dispositions poétiques, est l'ossature de l'art de Marillion sur laquelle viennent s'ériger les développements musicaux au lyrisme omniprésent.
La face du rock progressif serait certainement moins séduisante aujourd'hui, si le renouveau des années 80 n'avait pas été initié par une telle œuvre. Ne serait-ce que pour cette raison (et il y en a bien d'autres), Script For A Jester's Tear nous pousse à respecter profondément son auteur...
Fugazi
EMI - 1984 - 45:58
Loin
d'être
affecté par ses détracteurs l'accusant
d'usurpateur 'genesissien', Marillion
récidive une
année seulement après son premier album en
publiant Fugazi.
Totalement en marge du contexte musical de
l'époque, il fallait aux anglais une sacrée dose
d'abnégation pour poursuivre dans la voie tracée
si divinement par Script For A
Jester's Tear. Quoi qu'il en soit,
Marillion
confirme ici son coup de maître en
s'érigeant malgré lui comme le chef de file du
renouveau progressif. Certes, relativement aux grandes innovations de
la décennie précédente, ce renouveau
ne rime aucunement avec une profonde avancée dans la
recherche d'horizons inédits. Il n'en demeure pas moins
qu'avec un savoir faire jamais mis en défaut, Marillion
impose sa personnalité éclatante d'inspiration
tout au long de Fugazi.
Avec moins de brio cependant que sur son
prédécesseur, dont il reste néanmoins
un digne prolongement... En effet, Marillion
offre une musique
merveilleusement contrastée, tantôt incandescente
et tourmentée, tantôt empreinte d'un
délicat lyrisme soutenu par la voix unique et
envoûtante de Fish. Vous le voyez donc, la recette
n'évolue guère, mais s'avère d'une
redoutable efficacité !.
Avec Fugazi, regorgeant de futurs classiques («Assassing», «Fugazi» ou le fantastique «Incubus»), Marillion referme déjà (les puristes le déploreront...) une page de sa longue histoire : celle de la jeunesse défiant, sans compromis ou compromission, le conformisme ambiant...
Misplaced Childhood
EMI - 1985 - 41:19
Chacun
sait que jouer du rock
progressif dans les années 80 et en vivre relevait de la
gageure eu égard à la pauvreté
musicale qui jalonna cette triste décennie. Or, Marillion,
en cette année 1985, parvint à faire de son
nouvel album une réussite commerciale
inespérée (1 700 000 exemplaires vendus !). Le
quintette connaît en effet la consécration avec
Misplaced
Childhood.
Un sacre grand public qui repose essentiellement sur une simplification du discours musical. Ce concept album, évoquant la quête de l'enfance perdue, délaisse effectivement la théâtralisation dramaturgique des oeuvres précédentes pour des compositions plus directes, donc moins complexes et plus concises. La recherche de l'impact immédiat atteignant son point d'orgue avec l'improbable single «Kayleigh».
Il n'empêche que l'inspiration, malgré ce qui ressemble à des premières concessions, habite toujours Marillion. L'association Fish/Rothery (le principal compositeur de l'album) véhicule de puissantes émotions, les harmonies vocales et instrumentales faisant corps. L'alchimie est totale et engendre des atmosphères confondantes de beauté.
Au total, nous avons affaire à une oeuvre dont l'unité n'est pas la moindre des qualités. En considérant d'ailleurs Misplaced Childhood comme une entité bâtie d'une seule pièce, force est de constater que le tout (la valeur globale de l'album) est supérieur à la somme de ses parties (les compositions prises individuellement).
Clutching At Straws
EMI - 1987 - 52:21
Il
est bien sûr
aisé de l'affirmer a posteriori, mais Clutching At
Straws
porte en lui clairement les germes de la proche séparation
entre Fish et ses acolytes. Les musiciens ne se reconnaissent
effectivement plus dans les textes, et même dans la
façon de travailler de leur frontman. Le point de rupture
est donc proche, et cela se sent bel et bien à
l'écoute de ce quatrième album studio.
La totale osmose entre le chant et la musique, qui avait fait les belles heures de Marillion et qui aurait du en engendrer de nombreuses autres, s'étiole ici peu à peu... Les onze compositions défilent donc sans grande cohérence qualitative, nous faisant découvrir des paysages mélodiques bouleversants et d'autres beaucoup plus terre à terre. Après la grande cohésion de Misplaced Childhood, la frivolité de son successeur n'engendre que tristesse... Clutching At Straws est pourtant une œuvre tout à fait remarquable qui, comme un animal se sentant acculé, évolue constamment entre révolte et résignation. Dans le premier cas, cela donne des moments d'intense émotion comme la suite «Hotel Hobbies»/«Warm Wet Circles»/«That Time Of The Night» ou les morceaux «White Russian», «Sugar Mice» et «The Last Straw»; dans le second (heureusement minoritaire), tout relève essentiellement de l'anecdote (sympathique ou non...).
Paradoxe ou pas, Clutching At Straws, en dépit de ses faiblesses notoires, aurait pu être un album de tout premier ordre s'il s'était situé à un moment plus propice de la discographie du groupe... L'enseignement de cet album demeure malgré tout celui-ci : Fish et Marillion, c'est fini !!!
Seasons End
EMI - 1989 - 50:43
Pour
Marillion,
le départ de Fish semblait devoir annoncer le
début d'un
déclin commercial, mais ne revenons pas sur les
différends qui opposèrent l'Écossais
et le reste
du groupe, jusqu'à aboutir à une violente
séparation.
Face à l'indispensable nécessité de trouver un remplaçant à notre poisson (parti vers d'autres eaux) et après de nombreuses auditions, le choix du groupe se porte judicieusement sur un chanteur (et claviériste par ailleurs) nommé Steve Hogarth (ex-The Europeans et How We Live, groupes pop-new-wave du milieu des années 80) dont le timbre de voix suave s'avère radicalement éloigné des intonations gutturales de son prédécesseur. Autre voix, autre personnalité, l'arrivée de Steve Hogarth amorce un changement de cap dans la direction stylistique de Marillion empruntée jusqu'à présent. En effet, si musicalement Seasons End se révèle assez proche de Clutching At Straws, la séduction opère d'emblée car outre la voix éthérée de Hogarth (moins terrienne que celle de Fish), Marillion s'émancipe quelque peu de la prédominance du chant et laisse enfin la part belle à quelques développements instrumentaux qui faisaient alors défaut.
Bien sûr, on remarquera à regret quelques faux pas de nature commerciale, comme les dispensables «Uninvited Guest» et le trop heavy «Hooks In You», hits en puissance probablement exigés par EMI, mais qui ne comportent pas l'enthousiasmante adhésion qu'avait engendré «Kaleigh».
Hormis les deux titres précités, Seasons End possède une indéniable unité d'où il émane une atmosphère mélancolique, la tristesse y étant quasiment palpable, à l'instar de celle que savait si bien distiller qui vous savez... Cet album, avec le recul, ressemble d'ailleurs à un coup de maître, tant la force émotionnelle de certaines compositions («The Space», «Seasons End» et «Berlin» en tête) parvient à renouer avec la beauté théâtrale de Script For A Jester's Tear. La passion entourant à l'époque la sortie de cet album nous a certainement rendu la vision un peu floue : voilà en tout état de cause une œuvre de tout premier ordre...
A l'arrivée, le constat s'impose : Steve Hogarth, en l'espace de neuf compositions a réussi l'impossible pari, non pas de s'imposer comme une figure emblématique (il le deviendra plus tard), mais d'être considéré comme un membre à part entière de Marillion.
Avec Seasons End commence bel et bien une nouvelle saison pour Marillion...

