BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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MARILLION (3/4) - Suite >

Holidays In Eden
EMI - 1991 - 48:09

Après l'indéniable réussite de Seasons End, Holidays In Eden réclamait logiquement la confirmation de cette santé créatrice conservée (malgré le départ de Fish...). Avec cependant une question en corollaire : quel visage allait prendre l'intégration de Steve Hogarth, cette fois en tant que compositeur à part entière ?

Même si quelques éléments laissaient présager un changement radical d'orientation musicale (abandon du logo originel, arrivée du producteur Christopher Neil connu pour son travail avec A-ha...), la (mauvaise) surprise est de taille ! Marillion se laisse aller à un ersatz de Pop-music des plus insipides, lorgnant clairement vers le succès de formations post new-wave comme Simple Minds ou U2. Le résultat de ce dessein suicidaire ne se fit pas attendre : Marillion parvint non seulement à se mettre en marge du courant progressif qui l'avait vu s'épanouir, mais se vit rejeter tout autant par le public pop visé. Échec sur toute la ligne...

Loin d'être aussi désagréable que l'on a pu le dire ou le lire à l'époque, Holidays In Eden ne supporte toutefois aucune comparaison stylistique et qualitative avec ses prédécesseurs (et ses successeurs d'ailleurs). Des morceaux aussi médiocres que «No One Can», «Cover My Eyes» ou «This Town» suffisent à rendre l'écoute de l'album difficile, même pour un fan invétéré. Au milieu de ce marasme musical arrivent pourtant à surnager deux compositions, «The Party» et «100 Nights», ce qui fit dire à de bien mauvaises langues que Marillion aurait pu se contenter de sortir un petit 45 tours...

Un faux pas pour un groupe qui, sous sa nouvelle forme, se cherche totalement...

Brave
EMI - 1994 - 71:08

Après l'échec, tant artistique que commercial, de Holidays In Eden, il était vital pour Marillion de proposer une œuvre cette fois authentique. Cette nécessité revêtait une valeur d'autant plus forte que, pour une large partie du public, Steve Hogarth était de fait devenu le symbole d'une inspiration envolée (Seasons End étant bien sûr à part). Avec Brave, le remplaçant de Fish jouait effectivement à «quitte ou double» son avenir dans son nouveau groupe, et aussi l'avenir de celui-ci...

Pari gagné ! Brave rompt bel et bien avec l'indigence de son prédécesseur, pour nous proposer une œuvre conceptuelle superbe, à laquelle nous reprocherons peut-être simplement une longueur excessive... Cette relative critique pour spécifier que la musique aurait gagné en densité avec une bonne quinzaine de minutes en moins (personne ne regretterait par exemple «Hard As Love» ou «Paper Lies», n'est-ce pas ?!?...). Néanmoins, nous voilà confrontés à un album ambitieux, qui s'avère le plus typiquement progressif, grâce notamment à ses progressions basées sur le contraste des ambiances. Une délicieuse cerise, ayant pour nom «The Great Escape» (un classique aujourd'hui), venant de plus couronner ce gâteau enfin digeste...

En ce sens, Marillion réaffirme, avec une vigueur et une fierté qui font plaisir à entendre, son appartenance au courant musical qui nous fait vibrer...

Brave ? le reflet d'une formation qui a retrouvé confiance en son art !

Afraid Of Sunlight
EMI - 1995 - 51:27

Moins d'une année et demie après le très sombre Brave et le net regain d'inspiration qui l'accompagnait, Marillion revient en ce début d'été 1995 avec un nouvel album intitulé Afraid Of Sunlight. Pour cette huitième œuvre studio, Marillion décide de s'éloigner du concept album lui étant cher, même si on décèle ici ou là un fil conducteur, à savoir les héros déchus... Rompant avec la (relative) complexité de Brave, Marillion renoue avec des titres plus directs donc plus accessibles et somme toute moins intéressants.

Mais ne soyons pas foncièrement injuste avec le quintette anglais, car si les quatre premiers morceaux flirtent avec l'indigence caractérisant l'essentiel de Holidays In Eden, les quatre suivants n'ont que peu à envier au meilleur de Seasons End, dans un registre toutefois différent. Certes, Marillion habille toujours sa musique d'une esthétique ténébreuse, mais ici, la violence se fait élégante, tout en retenue, rarement démonstrative (excepté l'inoubliable et frénétique «King») retrouvant ainsi la verve créatrice que l'on est en droit d'attendre de ce groupe.

