BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PIERRE MOERLEN (2/5) - Suite >

Un Nouveau Départ

En congé de Gong, Pierre retourne donc en France, et plus précisément à Strasbourg, où il réintègre les 'Percus', ce qui lui permet de collaborer étroitement avec des compositeurs contemporains comme Stockhausen ou Taïra, dont la formation crée des œuvres originales. "J'aime beaucoup certaines choses en musique contemporaine, notamment Cage, Serocki ou Kabelac, mais je reconnais qu'il y a beaucoup de déchets. La politique de subvention du Ministère de la Culture est parfois plus une histoire de paperasse et de piston que de talent... Vive la France !...".

Tout en fréquentant les Percussions de Strasbourg, Pierre travaille sur un projet personnel : une musique basée exclusivement sur les percussions. C'est à ce moment que sont écrits des morceaux comme "Mandrake" ou "Expresso". Après avoir écouté une bande, Virgin donne son accord de principe pour un album solo.

Mais Pierre est rattrapé par la tornade Gong : pendant son absence, Gilli Smyth, Tim Blake et surtout Daevid Allen ont successivement quitté le groupe (ou, dans le second cas, été invité à le faire).

Gong se désagrège, et Virgin finit par lancer un appel au secours au batteur, qui se voit proposer de réintégrer Gong et d'en assurer la direction conjointement avec Didier Malherbe. Pierre finit par accepter, bien qu'un peu déçu de devoir renoncer (provisoirement, pense-t-il alors...) à son projet solo... et aux 'Percus' : "Jean était désespéré de me voir partir. Mais je ressentais fortement le désir de créer et jouer ma propre musique... Parfois, je me demande ce qu'aurait été ma vie si j'étais resté dans les 'Percus'... j'aurais sans doute subi moins de montagnes russes...", confiait-il en 1995.

Aux trois autres "anciens" - Malherbe donc, Steve Hillage et Mike Howlett - Pierre ajoute deux recrues personnelles : son vieil ami Patrice Lemoine, et Mireille Bauer. "Je venais de passer mon prix au conservatoire", se souvient celle-ci, "et j'avais donc le choix : soit suivre Pierre dans ce nouveau Gong, soit rester en Alsace et travailler avec Jean-Paul Céléa, pour faire de la musique de chambre, soit aller aux Indes apprendre les tablas - mais je dus vite abandonner l'idée : j'étais une femme seule, et ça ne se faisait pas là-bas -, soit continuer le conservatoire et apprendre à jouer du cymbalum, un instrument à cordes qui se joue avec des baguettes recourbées en feutre, soit enfin passer un concours en Suisse pour aller travailler en Amérique du Sud, dans le classique bien sûr... mais j'en aurais profité pour m'initier à la samba !...". Elle choisit finalement Gong.

La nouvelle équipe est en ordre de marche à la fin de l'été 1975, et reprend les concerts. Mais le groupe hésite un peu sur la direction musicale à adopter : tenter d'assurer une certaine continuité avec l'époque Allen, ou faire quelque chose de nouveau. C'est d'abord la première tendance qui domine : Hillage assure le rôle de Daevid, tandis que sa compagne Miquette Giraudy reprend celui de Gilli Smyth. Mais l'essai n'est guère convaincant et, encouragé par le succès de son album solo Fish Rising (sorti en avril), Steve a déjà la tête ailleurs. Et Pierre n'essaie pas de le retenir : "A l'époque de ParaGong, j'étais fou du jeu de Steve, mais plus tard il s'est mis à utiliser des sons trop 'planants' à mon goût...".

Pendant l'automne, Gong tourne intensivement en Angleterre, avec les français de Clearlight en première partie. Dans ce dernier un fantastique violoniste argentin, Jorge Pinchevksy, auquel le groupe propose de participer aux séances de son nouvel album, Shamal. Il intégrera finalement Gong de manière permanente, en "remplacement" de Steve Hillage, dont la participation à l'album sera des plus discrètes.

Malgré sa grande diversité de styles, et grâce à l'excellente production de Nick Mason, Shamal est une éclatante réussite, en même temps qu'il témoigne des divergences déjà patentes entre les différents membres du groupe. Chaque titre ou presque part dans une direction différente : "Wingful Of Eyes" ou les velléités 'pop' de Mike Howlett, "Bambooji" ou le goût de Didier Malherbe pour les "musiques du monde" (indiennes et sud-américaines notamment), "Chandra"ou les tendances progressives d'un Patrice Lemoine particulièrement 'canterburien', le jubilatoire "Cat In Clark's Shoes" où éclate le talent de Pinchevksy... et "Mandrake", magnifique morceau signé Moerlen (l'intitulé est cependant de Malherbe, passionné de magie), où flûte et vibraphones se marient divinement, sur une trame harmonique simple et épurée.

