BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PIERRE MOERLEN (5/5)

Le Dernier Sursaut de PMG (1987-89)

C'est suite à la séparation (temporaire) de Tribute, début 1987, due aux divergences entre ses deux leaders, le claviériste Christer Rhedin et le bassiste Gideon Andersson, que Pierre décide de monter, en compagnie du guitariste du groupe suédois, Ake Zieden, une nouvelle formule de Pierre Moerlen's Gong.

Les deux musiciens sont rejoints par l'indispensable Hansford Rowe, Benoît Moerlen enfin de retour, et deux nouveaux, Frank Fischer (claviers) et Stefan Traub (vibraphone). Ce groupe promouvoit Breakthrough lors d'une tournée en Allemagne, en mars-avril 1987.

Un peu plus tard, Pierre et Benoît participent aux sessions de l'album Islands de Mike Oldfield, une apparition qui demeure la dernière en date, ce qui déçoit un peu Pierre. "Je ne sais pas pourquoi... Peut-être Mike a-t-il voulu rompre complètement avec le passé... Je regrette son silence, c'est quelqu'un que j'admire beaucoup, qui possède un énorme talent, et avec lequel j'aimerais évidemment beaucoup retravailler !...", nous déclarait Pierre en 1995. Hélas, il n'aura pas eu l'occasion de rejouer pour le guitariste...

Après avoir accompagné le temps d'une tournée le guitariste de jazz alsacien Bireli Lagrène (l'un de ses préférés), en trio avec Hansford Rowe, Pierre commence à songer à un nouvel album. Il se voit en effet offrir l'opportunité de l'enregistrer et le sortir sans débourser un sou. Le nouveau line-up de PMG étant désormais bien soudé (une vingtaine de concerts), Pierre décide d'adopter une approche plus démocratique, aussi bien en ce qui concerne la composition (il n'est l'auteur que de quatre des huit titres, les restants étant écrits par ses acolytes) que l'exécution (il délègue les parties de vibraphone à Stefan Traub et Benoît Moerlen).

Avec Second Wind, Pierre Moerlen tâche de corriger les défauts les plus évidents de Breakthrough. Fini son monopole sur les compositions, fini le chant : c'est muni d'un vrai groupe, et non entouré d'exécutants, qu'il aborde la réalisation de cet ultime album.

Le résultat, c'est évidemment une plus grande diversité de styles. De l'intimisme feutré du "Time And Space" de Stefan Traub, aux envolées guitaristiques réminiscentes du Blow By Blow de Jeff Beck du magnifique "Alan Key" final signé Hansford Rowe, en passant par le jazz-rock plus torturé de "Say No More" par Benoît Moerlen (qui laisse une large place à une instrumentation électronique), et surtout avec le superbe morceau-titre qui ouvre l'album en fanfare, avec ses boucles de vibraphone nappées de majestueux synthétiseurs et ses multiples cassures du rythme, nous avons affaire incontestablement à l'œuvre la plus riche de Pierre Moerlen depuis Downwind.

Il en découle évidemment un certain manque d'unité, un aspect fragmentaire tout de même atténué par la présence constante des éléments qui font depuis toujours la spécificité du groupe, au premier desquels, évidemment, les vibraphones et autres marimbas.

Et si, comme sur Breakthrough, la musique prend parfois une tournure un peu aseptisée (l'exotique "Crystal Funk" signé Frank Fischer), on n'est jamais privé totalement des brillantes interventions solistes d'un Ake Zieden en état de grâce tout au long des huit compositions (de 3:51 à 6:05). Un retour à l'inspiration donc, mais qui restera hélas sans suite...

Le sextette cessera en effet toute activité après une dernière tournée en 1988-89 ("une vingtaine de dates à nouveau, et un très bon accueil du public"), encore une fois centrée sur l'Allemagne ("je n'ai jamais eu de chance avec la France", regrette Pierre). Second Wind n'avait certes rien coûté au groupe, mais il ne rapporta pas non plus d'argent. Difficile de faire vivre un groupe dans ces conditions ! Un album live plutôt réussi, Full Circle, sortira en 1998.

Hansford Rowe et Benoît Moerlen continueront à jouer ensemble quelques temps, en compagnie du guitariste américain Jon Catler au sein de Steel Blue, une formation de rock utilisant des techniques guitaristiques pour le moins étonnantes, regroupées sous le concept de 'Juste Intonation'. Je serais bien embarrassé pour vous en dire plus sur le sujet, sinon que les frettes des guitares sont apparemment situées de manière aléatoire sur les manches. Ce qui ne doit pas poser beaucoup de problèmes à l'ami Hanny pour qui le manche d'une basse ne peut guère garder longtemps de secrets...

Toujours est-il que Steel Blue offrira une prestation mémorable au Festival de Jazz de Mulhouse en 1989, avec François Causse comme batteur, et Benoît aux commandes d'un vibra-synthé complètement ré-accordé !... Mais, pour la tournée américaine qui suit comme pour l'album paru récemment (proposant un rock très direct dont la seule ambition semble résider justement dans l'utilisation de ces instruments inhabituels), Catler et Rowe seront entourés de musiciens américains uniquement.

