BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PIERRE MOERLEN (3/5) - Suite >

Pierre Moerlen seul aux manettes

En désaccord avec cette évolution, Mireille Bauer, qui ressent de plus le désir de changer d'air, répond favorablement à l'offre de Mimi Lorenzini et Ann Ballester de l'accueillir au sein d'Édition Spéciale : "Pendant plusieurs années, j'étais restée dans un milieu très fermé, surtout quand nous étions en Angleterre : nous restions entre français. Ça a un peu changé quand Francis et Mino sont arrivés, très vite ils allaient boire des coups au pub du coin... Ça me changeait ! Finalement, le moment où le groupe est devenu Pierre Moerlen's Gong, ça coïncidait avec un gros désir de changement de ma part, j'ai donc préféré partir...".

Lorsque la nouvelle formation entre en studio en septembre 1978 pour enregistrer son premier album, Bon Lozaga n'est pas disponible pour y assurer les parties de guitare, ayant préférer retourner quelques temps aux États-Unis. "Pierre travaillait beaucoup avec Mike Oldfield à cette époque, et du coup je n'avais pas grand-chose à faire en Angleterre...".

C'est à nouveau Graham Lawson, le manager, qui résout ce problème, en conseillant un jeune guitariste américain, Ross Record, auparavant membre du Pat Travers Band. "J'ai beaucoup aimé son jeu, que je trouvais chaud et émotif, confie Moerlen. "Hélas, sur scène, ça n'allait pas : il souffrait d'un trac terrible, et perdait complètement ses moyens dès qu'il se trouvait en face d'un public !". Ce qui explique la brièveté de son séjour dans le groupe.

Downwind, qui paraît début 1979, confirme que les changements intervenus ne se limitent pas à une réorganisation interne : révolution musicale est en effet pour le moins flagrante. En un mot, l'influence jazz qui avait prévalu sur Gazeuse ! et avait perduré sur Expresso II, a désormais totalement disparu. Nous avons donc affaire à un album purement rock, tendance progressive bien sûr, et ce aussi bien au niveau des compositions que de l'instrumentation.

Les guitares sinueuses et parfois torturées d'Allan Holdsworth et Bon Lozaga ont cédé la place à celle, plus directe et mélodique, de Ross Record. Quant aux percussions, elles ont cessé d'être le pôle d'attraction, changement entériné par le retour des claviers (tenus par Moerlen). Enfin, le chant fait son apparition sur trois titres, assuré conjointement par Pierre et Ross, avec un résultat, il faut l'avouer, guère enthousiasmant. L'un de ces titres est une reprise d'un titre qui figurait sur le tout premier album de Santana, "Jin-Go-Lo-Ba", dont le groupe parvient à restituer les ambiances tribales et percussives (François Causse s'en donne à coeur joie !).

Mais l'idée la plus heureuse qu'a eue Moerlen (elle fut encore soufflée par Lawson...), c'est sans doute celle d'avoir fait appel à Didier Lockwood pour tenir les parties de violon sur trois morceaux, dont deux sont de purs joyaux : "Emotions", duo dépouillé violon/vibraphone, discrètement soutenu par des nappes de synthé, sublime et bouleversant; et plus encore "Xtasea", structuré autour d'une belle montée en puissance par paliers, admirablement négociée grâce à l'enchaînement pyramidal des thèmes mélodiques, où la tension et intensité accumulées finissent par exploser dans un final symphonique en forme d'apothéose, prétexte à un très beau solo de Ross Record.

C'est néanmoins avec le morceau-titre, long de plus de 12 minutes, que le travail d'arrangement atteint son sommet. Il s'agit en fait d'une réalisation quasi solitaire de Pierre, où Hansford Rowe est le seul autre membre de PMG à jouer. Enregistré au printemps 1978 dans le studio de Mike Oldfield (crédité comme coproducteur), "Downwind" est en fait le résultat de la fusion des conceptions musicales des deux artistes ; l'utilisation très personnelle des percussions du premier, et le traitement orchestral du groupe de rock dans lequel excelle le second.

