"Marillion - Separate Out,
The Complete History, 1979-2002" - Jon COLLINS
London, Helter Skelter
Publishing 2003, 288 pp.
Le
dernier ouvrage en langue
anglaise sur Marillion,
Market Square Heroes
de Mick Wall, datait de la
fin de la période Fish (1987). Rédigée
par un fan (Jon Collins, informaticien de son état) pour des
fans, la présente monographie - dont tous les droits sont
reversés à l'ONG Action Aid (c'est le moment de
faire votre b.a.) - couvre l'ensemble de l'histoire du groupe, et a
bénéficié de l'imprimatur de tous les
membres présents et passés du combo -
à l'exception de Doug Irving, qui refuse depuis longtemps de
dire bonjour à Steve Rothery lorsqu'il le croise
à Aylesbury...
Cinq chapitres chronologiques («Reciting the Script, 79-84», «Childhood's End, 85-88», «New Seasons, 89-94», «The Engine Room, 95-99» et «A Better Way of Life, 99-02») sont suivis d'un copieux Appendice en 5 parties thématiques abordant de manière exhaustive les sujets les plus divers : Tolkien et le Silmarillion; Marillion et le rock progressif; Racket Club, Racket Records et Dorian Music; l'histoire révolutionnaire du Web; le rôle capital d'Internet dans l'histoire du groupe; sociologie des Freaks; John Arnison, Lucy Jordache et Erik Nielsen; les carrières solo (beau portrait de Fish, «le héros, le poète, l'assassin, le tyran»), TransAtlantic, Wishing Tree, le H Band... Sans oublier une discographie et une bibliographie exhaustives, de nombreux témoignages de fans présentés en encadrés, et près de 300 photographies... On peut difficilement faire plus complet.
Les Freaks de la première heure n'apprendront peut-être pas grand chose. Par contre, l'ouvrage sera d'un grand profit pour tous ceux qui ont pris le train en marche. Pas de révélations fracassantes, mais de nombreux aperçus pénétrants, et une grande empathie pour le sujet. Trop grande, parfois - ainsi lorsque l'auteur affirme que «Marillion a tourné le dos aux majors» (oubliant que ce sont plutôt les majors qui ont tourné le dos à Marillion !).
On appréciera surtout les pages retraçant la proto-histoire - terriblement difficile - du groupe, avec l'élimination progressive de ses fondateurs et l'entrée en scène du bûcheron des Lowlands reprenant, après de longs mois de dèche, le flambeau du prog tombé en déshérence...
L'histoire est en fait plus complexe, J. Collins montrant que Derek Dick n'avait rien d'un inconditionnel de Genesis (une influence parmi beaucoup d'autres), et que les premiers auditoires de Marillion comprenaient bien souvent des Mohicans sévèrement burnés. Ce n'est qu'ensuite, après la parution du premier album et les premiers articles dans la presse, que le vieux public frustré de Yes et du Floyd est arrivé en force... Autre fait marquant : l'exceptionnelle importance, dès le départ, de la scène et du bouche-à-oreille pour la pérennité du groupe, phénomène à l'origine la création d'un noyau dur de fans résistant à tous les revers de fortune, et qui perdure encore aujourd'hui ! Dès l'hiver 82-83, avec un seul single, le groupe était déjà capable de jouer à guichets fermés à l'Hammersmith Odeon de Londres, à la stupéfaction de la presse. C'était oublier qu'il avait déjà donné plus de 200 concerts.
Un peu plus loin, l'auteur dresse d'intéressants parallèles - qu'on peut ne pas suivre - entre Fish et Steve Hogarth, le premier étant à Lennon et son psychisme torturé ce que le second est à McCartney et à son optimisme désarmant (voir par exemple le traitement du même sujet, l'Irlande, par l'un et l'autre avec «Forgotten Sons» et «Easter», Fish utilisant des lignes vocales «horizontales, dissonantes et harmoniques, proches des cadences du discours parlé», là où chez H, elles sont «verticales, consonantes et mélodiques»). Non que la tranquillité d'esprit soit la principale qualité de Hogarth !
J. Collins fait par ailleurs le point sur l'épineuse question des rapports entre ce dernier et le progressif, tordant le cou à la légende selon laquelle il ne connaissait pas Marillion au moment de postuler au poste de chanteur (il possédait un exemplaire de Misplaced Childhood que, certes, il n'écoutait pas «tous les jours»). H reconnaît aussi avoir été un grand fan de Yes, et de Genesis période Foxtrot, mais que Close to the Edge est de le dernier album progressif à l'avoir «ému». Et l'auteur démontre qu'il n'est guère responsable du virage «pop» pris par le groupe en 89-91. Pendant que Rothery and co. composaient Holidays in Eden, on ne peut plus mainstream, H apportait au groupe le ténébreux «The Party», l'un des rares morceaux «sauvables» du second album de Marillion Mk2.
Holidays in Eden, puisqu'on parle de lui, occupe une place centrale, et funeste, dans la carrière du groupe, car c'est avec lui que les ventes d'albums du combo ont commencé à chuter inexorablement. Alors que Season's End s'était vendu à 600 000 ex. (on était déjà loin, il est vrai, des 1,4 million de Misplaced Childhood), il s'en vendra 450 000, et Brave fera encore moins bien (300 000 !). À toute chose malheur est bon, cependant : Brave n'aurait probablement pas vu le jour si Holidays avait marché. Échaudé par l'échec du précédent album «fashion-conscious», le groupe prit un virage à 180° et se lança comme par défi dans la composition d'un concept-album - genre encore plus démodé en 94 qu'il ne l'était dix ans plus tôt. Mais rien ne devait enrayer le déclin du groupe, ni l'exceptionnelle qualité de Brave, ni les diverses initiatives spectaculaires et avant-gardistes des années suivantes (tournée américaine pré-financée par les fans, album pré-financé par souscription, remix crypto-techno d'un album quasi entier, utilisation massive des ressources du Web avant tout le monde, organisation de conventions de 3 jours, création d'un Front Row Club à l'image du Collectors Club de King Crimson...). J. Collins ne s'interroge pas vraiment sur les raisons d'un tel déclin. Elles sont pourtant claires : Marillion aura sciemment scié la branche sur laquelle il était assis en tournant le dos à son public naturel, sans parvenir vraiment à le renouveler. Et puis Internet est un outil à double tranchant. Cinq «potes» avec qui l'on peut «chatter» en direct perdent vite de leur aura...
Cela dit, Marillion est toujours là, pétant malgré tout la santé. H, «Rothers» et leurs compagnons n'ont certainement pas dit leur dernier mot. Un morceau de This Strange Engine ne s'intitule pas «Hope for the Future» ?
Philippe BABO
(chronique publiée dans Big Bang n°49 - Mai 2003)