Sans doute pressé par EMI, Marillion nous livre un album bancal, bicéphale serait-on tenté de dire, manquant indiscutablement d'unicité, mais qui annonce l'évolution et la maturité stylistiques de This Strange Engine...

This Strange Engine
Castle  - 1997 - 55:57

En raison du peu d'intérêt qu'elle suscitait auprès de sa maison de disque, la formation anglaise confiait encore récemment qu'elle aurait dû quitter EMI après le sursaut artistique qu'avait représenté Brave.

La venue du bancal Afraid Of Sunlight prouva hélas la pertinence des regrets alors émis par le quintette. Aussi en 1996, Marillion décida de rejoindre un label de moindre importance (aux dimensions plus humaines donc...), Castle Communications, en espérant y retrouver la reconnaissance perdue depuis Misplaced Childhood... Le pari étant pour le groupe de maintenir (voire d'accroître...) sa double dialectique identitaire, à savoir intégrité artistique et pérennité commerciale.

Un nouvel album de Marillion suscite toujours un vif intérêt, qu'il se traduise par une simple attention, de la curiosité ou de la frénésie. Ne cherchez pas à résister, c'est un réflexe pavlovien qui nous pousse irrésistiblement à nous intéresser à chacune de ces sorties... Cela n'est après tout pas un problème, même si cette attitude a pu parfois nous faire perdre notre temps (qui a parlé de Holidays In Eden ?...). Ici, ce n'est assurément pas le cas !

Face à la lassitude que le temps installe inexorablement, chacun des membres de Marillion s'est octroyé une échappée en solitaire, s'affranchissant ainsi des obligations liées à la notion de groupe (qui hélas représente in fine plus de frustration que d'épanouissement). Fort de ce bénéfique exutoire, nos cinq musiciens décident de se réunir au cours de l'été 96 afin de retrouver la complicité du travail en commun. A l'instar de Seasons End, le nouvel album This Strange Engine nécessita seulement un mois d'écriture pour un résultat, disons le sans plus attendre, de grande qualité.

Si la tradition mélodique des cinq anglais est une constante depuis quinze ans, il convient d'admettre que les valeurs progressives originelles ont été bousculées en raison sans doute de cette nouvelle alchimie (existant depuis un septennat tout de même) créée par l'intégration de Steve Hogarth. Alors délaissons définitivement notre regard nostalgique sur un passé dont la fuite est inexorable, même si l'image de ce passé, dont la trace demeure visible, aiguille le présent et supporte le futur.

Nous avons effectivement affaire à un album vivant, soigné (quelle production !) et d'une grande sincérité. Certes, dans l'ensemble, les compositions ne sont pas exceptionnelles et ne surprennent guère (hormis l'anachronique «Hope For The Future» et ses rythmes latino-américains, dont on souhaite qu'il ne soit pas prophétique...). Il n'empêche, très vite s'instaure un climat où se côtoient et se mêlent le lyrisme mélancolique et la tension raffinée si typiques de la personnalité de Marillion.

Constitué de huit morceaux (de 3:02 à 15:32), This Strange Engine se décline sur le mode du consensus. Déjà ébauchée sur Afraid Of Sunlight, Marillion explore et asseoit une nouvelle grammaire musicale, une nouvelle façon d'envisager la composition. Sans pour autant céder à la facilité par l'utilisation d'artifices tape-à-l'oeil, les Anglais oeuvrent désormais dans un rock atmosphérique où la mélodie prévaut sur les constructions alambiquées. Ce constat ne fait que confirmer l'ascendant croissant qu'a pris Steve Hogarth. D'ailleurs, les climats éthérés sur des titres comme «One Fine Day» (5:31), «Estonia» (7:56) et l'inclassable et classisant «Memory Of Water» (3:02) renvoient immanquablement à l'œuvre solo de l'ami Steve.

En dépit du chant omniprésent (par ailleurs d'une grande sensibilité), This Strange Engine n'en délaisse pas pour autant de superbes lignes mélodiques relevées par des claviers pluriels très en verve : piano sur «Man Of Thousand Faces» (7:33) et surtout sur la suite éponyme, solo déjanté d'orgue hammond sur l'enfiévré «An Accidental Man» (6:12), passage de synthé-trompette sur «80 Days»... Bien que relativement en retrait, Steve Rothery n'a pas son pareil pour délivrer de bouleversants solos, élargissant également son instrumentation à l'utilisation de la guitare acoustique qui procure une indéniable fraîcheur à la musique.

