...Puis quatre...
Le reste de l'année voit donc les débuts d'une formule en quatuor. Débuts hésitants, en l'occurrence, puisque le groupe ressent à plusieurs reprises le besoin de s'adjoindre des invités (chant - Richard Sinclair, lorsqu'il n'est pas en session ou tournée avec Camel - et instruments à vent), lors de ses concerts et autres sessions pour la BBC. Le répertoire, lui, doit logiquement se dispenser des compositions d'Alan Gowen, ce qui incite Dave Stewart à laisser Phil Miller et Pip Pyle composer eux aussi. Ces derniers se fendent respectivement de "Dreams Wide Awake" et "A Legend In His Own Lunchtime", critique pleine d'humour des clichés des westerns de John Wayne. On retrouvera ce morceau sur le deuxième album sous le titre de "Binoculars".
Le départ de Neil Murray (qui fera carrière dans le heavy-metal, notamment au sein de Whitesnake et Black Sabbath), début 1978, et son remplacement par John Greaves, plus polyvalent (ex-bassiste d'Henry Cow, celui-ci est également chanteur), rend National Health plus indépendant en ne l'obligeant plus, en l'absence d'invités, de proposer une musique entièrement instrumentale. Le talent du nouveau-venu et l'originalité de son inspiration vont également aider le groupe à mieux digérer sa réduction d'effectif et repartir du bon pied, comme en témoigne Of Queues And Cures (1979), second opus de National Health, enregistré à la campagne durant l'été 1978.
A la
luxuriance de National
Health
succède
inévitablement un certain dépouillement. On est
en droit de regretter l'ancienne formation, et
particulièrement Alan Gowen et Amanda Parsons... Mais bon,
la page est tournée, et fort heureusement, les acquis sont
de leur côté suffisants pour que cet album puisse
prétendre à autant de louanges que son
prédécesseur. Le premier d'entre eux est la
variété d'inspiration : Of Queues And
Cures
reprend en quelque sorte la recette du Third de Soft
Machine,
à savoir que chaque musicien dispose d'un espace de
création bien à lui, où il peut, sans
pour autant quitter le cadre du groupe, exprimer son
individualité. L'album s'apparente finalement à
un genre de laboratoire, lieu d'expérimentations
passionnantes.
Le résultat : un chef-d'œuvre surtout, le "Squarer For Maud" (11:30) de John Greaves. Faisant se succéder des passages très écrits et d'autres laissant une large place à l'improvisation, cette pièce constitue l'aboutissement du travail du bassiste au sein d'Henry Cow, mêlant académisme audacieux et inventivité débridée. Du motif introductif lugubre, joué alternativement au piano et à la basse, à la fin proprement apocalyptique, la tension monte progressivement à mesure que l'instrumentation s'étoffe pour accueillir clarinette, hautbois, violoncelle, etc. On regrette vraiment que cette démarche n'ait pas donné lieu à un album entier !
Le "Dreams Wide Awake" (8:48) de Phil Miller est lui aussi un petit bijou, sommet dans l'art mélodique du guitariste qui, sur une trame bossa-nova, nous concocte une véritable féérie instrumentale, lieu de savoureux dialogues entre guitare, orgue et minimoog. A signaler par ailleurs, l'incroyable solo d'orgue introductif qui, d'après les notes de pochette, se solda par la mise hors d'état de marche de l'instrument en question - à l'écoute, on comprend pourquoi !). Quant au "Binoculars" (11:43) de Pip Pyle, il donne l'occasion d'entendre la voix de John Greaves, dans un style 'british' pas si éloigné que ça de Richard Sinclair (il existe d'ailleurs une version BBC du morceau avec celui-ci au chant), et surtout un divin solo de flûte virevoltant signé Jimmy Hastings, d'autant plus remarquable que ce dernier se remettait alors d'une crise cardiaque !...