En 1990, Benoît Moerlen part donc s'installer avec sa famille dans les Vosges, se partageant entre l'enseignement et diverses aventures musicales plus personnelles, dont son propre septette, fondé en 1991, mais qui ne durera guère ("trop lourd à gérer", regrette-t-il...). Après avoir envisagé des projets purement solitaires, il trouvera finalement avec Gongzilla une opportunité de revenir sur le devant de la scène.

La (Divine ?) Comédie (Musicale)

Après avoir repris quelques temps les remplacements en orchestre classique et donné des cours de batterie, Pierre se voit forcé de trouver une activité plus rémunératrice (et lui permettant, accessoirement, de se renflouer pour de bon), et trouve l'occasion d'une reconversion dans le domaine des comédies musicales... pas en tant qu'acteur bien sûr (!), mais en tant que batteur-percussionniste dans l'orchestre en assurant l'accompagnement musical.

"Ce n'était pas complètement nouveau pour moi", précise-t-il. "J'avais déjà joué de la musique de spectacle en 1969-70, à la Maison de la Culture de Grenoble, pour une pièce de Claude Confortés intitulée "Le Marathon". C'est Vincent Bauer, un copain percussionniste du conservatoire, qui m'avait branché sur ce boulot. Mais l'expérience n'avait duré que trois mois, et je n'avais jamais retravaillé dans ce milieu avant 1991 lorsqu'on m'a proposé "Evita"...". Il s'agit de l'adaptation par Andrew Lloyd Weber et Tim Rice de la vie d'Eva Peron, femme du dictateur argentin Juan Peron, et pourtant vénérée par son peuple, objet plus tard d'une adaptation cinématographique avec Madonna dans le rôle-titre...

Malgré un rythme de travail harassant (vingt mois de tournées quasi-ininterrompues à travers l'Europe et l'Amérique du Nord), "Evita" permettra au batteur de se refaire une santé financière dont il avait bien besoin. L'expérience sera suivie par d'autres : "Jésus-Christ Superstar", "Les Misérables", "West Side Story"... Pendant ses périodes de récupération, Pierre commence à travailler à un projet d'album solo à base de percussions, celui qu'il projetait de réaliser vingt ans plus tôt lorsque Virgin l'avait invité à reprendre les rènes de Gong.

Et Gongzilla dans tout ça ?

L'emploi du temps chargé de Pierre l'empêchera, au grand dam de tous ses amateurs, de participer en 1994 à deux prestigieuses reformations : celle du line-up 'classique' de Gong lors des concerts célébrant le 25ème anniversaire du groupe à Londres, en octobre; mais aussi celle de... Pierre Moerlen's Gong ! Depuis quelques mois, Bon Lozaga et Hansford Rowe avaient tenté de le convaincre d'enregistrer un nouvel album de PMG, avec Benoît Moerlen aux percussions. Hélas, suite à des incompatibilités d'emplois du temps - et au grand regret de tous - le groupe devra se passer de son membre le plus éminent.

L'idée est née suite aux retrouvailles de Bon Lozaga et Hansford Rowe, en 1993. "Après dix ans à gérer une chaîne de restaurants", raconte alors le guitariste, "j'avais décidé de revenir à la musique à plein temps. J'ai alors contacté Hanny, et ensemble nous avons fondé LoLo Records et enregistré un CD de compositions que j'avais accumulées dans mes tiroirs depuis douze ans...".

Bonne idée ! Le CD de Bon - nom du trio qui réunit Lozaga, Rowe et le batteur Vic Stevens - est plutôt réussi : un mélange de rock progressif et de jazz-fusion mélodique, totalement instrumental, dominé par les interventions du guitariste dont le jeu s'est incroyablement bonifié (sic) avec les années, parvenant enfin à communiquer une réelle émotion. Aucune des dix compositions n'évoque cependant la musique jouée par les compères quelques années plus tôt aux côtés de Pierre Moerlen. Ce ne sera pas davantage le cas du second opus de Bon, paru trois ans plus tard.

Faute de PMG, les retrouvailles entre Bon Lozaga, Hansford Rowe et Benoît Moerlen porteront finalement le nom de Gongzilla. Et comme à la grande époque de Gong, en l'absence de Pierre, c'est une  ribambelle de batteurs qui vont se succéder à leurs côtés : Lionel Cordew, Vic Stevens, Ben Perowsky, Gary Husband et, dernier titulaire en date, Sam Aliano. Trois albums studio ont vu le jour depuis 1995 : Suffer (1995), Thrive (1996) et East Village Sessions (2003), et le groupe tourne régulièrement aux États-Unis. Sur Suffer (le plus proche du Gong de la période Expresso II), on retrouve même avec plaisir, le temps de superbes envolées solistes, la guitare d'Allan Holdsworth.

Les trois piliers de Gongzilla continueront régulièrement à solliciter leur ancien leader, et finalement, Pierre Moerlen (qui déclarait en 1995 ne pas être "sûr de pouvoir [s'] intégrer à la formule de Gongzilla") se joindra à eux le temps d'une tournée européenne au printemps 2002. Pour l'occasion, le répertoire du quatuor réintègrera quelques anciens morceaux de PMG, dont l'épique "Downwind". Hélas, aucun album live n'a témoigné de ces retrouvailles...