Gazeuse ! et la Fin De Gong

Comme c'était prévisible, les six mois de tournée qui suivront la parution de Shamal seront fatals à cette formation, et c'est au tour de Mike Howlett de jeter l'éponge, rapidement suivi par Lemoine. Malherbe et Moerlen recollent les morceaux, autour de l'idée d'un renforcement de l'élément rythmique. Benoît, le frère cadet de Pierre, vient ainsi seconder Mireille aux vibraphones et marimbas. Mais c'est Virgin qui présente au groupe le guitariste virtuose Allan Holdsworth, qui avait officié au sein de Soft Machine avant de suivre le batteur Tony Williams aux États-Unis. Reste à trouver un bassiste. Mireille en connaît un excellent, et qui plus est il a déjà joué dans Gong, à l'époque de Flying Teapot : Francis Moze. Fatale erreur : Moze va semer la zizanie au sein du nouveau Gong. Tout d'abord, il veut imposer un ami percussionniste, Mino Cinelu (issu du groupe de jazz-rock Chute Libre) : "Il trouvait mes percus trop 'classiques'...", racontera Pierre. "Les gens peuvent être sectaires de tous bords !".

Moze veut donner à la musique de Gong une couleur plus 'jazzy', moins rigide d'un point de vue rythmique, et plus ouverte à l'improvisation. Avec Pierre, c'est l'incompréhension la plus totale. "Francis trouvait que je 'prenais le tempo' à la batterie. Cela m'a beaucoup affecté, car je me sentais capable de jouer aussi bien en avant du temps qu'en arrière comme il avait tendance à le faire... Malgré tous ces problèmes, j'aime toujours beaucoup Gazeuse !...".

Interrogé par le fanzine anglais Facelift, Allan Holdsworth relatera l'ambiance 'chaude' dans le groupe lors de son séjour : "Ils étaient tout le temps en train de s'engueuler... En français bien sûr, du coup je n'avais aucune idée de ce dont ils pouvaient bien parler ! En fait, c'était plutôt une bonne chose, car si ça se trouve, c'était moi, le sujet de leur conversation !". Évidemment, Allan se trompe, mais toujours est-il qu'aussitôt après l'enregistrement de Gazeuse !, fin 1976, Gong se dissout à nouveau, et c'est son dernier membre fondateur qui rend cette fois sa démission : Didier Malherbe, qui ne se reconnaît plus dans un groupe qui a coupé tout lien 'spirituel' avec ses origines...

La fusion tentée par Gazeuse ! est particulièrement ambitieuse, et si l'on peut regretter qu'elle ne soit pas toujours aboutie (le long "Percolations" est centré sur les seules percussions, tandis que le conclusif "Mireille" est un duo piano-guitare), elle demeure impressionnante de maîtrise et de brio instrumental. Incroyable soliste, Allan Holdsworth apparaît de fait comme le co-leader du groupe, Malherbe s'abstenant de toute contribution à l'écriture. La profusion percussive achève de convaincre l'auditeur que, sans s'émanciper totalement des conventions du jazz-rock, ce Gong-là défrichait une voie originale, et musicalement légitime si l'on fait abstraction de la question du nom...

De Gong-Expresso à Pierre Moerlen's Gong

Peu après la fin de la formation, Pierre se rend à New York. "Je devais y retrouver une amie. Celle-ci m'a branché sur un groupe dans lequel Hansford [Rowe] tenait la basse. Leur batteur ayant rejoint l'U.S. Navy, je l'ai remplacé quelques temps. Nous jouions du soft-rock assez sympa, et entre les répétitions du groupe, Hanny et moi tapions le bœuf ensemble. C'est comme ça que notre collaboration a commencé". Originaire de Virginie, Hansford Rowe, alors âgé de 22 ans, est issu du milieu jazz. Bien que principalement autodidacte, il a pris quelques leçons avec le prestigieux contrebassiste Buster Williams (dont la carrière comprend des passages chez Miles Davis, Herbie Mann ou Art Blakey, mais qui est aussi à l'aise dans la musique classique).

Se sentant décidément des affinités musicales, Pierre et Hansford décident vite de monter ensemble une nouvelle version de Gong, tant leur osmose musicale est bonne. "Hanny est le premier bassiste avec lequel je m'entende parfaitement'', déclarera-t-il un peu plus tard dans Best. "Jusqu'ici, on m'avait toujours imposé les bassistes - celui-ci, je l'ai choisi. Et pour moi, c'est essentiel : si le tandem basse-batterie marche, tout le reste suit !".