Finalement, ce sont les titres signés Dave Stewart - "The Bryden 2-Step (For Amphibians) (Part 1)" (8:52), "The Collapso" (6:16) et "The Bryden... (Part 2)" (5:31) - qui s'avèrent les moins enthousiasmants, peut-être parce qu'ils sont dans la veine du premier album et auraient donc tiré meilleur parti de l'instrumentation d'alors. Il n'y a qu'à écouter le solo de moog du claviériste sur "The Bryden... (Part 2)", véritable hommage au style d'Alan Gowen, pour comprendre que Stewart a mal digéré le départ de son alter-ego. Cette critique mise à part, ces trois morceaux n'en demeurent pas moins excellents et ne déparent en rien le reste de l'album. C'est simplement qu'ils auraient mérité d'en constituer l'apothéose...
La question est posée : comme Mont Campbell et Alan Gowen avant lui, Dave Stewart est-il frustré dans National Health ? Ce qui est sûr, c'est qu'il sent qu'il perd peu à peu le contrôle de ce qu'il considère comme "son" groupe. Impression renforcée lorsqu'à l'automne 1978, George Born (violoncelle) et Lindsay Cooper (hautbois et basson), deux musiciennes issues d'Henry Cow, rejoignent le groupe. Ce qui devait arriver arrive : malgré les nouvelles possibilités qu'offre ce renfort instrumental, la tendance 'free' dont John Greaves s'est déjà fait, avec succès toutefois, le chantre, gagne du terrain. Et Stewart ne s'y reconnaît absolument pas. Il prendra comme prétexte l'annulation à la dernière minute d'une tournée italienne pour prendre le large, et rejoindra le groupe de Bill Bruford, contexte plus stable à défaut de lui offrir autant de liberté créatrice. Son remplaçant n'est autre qu'Alan Gowen, qui joue déjà avec Greaves et Pyle, en compagnie d'Elton Dean, au sein de Soft Heap, quatuor de jazz.
Health problems
Nous
arrivons donc à la dernière
période de National
Health, c'est-à-dire les
années 1979 et 1980. Celle-ci présente le
paradoxe d'être d'une stabilité sans
précédent du point de vue de l'effectif (Phil
Miller, Alan Gowen, John Greaves et Pip Pyle) et de n'avoir
laissé aucune trace discographique (lacune
comblée en 2001 avec la parution de Playtime
: voir notre
chronique
publiée dans le numéro 38). C'est une
période d'activité scénique intense
(à l'échelle relativement confidentielle du
groupe, s'entend), avec notamment une tournée
américaine fin 1979. Avec le départ de Stewart,
le répertoire est à nouveau
bouleversé, et de nombreuses pièces nouvelles y
sont intégrées, notamment "Flanagan's People" et
"Toad Of Toad Hall" d'Alan Gowen (que l'on retrouvera sur D.S. Al Coda)
ainsi que "Foetal Fandango" et "Seven Sisters" de Pip Pyle. A en juger
par les enregistrements pirates de la tournée
américaine de 1979, le retour de Gowen ne se traduit
aucunement par un retour aux sources. Au contraire : les aspirations
improvisatrices du claviériste, sans doute
brimées sous son règne conjoint avec Stewart mais
plus apparentes sur les disques de Gilgamesh et Soft Heap,
éclatent au grand jour. Si bien que la direction plus
'lâche' ébauchée sur Of Queues And
Cures se voit renforcée.