Entre-temps, Pierre Moerlen, tout en continuant les comédies musicales, s'est laissé convaincre de reprendre du service dans ses musiques de prédilection. D'abord avec Brand X, au sein duquel il tournera au printemps 1997. "Ils cherchaient un batteur car le leur ne voulait pas partir au Japon et leur manager, Shawn Ahearn, qui s'occupait aussi de Gong, m'a contacté a ce sujet", nous expliquait Pierre l'année suivante. "Puis, l'expérience étant concluante, j'ai également tourné en Angleterre, en Italie et en Allemagne. Puis Percy et John ont décidé d'arrêter de jouer ensemble". On peut entendre deux titres enregistrés 'live' au Japon sur le pressage européen de l'album Manifest Destiny.

La nouvelle du retour de Pierre aux "affaires" n'échappe pas à ses vieux amis de Gong. Pip Pyle, qui avait assuré les tournées de reformation du groupe l'année suivante, a décidé de rendre son tablier, et le moment est idéal pour le retour au bercail de Pierre. Les retrouvailles scéniques ont lieu en juillet 1997 lors du festival de Burg-Herzberg. Suivront, à l'automne, des tournées au Japon, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, puis en mai 1998, en France. Les vieux fans de Gong sont aux anges : Daevid Allen, Gilli Smyth, Didier Malherbe, Mike Howlett et Pierre Moerlen (avec Steffi Sharpstrings, qui cumule les rôles de Steve Hillage et Tim Blake), c'est une grande partie du Gong de 1973-74 qui est réunie.

Hélas, en 1999, l'aventure tourne court. Didier Malherbe et Steffi Sharpstrings ont déclaré forfait, et sont remplacés par Theo Travis et Mark Hewins. Mais alors qu'on le croit revenu pour de bon dans Gong, c'est au tour de Pierre de quitter brusquement le groupe, après les deux premiers concerts de la tournée européenne, obligeant le régisseur, Keith Bailey, de le remplacer au pied levé en attendant le recrutement d'un remplaçant.

Quelques jours après son départ-surprise, Pierre se justifiera ainsi : "Ma santé ne me permet pas de bourlinguer 36 heures par jour dans un bus, de bouffer n'importe comment à des heures impossibles, passer des heures à se prendre la tête avec le son et le matos avant et après le concert... Jouer, c'est facile et agréable, hormis un ou deux morceaux dans le set de Gong. Vous avez vu "Spinal Tap" ?...".

Au cours des mois suivants, le batteur recommence à travailler sur un projet personnel, composant un nouveau répertoire de onze morceaux et formant un quatuor avec Benoît Moerlen, Jens Mayer (guitare) et Olivier Adjedj (basse), qui donne un premier et unique concert à Mulhouse fin mai 2000. L'expérience ne sera pas concluante :

"Les deux nouveaux morceaux ont été massacrés", nous dira Pierre quelques mois plus tard. "J'ai un bassiste super dévoué prêt à jouer quotidiennement, mais en duo ça ne m'inspire pas ! C'est dur de trouver des musiciens qui jouent bien et surtout qui ont le temps de travailler ! Car les nouveaux trucs, c'est pas du gâteau, et je préfère m'abstenir, tout en continuant à chercher des musicos".

En avril 2001, une nouvelle tentative de retour scénique est tentée, cette fois à Saint-Petersbourg en Russie, en compagnie de musiciens recrutés sur place, avec un répertoire mêlant à nouveau anciens et nouveaux morceaux. Ce concert sera enregistré et, hasard de calendrier, était sur le point d'être publié par Muséa au moment de la disparition de Pierre, qui nous promettait pourtant sa parution imminente dès l'été 2002.

Après une longue période de silence, nous avions appris en février dernier que Pierre Moerlen s'activait à nouveau pour concrétiser enfin son projet, en studio et/ou sur scène. Ces dernières semaines, des échos prometteurs nous venaient d'Alsace : Pierre avait constitué un sextette comprenant deux vibraphonistes, dont Benoît, un bassiste, un saxophoniste alto et un percussionniste. Le groupe était en pleines répétitions, et Pierre espérait refaire de la scène très rapidement. Et puis soudain, réduisant à néant nos espoirs, cette nouvelle terrible, implacable : Pierre Moerlen nous a quittés, pendant son sommeil, dans la nuit du 2 au 3 mai 2005. A 52 ans seulement. Et sans avoir eu le temps de nous faire entendre enfin ses nouvelles compositions.

Aymeric LEROY

Remerciements à tous les musiciens pour leur collaboration à la première mouture de cet article : Pierre Moerlen bien sûr, mais aussi Mireille Bauer, Hansford Rowe, Bon Lozaga et Benoît Moerlen. Avec des remerciements particuliers à Géraldine Moerlen pour le prêt des photographies inédites et son rôle dans la mise en route du projet.

(dossier originel publié en deux parties, dans Big Bang n°12 -Juillet-Août 1995- et n°13 -Sept-Oct. 1995)

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