Si l'on peut contester certains partis-pris sonores (la batterie est noyée au fond du mix, le jeu de basse 'slappé' s'intègre mal à l'ensemble), force est de constater la splendeur des développements centraux, à l'éclatante luxuriance instrumentale : le vibraphone et les timbales classisants de Pierre Moerlen, le Minimoog fluide et majestueux de Steve Winwood, la guitare lyrique d'un Mike Oldfield en état de grâce, sans oublier le sax de Didier Malherbe et la flûte de Terry Oldfield : ce "casting" éblouissant tient ses promesses !

Pour la tournée européenne qui se déroule de janvier à mars 1979, Bon Lozaga réintègre donc Pierre Moerlen's Gong. C'est lors de concerts à Paris et Londres qu'est enregistré Live (publié en mai), qui ne parvient pas toujours, avec cette formation restreinte, à rendre justice aux compositions dont les versions proposées demeurent inférieures aux originales. Ainsi, "Downwind", amputé d'une bonne moitié de ses développements (heureusement, Mike Oldfield et Didier Malherbe sont présents sur scène comme invités), a au moins le mérite de corriger l'apathie rythmique de l'original. Mais "Mandrake", sans les envolées de flûte, perd une bonne partie de son impact. On peut regretter que PMG n'ait pas intégré à temps plein un violoniste, un saxophoniste-flûtiste et/ou un claviériste...

Depuis janvier 1979, Pierre répète en parallèle (en Allemagne) avec l'orchestre de Mike Oldfield, qui va effectuer au printemps sa première tournée. Celle-ci a pour but de promouvoir Incantations, le dernier album en date du multi-instrumentiste, sur lequel Pierre joue un rôle significatif, à la batterie et au vibraphone. Les concerts comprennent également un nouvel arrangement, à la fois plus rock et plus symphonique que l'original, de Tubular Bells.

Incantations reste sans doute, d'un point de vue formel, l'album le plus réussi de Mike Oldfield. Véritable féerie sonore mêlant synthétiseurs tourbillonnants, flûtes virevoltantes, chœurs majestueux et envolées guitaristiques proprement bouleversantes, il exerce une fascination et un charme qui ne disparaissent pas malgré les écoutes répétées. C'est sans doute aussi l'œuvre la plus strictement 'progressive' d'Oldfield. seules les interventions du groupe de percussion africain Jabula évoquant les ambiances plus 'ethniques' du précédent album, Ommadawn.

Mais Incantations souffre également d'un gros défaut : sa longueur... ou plutôt ses longueurs. Prisonnier du format 'double-album', Oldfield prolonge parfois au-delà du raisonnable certains thèmes qui, du coup, perdent de leur impact. Fort heureusement, ce problème sera rectifié sur l'album live Exposed, enregistré lors de la tournée, et dont la version d'"Incantations" a manifestement subi une cure de remixage/allégement intensif : opération réussie, l'épique composition y brille de tous ses feux - même si l'on regrettera certains choix de sons de claviers.

Pierre officie brillamment au milieu d'un 'casting' de grande qualité : Nico Ramsden et Phil Beer aux guitares, Peter Lemer et Tim Cross aux claviers, Pekka Pohjola (bassiste finlandais auteur de nombreux albums, dont The Mathematician's Air Display (1977), auquel Moerlen participe ainsi que Mike et Sally Oldfield) à la basse, Benoît Moerlen au vibraphone et au glockenspiel et Mike Frye aux percussions. Le tout complété par un chœur féminin et un orchestre de 24 musiciens. Il va sans dire que l'acquisition de ce double CD est impérative, offrant un brillant résumé de la période la plus faste de Mike Oldfield.