Les deux musiciens contactent Virgin, et se heurtent à une indifférence polie. Heureusement, un ami employé dans les bureaux new-yorkais du label leur donne de l'argent pour prendre l'avion vers la France. Une fois arrivés à Strasbourg, ils réunissent quelques anciens - Mireille Bauer, Benoît Moerlen et... Jorge Pinchevksy, le revenant ! - et un petit nouveau, âgé d'à peine 18 ans, François Causse, encore un percussionniste (et de quatre !).

Après plusieurs semaines de répétitions, la première apparition scénique de la nouvelle formation a lieu le 28 mai 1977 aux Halles de La Villette à Paris, lors du 'méga-concert' réunissant les anciens musiciens du Gong de la trilogie "Radio Gnome Invisible", chacun présentant par la même occasion son nouveau projet. Mike Howlett, par exemple, vient de créer Strontium 90, un quatuor qui l'associe à... Andy Summers, Sting et Stewart Copeland ! Ces trois derniers connaîtront, sous une autre dénomination, le succès que l'on sait...

Quoi qu'il en soit, les responsables de Virgin sont dans le public et, à l'issue du concert, proposent à Pierre et à ses acolytes de les signer pour l'enregistrement et l'édition d'un album. Gong reprend donc du service, mais se pose rapidement la question de la légitimité de la nouvelle équipe à utiliser le nom de Gong. Face à la polémique, Pierre décidera finalement d'utiliser, pour les concerts en tout cas, l'appellation Gong-Expresso.

L'album Expresso II est mis en boîte à Londres pendant l'été 1977. Toujours sans soliste stable, le groupe fait appel à plusieurs connaissances : ce bon vieux Allan Holdsworth bien sûr, mais aussi Mick Taylor (qui a maintenant quitté les Rolling Stones !), Darryl Way (ex-Curved Air) ou encore Bon Lozaga, présent sur deux titres, et qui fait son entrée dans l'histoire de Gong.

Né en Allemagne (à Swetzinghem) 21 ans plus tôt, Bon Lozaga vit à Miami depuis l'âge de 7 ans. Guitariste autodidacte, il a pris l'habitude, depuis quelques temps, d'inonder divers labels de cassettes démontrant ses talents de guitariste. L'un d'eux est Virgin. "J'avais entendu Gong à la radio (sic) et j'avais bien aimé... Mais le label m'a répondu que le groupe venait de se séparer définitivement... Dix mois plus tard, j'ai été recontacté !". Entre-temps, il avait envoyé sa cassette à Stomu Yamash'ta, qui l'avait ensuite transmise à Graham Lawson, manager de Gong, justement à la recherche d'un nouveau guitariste.

Expresso II est bien sûr une orgie de percussions. Mais si le rythme est roi, la mélodie n'est pas pour autant perdante. Et le renfort d'invités solistes, tout aussi appréciable soit-il, ne doit rien enlever à la réussite de cette formule inhabituelle : Mireille Bauer et Benoît Moerlen, les préposés aux percussions 'mélodiques', dont on assiste en outre aux débuts prometteurs en tant que compositeurs, utilisent en effet leur instrument de façon harmonique plus que rythmique, combinant leurs sonorités cristallines avec suffisamment de variété pour que l'espace auditif sonne "rempli".

A tel point d'ailleurs, que certaines interventions de guitare rythmique alourdissent parfois inutilement la sauce. Ainsi, si Holdsworth et, dans une moindre mesure, Taylor et Lozaga, sont à leur niveau habituel, la palme du soliste le plus convaincant dans ce contexte revient à Darryl Way, qui apporte une touche de romantisme 'planant', là ou ses collègues guitaristes ont plutôt tendance à en accentuer le côté 'terrien' (cette pulsion binaire implacable si chère à Moerlen). On ne trouve certes pas chez lui la folie lumineuse d'un Pinchevsky, mais son apport s'avère hautement rafraîchissant. Dommage qu'il n'ait pas poursuivi sa collaboration au groupe au-delà de quelques concerts, peu après les séances de l'album...

Bon Lozaga rejoindra finalement à temps plein Gong-Expresso au début de l'année 1978, peu avant la sortie officielle d'Expresso II. Hélas, deux mauvais coups affectent la formation à ce moment : d'une part, la tournée de promotion française, fin mars, est finalement réduite à deux concerts (celui de Paris, à Mogador, est annulé !); et d'autre part, Virgin annonce qu'il ne renouvellera pas le contrat avec le groupe...

Les musiciens ont malgré tout de la chance dans leur malheur : l'ami de Pierre qui travaillait chez Virgin, a quitté le label pour travailler chez un autre, l'américain Arista. Un nouveau contrat est donc rapidement signé. Ce n'est pas la fin des bouleversements qui affectent Gong, puisque cette période (printemps 1978) voit Pierre Moerlen prendre définitivement le contrôle du groupe, qui portera désormais le patronyme plus explicite de Pierre Moerlen's Gong.


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