BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PIERRE MOERLEN (4/5) - Suite >

1979-81 : On Ne Chôme Pas !!!

Pierre achèvera un été très chargé par sa participation, en compagnie d'Hansford Rowe (et les habitués Peter Lemer et Nico Ramsden, ce dernier officiant cependant cette fois... aux claviers !), à l'enregistrement de Platinum de Mike Oldfield. Un album assez déroutant, qui marque un désir manifeste, de la part du guitariste, d'une rupture avec son travail passé (ou adaptation opportuniste à l'évolution de la scène musicale ?), par des clins d'œil fâcheux à des genres plus commerciaux, et une production un rien aseptisée (bien que ce ne soit rien en comparaison des enregistrements ultérieurs d'Oldfield !). Ce n'est peut-être pas une coïncidence s'il s'agit de la dernière contribution de Pierre, en tant que batteur, à l'œuvre studio du multi-instrumentiste, restant confiné au vibraphone lors de ses apparitions ultérieures sur Crisis (1983) et Islands (1987).

A l'automne 1979, Pierre Moerlen's Gong renaît de ses cendres, avec le retour de Benoît Moerlen aux côtés du trio Lozaga-Rowe-Moerlen qui s'enrichit en la circonstance d'un claviériste, Jeff Young, pour une tournée européenne, suivie début 1980 d'une seconde pour laquelle le groupe est réduit à un quatuor avec départs de Jeff Young et Benoît Moerlen, et le retour de François Causse.

Benoît Moerlen quitte donc PMG ("besoin de vivre de nouvelles expériences, ce qui était impossible tant que je restais dans le groupe") pour s'installer à Paris avec sa compagne (la famille s'agrandira vite avec la naissance, quelques mois plus tard, d'une petite fille), mais ne tarde pas à retrouver ses collègues au sein de la nouvelle formation, plus réduite, réunie par Mike Oldfield en mars 1980 pour sa seconde tournée européenne.

A ses côtés, Pierre Moerlen (bien sûr !), Hansford Rowe, Nico Ramsden (guitare), Peter Lemer et Tim Cross (claviers), 'Bimbo' Acock (saxophone et flûte), Wendy Roberts et Maggie Reilly (chant) et Mike Frye (percussions). Une magnifique vidéo (The Essential Mike Oldfield) témoigne du passage de la formation au festival de Knebworth en juillet, avec d'excellentes versions de "Guilty", "Tubular Bells" et "Ommadawn". Voir les frères Moerlen s'activer fébrilement sur leurs vibraphones, avec souvent deux maillets dans chaque main, est un spectacle assez étourdissant - et l'un des très rares documents filmés où figurent ces musiciens !...

Pendant ce temps-là, Bon Lozaga est retourné aux États-Unis, et participe à un projet prestigieux qui, hélas, ne se concrétisera pas. Il s'agit d'une association avec le claviériste-violoniste Eddie Jobson et le batteur Mark Craney. Jobson, qui vient de quitter en termes pas franchement amicaux son acolyte de U.K., John Wetton, souhaite œuvrer dans une direction plus purement progressive. Hélas, malgré des séances de travail des plus encourageantes, le trio se heurte au désintérêt total d'EG Records, le label avec lequel Jobson est sous contrat. Si bien que, sollicités par Ian Anderson pour participer à son album solo (qui deviendra finalement un nouvel album de Jethro Tull), Jobson et Craney diront finalement adieu à leurs hautes aspirations... et Bon retournera au bercail 'moerlennien'!

Pierre Moerlen's Gong se reconstitue à la fin de l'été 1980 (Benoît Moerlen réintègre le groupe pour l'occasion) afin d'effectuer une tournée nord-américaine, qui tournera malheureusement court après quelques dates pour des questions de visas. De retour en Europe, les musiciens retrouvent Mike Oldfield, mais pour Hansford et Benoît, ce seront les dernières avec le guitariste. Ce que regrette le cadet des Moerlen : "J'aurais aimé continuer avec Mike Oldfield, car je l'apprécie beaucoup, humainement comme musicalement. C'est quelqu'un qui est net et précis dans son travail, qui sait ce qu'il veut, et qui a cette capacité rare d'entendre simultanément le détail et l'ensemble. Mais Mike a du réduire la taille de son groupe, et ma participation posait des problèmes de papiers, avec le syndicat anglais des musiciens notamment...".

Durant la décennie suivante, Benoît sera très impliqué dans la scène musicale parisienne, que ce soit dans les productions théâtrales de diverses troupes, ou au sein de formations de tendance jazz/progressive, comme Urban Sax, Bekummeris ou Abus Dangereux. Occasion de côtoyer à nouveau Mireille Bauer, les deux anciens complices s'y remplaçant mutuellement au gré des besoins.