La dissolution de National Health, au printemps 1980, intervient dans un contexte morose. Les musiciens ont atteint ou dépassé les trente ans, souvent fondé une famille : le temps où ils pouvaient se permettre de faire 1 000 kilomètres à l'arrière d'une camionnette, assis inconfortablement au milieu des instruments, pour donner un unique concert, payé une misère évidemment, au fin fond de l'Europe, est bel et bien révolu. Pendant un ou deux ans, chacun va se lancer, non sans quelques tâtonnements, dans de nouveaux projets. Phil Miller retrouve Phil Lee, son collègue des débuts de National Health, pour quelques concerts en duo. Alan Gowen, John Greaves et Pip Pyle continuent à jouer au sein de Soft Heap. Greaves commence par ailleurs à travailler à son premier album solo, prélude à une carrière relativement honorable comme chanteur et musicien de studio. Pyle retrouve le temps de quelques concerts Dave Stewart au sein de l'éphémère Rapid Eye Movement (eh oui !). Stewart qui, de son côté, va connaître un succès commercial aussi majeur qu'inattendu avec une reprise de "What Becomes Of The Brokenhearted ?" en compagnie de Colin Blunstone, en 1981. Il continuera dans cette direction, celle (selon ses propres termes) d'une pop électronique 'intelligente', en compagnie de l'ex-Northette Barbara Gaskin, devenue entre-temps sa compagne. Miller, Sinclair, Pyle et Dean se retrouveront quant à eux à partir de 1982 au sein d'In Cahoots.
La résurrection
Au beau milieu de ces tentatives de reconversion, pourtant, National Health va renaître un moment de ses cendres. Il faudra pour cela un événement majeur : le décès d'Alan Gowen, des suites d'une leucémie, en mai 1981. Phil Miller, qui venait d'enregistrer un album avec lui (Before A Word Is Said, avec également Richard Sinclair et Trevor Tomkins), décide de réunir divers anciens collaborateurs de son ami défunt pour leur faire enregistrer des pièces inédites dont les partitions avaient été retrouvées dans les tiroirs du défunt. Presque tous répondent présent : Dave Stewart, Pip Pyle, Elton Dean, John Greaves, Richard Sinclair, Jimmy Hastings, Amanda Parsons, Barbara Gaskin et quelques autres. Si le nom de National Health est utilisé, c'est avant tout comme signe de ralliement potentiel.
Il en
résulte un album
à part dans la
discographie du groupe. Le signe le plus évident est
l'utilisation de sonorités plus 'modernes' (bien
qu'extrêmement démodées quinze ans plus
tard) par Dave Stewart (qui a renouvelé
considérablement son attirail lors de son passage chez
Bruford) et Pip Pyle (qui use sur certains titres d'une batterie
électronique du plus mauvais effet).
La qualité des compositions d'Alan Gowen (neuf, de 1:55 à 8:50) permet néanmoins à D.S. Al Coda de demeurer un excellent album, même si l'esprit de National Health n'est pas totalement au rendez-vous. Car les participants sont excellents, trouvant chacun leur tour des occasions de briller, qu'il s'agisse de Richard Sinclair (les vocalises de "Black Hat"), Jimmy Hastings (les envolées de flûte traversière de "Toad Of Toad Hall"), Elton Dean (son déchirant solo de saxello sur "I Feel A Night Coming On"). Quant aux quatre membres 'officiels', ils sont fidèles à ce que l'on connaît d'eux, c'est-à-dire brillants, même s'ils ne font que côtoyer épisodiquement la folie géniale de leurs collaborations les plus mémorables. Des adieux dignes, en somme, et il ne fait aucun doute qu'Alan Gowen aurait été fier de ses amis et du témoignage d'amitié au-delà de la mort que constitue D.S. Al Coda.
Cet album connaîtra un prolongement scénique le temps de deux concerts à Edimbourg en août 1983, placés eux aussi sous le signe de l'hommage à Alan Gowen. Ce sera hélas le chant du cygne de National Health : une page est alors définitivement tournée, celle - tout simplement - de l'âge d'or de l'école de Canterbury...
Aymeric LEROY
P.S.
: Les trois albums de National
Health sont
disponibles séparément (respectivement chez
Charly,
Spalax et Voiceprint) ou - et c'est la solution que nous recommandons -
en édition groupée sur l'excellent coffret The
Complete
National Health, paru en 1990 sur le label américain East
Side
Digital.
(dossier publié dans Big Bang n°17 - Automne 1996)
A consulter également, en prolongement de ce dossier :