Durant la même période sort le premier album solo (éponyme) de Mick Taylor. L'ex-guitariste des Rolling Stones ayant participé aux récents albums de Gong, Pierre Moerlen lui rend la pareille. Le disque rend bien compte de l'ambition de Taylor, qui devait se sentir bien à l'étroit chez les Stones. Car si une influence blues est perceptible, elle se voit combinée à une approche progressive qui culmine sur le long morceau de clôture, "Spanish", dont les thèmes mélodiques successifs appuient une lente montée en puissance qui s'achève en une explosion de lyrisme guitaristique presque 'camélienne'. Dommage que tout l'album ne soit pas de ce niveau !

A l'origine, Pierre devait prendre part à la tournée de promotion de Mick Taylor, mais celle-ci fut finalement annulée : "Je n'ai jamais joué sur scène avec Mick. Ce n'est pas allé plus loin, car CBS n'a pas renouvelé son contrat. Lui a préféré alors partir en tournée avec Alvin Lee et John Mayall...". Cette reconversion explique sans doute pourquoi la collaboration Taylor-Moerlen ne fut jamais renouvelée.

Vacances Irlandaises...

De retour de tournée avec Oldfield, Pierre s'accorde quelques vacances en Irlande, en compagnie de sa femme Géraldine et de son fils Adrien. "Nous avons séjourné à Skull, sur la côte Sud de l'Irlande, près d'un petit village en bordure d'une superbe baie, à 300 mètres de la maison du père de Rick Laird, le bassiste de Mahavishnu Orchestra... Loin des villes, du bruit, de la névrose... Je pourrais vivre dans un tel endroit, isolé en pleine nature.. Nous avons passé huit semaines inoubliables, et c'est là que j'ai composé Time Is The Key...".

Sur cet album, Pierre retrouve Bon Lozaga et Hansford Rowe, ainsi que des invités comme Allan Holdsworth (qui vient de quitter le groupe de Bill Bruford pour entamer une carrière solo), Peter Lemer (claviériste de Mike Oldfield) ou encore Darryl Way.

Pour la première fois, Pierre est le seul préposé aux percussions, ce qui fait que, plus encore que le précédent, ce second album studio de Pierre Moerlen's Gong est à considérer comme l'œuvre d'un seul homme - c'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles il demeure le préféré de son auteur.

Les premières minutes sont trompeuses : les motifs de vibraphone qui s'entremêlent majestueusement, auxquels s'adjoignent bientôt synthétiseurs et timbales, produisent l'effet d'une grandiose introduction, laissant augurer d'une sorte de symphonie rock pour percussions. Mais malgré l'enchaînement des morceaux (par le biais de nappes synthétiques), Time Is The Key n'est pas une œuvre conceptuelle, ni même cohérente, mais la réunion de compositions d'inspirations diverses (à noter cependant que la première face est globalement dominée par le vibraphone, et la seconde par la guitare), dont le seul réel point commun est l'instrumentation.

Avec le recul, celle-ci apparaît d'ailleurs comme le point faible du disque, par son côté démodé, notamment du fait de l'emploi par Peter Lemer de synthétiseurs alors en vogue comme le Polymoog ou le CS-80; la guitare se voyant le plus souvent cantonnée à des riffs hâchés - Bon Lozaga est réellement sous-utilisé, les seuls véritables solos de l'album étant le fait de Nico Ramsden et d'Allan Holdsworth...

Mais, malgré ces défauts formels, Time Is The Key confirme avec éclat les réels talents de compositeur de Moerlen. Si certains thèmes restent un peu embryonnaires, voire simplets, d'autres s'appuient sur des mélodies fortes et originales, et des arrangements recherchés. A la différence de Pierre, je n'irai pas jusqu'à placer cet album avant Downwind, qui contient à mon avis plus de sommets; ceci dit, pour "Ard Na Greine" (le titre d'introduction) ou encore "Faerie Steps", Time Is The Key vaut vraiment le détour.


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