Enregistré à Londres en mars 1980, l'album Leave It Open sera le chant du cygne de Pierre Moerlen's Gong. "Nous avions des problèmes avec notre management", raconte Hansford Rowe. "Et pour couronner le tout notre label, Arista, a été racheté par Ariola... nous avons évidemment fait les frais du dégraissage !...".

Pour l'essentiel, Leave It Open se situe dans la lignée de Time Is The Key : Moerlen prend à nouveau en charge tant la batterie que les percussions mélodiques (François Causse n'est présent que sur deux morceaux), ainsi que les claviers - et même la guitare rythmique dans le bien-nommé "I Woke Up This Morning, Felt Like Playing Guitar" (non, ce n'est pas un vieux blues de Willie Dixon !).

Malgré l'a-priori positif suscité par la présence d'un morceau-titre de 17 minutes (!), il faut hélas avouer que l'inspiration globale est en retrait. Les compositions (deux sont signées par Hansford Rowe) sont moins denses, esquissant souvent un thème mélodique sans le développer mais, au contraire, en l'étirant sans véritable raison (sur "It's About Time", basé sur un motif rythmique immuable, on croirait presque entendre les improvisations jazzy erratiques du King Crimson d'Earthbound, Charlie Mariano y étant en vedette).

Bien sûr, les bons moments ne sont pas rares (la suite, assez plaisante malgré tout, et les courts "How Much Better It Has Become" et "Adrien", empreint d'amour paternel, tous deux dominés par le vibraphone), mais on était en droit d'espérer plus d'ambition et d'inspiration. N'est-ce pas finalement là la limite du travail essentiellement solitaire érigé en règle de vie par le batteur-leader ?...

1981-84 : Les "Années Galère"

Après la cessation d'activités de PMG, les quatre musiciens tentent de rebondir. Bon Lozaga met un terme provisoire à sa carrière de musicien, en se lançant dans la restauration (!) à Philadelphie. François Causse entame une reconversion réussie dans le milieu de la variété parisienne, rejoint un peu plus tard par Hansford Rowe qui, après quelques mois aux États-Unis, revient en France et y accompagne divers artistes, dont le pianiste Faton Cahen et le chanteur Charlélie Couture (avec Causse, donc). Il s'installera à Montréal, où il réside toujours aujourd'hui, en 1984.

Pour Pierre Moerlen, l'atterrissage est plus dur encore, d'autant qu'il doit renoncer à une carrière sous son nom bâtie pierre par pierre depuis quatre ans. "J'ai vu tout s'écrouler autour de moi. Ce fut évidemment une sale période, ce début de décennie. Pendant plusieurs mois, j'ai galéré, essayant sans succès de m'intégrer au milieu musical parisien. J'ai même auditionné pour Maxime Le Forestier... mais ça n'a rien donné !". Dans un mouvement d'honneur désespéré (?), il surprend finalement tout le monde en décidant de rejoindre... Magma !

Un épisode méconnu, du fait de sa brièveté, et pour le moins surprenant au vu de la réputation de "frères ennemis" qu'ont toujours colporté Gong et Magma. "J'aimais beaucoup la musique de Magma", se justifiera le batteur, "...à part le côté Carl Orff...". Mais il n'y a manifestement pas la place pour deux batteurs dans Magma, alors l'épisode restera très bref...

Alors, lorsque Mike Oldfield lui propose de réintégrer son groupe de scène, début 1982, Pierre ne fait pas la fine bouche : même s'il apprécie de moins en moins la tournure 'pop' de la musique d'Oldfield, il ne dispose guère de meilleures opportunités. Et comme le dit Hansford Rowe, "jouer de la musique instrumentale devant des stades pleins à craquer, ça ne se refuse pas !"... Il sillonne donc le monde en sa compagnie (depuis, Oldfield n'a jamais effectué d'autres tournées mondiales !) : États-Unis, Canada, Japon et enfin Europe. La tournée, longue de plus de six mois, s'achèvera à l'automne en Grande-Bretagne. C'est au célèbre festival de Roskilde, en Suède, que Pierre sera abordé, après la prestation de Mike Oldfield, par un groupe de jeunes musiciens locaux : Tribute. Le courant passe plutôt bien, et la prise de contact se concrétisera un peu plus tard.

Entre-temps, Pierre aura dit adieu à Mike Oldfield, après une dernière tournée européenne (qui s'achève le 22 juillet 1983 par un concert au Wembley Stadium pour célébrer les dix ans de Tubular Bells : la boucle est bouclée !), sans oublier une apparition savoureuse dans le clip de "Moonlight Shadow" - chanson sur laquelle la batterie est en fait tenue par Simon Phillips ! Ce dernier n'est d'ailleurs pas pour rien dans le départ de Pierre : "Pour les séances en studio, Simon était souvent co-producteur, et comme il ne supportait pas qu'il y ait un autre batteur que lui, j'étais généralement absent... Et de toute façon, lorsque Mike a vraiment commencé à 'taper' dans le commercial, en 1984, Simon était plus que moi l'homme de la situation...".