Ainsi, les compositions se déroulent avec sobriété, mesure et équilibre, véhiculant une musique proche et sensible, à la présence massive et lumineuse.

Ce dernier terme convient surtout à la fantastique suite éponyme (15:32), véritable morceau de bravoure que vous affronterez jusqu'à perdre conscience : un moment empreint d'un immense lyrisme et d'une grande élégance nostalgique... Là où la composition privilégie les mélodies aux rebondissements multiples, le parolier, dans une démarche introspective, s'exhibe en tant que 'matière' à analyser pour éclairer le sens et l'essence de son existence. Cette osmose engendre ainsi des moments profondément touchants, véhiculant des atmosphères tour à tour teintées d'une douce tristesse et d'une frénésie ahurissante.

«This Strange Engine» s'avère à n'en pas douter une pièce maîtresse du répertoire du groupe, rejoignant indiscutablement les classiques des vertes années... Son caractère progressif, bel et bien présent, ravira (ou énervera...) les puristes, mais n'est finalement pas déterminant dans l'appréciation générale de l'album. L'élément qui structure This Strange Engine est indiscutablement sa plénitude, le Marillion de l'ère Hogarth ayant trouvé ici sa pleine maturité... Ainsi, c'est donc le rock atmosphérique, distillé avec intelligence tout au long de l'album, qui gouverne à présent l'art authentique de nos chers Anglais. Les velléités tour à tour progressives et pop de ce dernier ne sont finalement que le reflet d'une démocratie créatrice désinhibante pour les musiciens. Marillion, sous sa forme actuelle, a trouvé une voie qui convient certainement à chacun de ses membres, d'où la grande impression de sincérité que laisse derrière lui ce nouvel album.

Réjouissons nous par conséquent de cette lente (depuis Holidays In Eden, tout simplement) évolution, qui pourrait connaître à l'avenir de plus grandes réussites. Car il convient de remarquer que le rythme, la progression très lente de certains morceaux pèchent encore par trop de mollesse. Par rapport aux premiers échos entendus ici ou là, c'est d'ailleurs ce reproche qui est le plus souvent formulé. Il n'en reste pas moins que les sensations charriées par l'album possèdent une immense force et que cette musique doit être beaucoup écoutée pour révéler tout son pouvoir d'attraction...

This Strange Engine n'est assurément pas un chef-d'œuvre, mais porte en lui les germes de grands succès artistiques futurs. Car si Marillion devait modifier à nouveau cette direction ascensionnelle, nul doute que sa crédibilité et sa légitimité auprès du public se verraient fortement amoindries, engendrant de fait sa chute (et certainement sa séparation...). Rassurez-vous, cette nouvelle jeunesse ne saurait être brisée après les formidables promesses (et garanties) formulées par This Strange Engine...

Olivier PELLETANT et Christophe MAISIAT

(dossier publié dans Big Bang n°20 - Mai-Juin 1997)

Cette discographie, réalisée en 1997, nécessite bien entendu d'âtre complétée par les albums postérieurs à This Strange Engine. Nous vous proposons de les découvrir à travers les chroniques que nous avons rédigé au fil de leurs parutions, augmentées pour certaines d'entretiens exclusifs avec les membres du groupe. Par ailleurs, nous avons également choisi de vous proposer les chroniques de certaines rééditions remasterisées pour le compte de EMI, comportant certains inédits qui apportent un éclairage très intéressant sur le parcours de Marillion :

"Clutching At Straws" (1987-88/89) - Version Remasterisée

"Brave" (1994/98) / "Afraid Of Sunlight" (1995/99) - Versions Remasterisées

"Radiation" (1998) + entretien avec Steve HOGARTH

"Marillion.com" (1999) + entretien avec Steve ROTHERY

"Anoraknophobia" (2001)

"Marbles" (2004) - Édition Simple + entretien avec Pete TREWAVAS

"Marbles" (2004) - Deluxe Campaign Edition (2CD)

"Somewhere Else" (2007) + entretien avec Ian MOSLEY


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