Sur les conseils de Jean Batigne, Pierre quitte alors Paris pour revenir vivre en Alsace. Pendant l'année qui suit, il joue surtout au sein de Macumba, un ensemble de percussions strasbourgeois dirigé par Batigne.

L'Exil Suédois (1985-87)

Pierre Moerlen rejoint donc Tribute en 1985. Il y restera un peu moins de deux ans, et cette période reste pour lui un bon souvenir. "Ils m'ont offert ce qu'il me fallait à cette époque... même si ce n'était pas très rémunérateur !". Plusieurs tournées, notamment en Allemagne, un album studio et un album live restent en témoignage.

Occasion de noter, non sans une certaine déception, que les talents de batteur de Pierre, abstraction faite de l'indéniable qualité des compositions des Suédois, y sont sous-employés, confinés trop souvent à un accompagnement simple et binaire. Tribute est un groupe qui introduit le relief dans ses compositions plus par le biais de ses mélodies que de leurs structures rythmiques.

Cette déficience, difficilement explicable au regard de la virtuosité et la versatilité des différente musiciens du groupe, Tribute finira par la résoudre... mais hélas bien après le départ de Pierre, sur l'excellent album Terra Incognita (1991), enregistré par un groupe réorganisé autour de Gideon Andersson.

On ne s'attardera donc pas sur Breaking Barriers (1986) et Live ! - The Melody, The Beat, The Heart (1987), sinon pour signaler la présence sur le premier d'une composition solo du batteur, une pièce de conclusion intimiste à base de vibraphone et de chant féminin, rappelant fortement le travail de Mike Oldfield.

L'un de ses séjours en Suède donnera également à Pierre l'occasion de faire renaître Pierre Moerlen's Gong... enfin, pas vraiment, puisque le "groupe" est en fait constitué de la quasi-totalité de Tribute, à l'exception de Gideon Andersson, remplacé à la basse par... Hansford Rowe ! Celui-ci ne s'est cependant pas déplacé en Suède : ses contributions ont été rajoutées sur les bandes déjà enregistrées avec les autres musiciens.

Mais le plaisir qu'éprouve Pierre à graver de nouveau ses propres compositions sera rapidement anéanti par les problèmes financiers consécutifs au frais générés par l'album. "Je me suis littéralement ruiné à produire Breakthrough, et pour couronner le tout les ventes du disque ont été très mauvaises. Je me suis retrouvé en faillite personnelle... ce qui ne fut pas vraiment drôle !".

Le pire dans cette affaire, c'est que Breakthrough ne valait pas vraiment tous ces embêtements. Le résultat s'avère en effet d'une très inégale facture, et globalement n'est pas franchement convaincant. Et ce pour diverses raisons : la principale est l'excessive simplicité dans laquelle se complaisent nombre de compositions finalement insignifiantes. Ajoutée à une production donnant aux synthés des sonorités sucrées et à la batterie un côté "accompagnement", elle concourt à plonger l'auditeur dans une atmosphère confortable, inconséquente, voire soporifique, à tel point que le talent des musiciens finit par devenir accessoire, et s'efface derrière la joliesse de façade de mélodies sans grande profondeur.

Mais la maladresse ultime de Pierre Moerlen a sûrement été celle d'écrire, et surtout d'interpréter lui-même, deux chansons, l'une en français, l'autre en anglais. Ce qui passait très bien sur Downwind (sans doute grâce à Ross Record qui doublait les parties vocales) tombe ici complètement à plat, voire sombre carrément dans la niaiserie. C'est d'autant plus regrettable que Moerlen revendique dans ses textes certaines valeurs artistiques hautement respectables, notamment le refus de la compromission. Il y a quand même un côté comique à choisir pour ce faire des compositions aussi simplistes et commerciales !

Enfin, passons ! Tout n'est pas à jeter dans cet album, tout de même. Les nombreux solos de moog de Christer Rhedin (qui n'est crédité qu'à cet instrument !) d'abord, mais aussi et surtout deux compositions (les plus longues - comme par hasard !) très réussies : "Breakthrough" (6:00), qui malgré un petit côté "jingle" séduit par sa variété instrumentale (vibraphone, chœurs des sœurs Andersson, encore le moog...), et surtout "Far East" (6:57), et sa superbe progression initiée par la guitare soliste inspirée d'Ake Zieden.


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