MIKE OLDFIELD

"Tubular World"
“The Source Of Secrets”
Mike Oldfield fait partie de ces rares artistes appartenant à (et dépassant) la sphère du progressif, connu du grand public, à la fois pour son célèbre thème de Tubular Bells et pour ses singles à succès comme «Moonlight Shadow» et «To France». Pourtant, sa carrière recèle bien d’autres richesses plus précieuses, parfois insoupçonnées. Musicien d’une grande prolixité, il a réalisé pas moins de vingt-et-un albums studio, en passant énormément de temps à la création musicale (environ huit heures par jours, selon lui). Son approche des choses, qui n’a pas pu rester en permanence à l’écart des préoccupations commerciales, reste néanmoins tournée vers l’avenir et l’évolution permanente, ce qui en fait également un artiste progressif au sens plein du terme. Sans oublier l’influence qu’il a pu avoir sur le courant progressif, que ce soit par son style (le groupe espagnol Amarok en est un bon exemple, tout comme le multi-instrumentiste français Patrick Broguière) ou par son inimitable jeu de guitare. Sa carrière n’en présente pas moins des cahots et des inégalités qualitatives dans lesquels le poids de la conjoncture et des maisons de production ont joué à plein. Mais les joyaux musicaux qu’il a su sculpter font de lui un artiste hors-pair, un de ces rares créateurs individuels qui n’a pas nécessairement besoin d’une alchimie de groupe pour trouver l’inspiration. La célébration de ses trente ans de carrière solo, avec la parution l’an dernier d’une nouvelle version de son légendaire Tubular Bells, nous donne l’occasion de retracer le parcours de cet artiste de génie, et d’essayer fort modestement d’évaluer la valeur de son œuvre.
"Magic Touch" (1953-1972)
Michael Gordon Oldfield
est né le 15 mai 1953 à
Reading, en Angleterre, de Raymond Henry Oldfield (médecin
au sein de la Royal Air Force) et de Maureen Bernadine Liston,
épouse Oldfield. Le milieu familial dans lequel il grandit
s’avère particulièrement
éprouvant :
sa
mère se drogue, ne
parvient pas à assumer son rôle
vis-à-vis de son fils
et est
même contrainte de
séjourner à plusieurs reprises en
hôpital psychiatrique. Un tel
malaise explique
sans
doute pour beaucoup le caractère plutôt introverti
du futur musicien, qui trouve justement dans la musique un refuge face
à ce monde oppressant. C’est son père,
musicien occasionnel, qui lui offre sa première guitare. Il
écoute alors principalement des guitaristes, aussi bien dans
les styles folk, blues, rock que d’origine espagnole ou
gitane, ainsi que de la musique classique (Bartok, Ravel et Sibelius).
C’est en 1968, soit à 15 ans seulement, que ce
petit prodige enregistre son premier disque, Children Of The Sun,
chez
Transatlantic, avec sa sœur aînée, Sally
(née en 1947), qu’il accompagne à la
guitare. Le duo, baptisé Sallyangie, tourne dans les pubs de
Reading et du Berkshire, et sort un single en 1969, «Two
Ships», avant de se séparer. Cette
première expérience dans un style folk marquera
de son empreinte les futures compositions du jeune musicien.
Mike Oldfield forme ensuite un groupe éphémère, Barefeet, avec son frère Terry et quelques amis. Il rencontre alors Kevin Ayers, ancien bassiste et chanteur de Soft Machine qui, séduit, l’engage en tant que bassiste dans son groupe décalé, The Whole World. Il y côtoie le saxophoniste Lol Coxhill, le pianiste David Bedford, et même Robert Wyatt. Un premier album est enregistré en 1970. Shooting At The Moon donne l’occasion à Mike Oldfield de débuter à la guitare soliste. C’est en partie sous l’influence de Bedford (compositeur ambitieux, entre autre d’une adaptation de The Rime Of The Ancient Mariner de Coleridge), devenu son ami, que Mike Oldfield, laissé libre par l’éclatement du groupe à l’été 1971, se lance dans l’écriture d’une véritable symphonie rock. The Whole World sortira néanmoins encore un album posthume, Whatevershebringswesing, en 1972, sur lequel Mike Oldfield est crédité. Ce dernier participera également à un concert exceptionnel du groupe le 1er juin 1974, tout comme Robert Wyatt, John Cale et Brian Eno, concert qui bénéficiera d’un enregistrement.
"Heaven’s Open" (1972-1979)
C’est âgé seulement de 19
ans que Mike
Oldfield compose la partition du futur Tubular Bells
(titre
arrêté après avoir
hésité entre le décalé
Breakfast In Bed
et l’austère Opus
One). Non
content de se lancer sans aide dans l’écriture
d’une pièce aussi ambitieuse, il assure
pratiquement seul l’exécution d’une
vingtaine d’instruments différents (il
s’était rendu compte de son potentiel
d’interprète lors des sessions
d’enregistrement pour The Whole World aux studios
Abbey
Road,
en dehors desquelles il s’entraînait sur les
instruments du magasin du studio). Mais c’est grâce
à la confiance, voire la foi, de Richard Branson,
qu’il parvient au bout de son projet, pour lequel les maisons
de disques se révèlent extrêmement
frileuses. Relation de Mike
Oldfield, Branson dirige à cette
époque une chaîne de vente de disques par
correspondance, Virgin. C’est lui qui finance
l’enregistrement et permet à Mike de loger durant
six mois au Manor (dans l’Oxfordshire), où il a
fait installer un studio mobile, de l’automne 1972 au
printemps 1973. L’album est le fruit d’un patient
travail de collage, pour lequel Mike
se fait aider par les
ingénieurs du son Simon Heyworth et Tom Newman, avec qui il
produit le disque. C’est là une méthode
de composition qu’il appliquera pour ses travaux
ultérieurs, cueillant les idées comme elles
viennent, et les harmonisant entre elles dans un second temps.
Ce premier disque s’articule en deux longues suites d’environ vingt-cinq minutes chacune. La plus réussie est sans doute la «Part One», de son thème introductif devenu légendaire, jusqu’à son final, dans lequel Viv Stanshall (leader du Bonzo Dog Doo Dah Band) annonce l’entrée progressive d’une ribambelle d’instruments qui interprètent la même partition, jusqu’aux fameuses cloches tubulaires. La musique et l’enchaînement mélodique y sont très fluides, les arabesques sonores prenantes et variées : on passe de la délicatesse des six premières minutes à un bref moment plus électrique et sombre, et la concision de chaque passage thématique évite tout ennui. La finesse du jeu permet de parler d’un véritable travail d’orfèvre, et la variété des instruments, qui ne se limitent pas aux claviers et aux guitares (mentionnons la flûte ou, plus original, le xylophone), confirme s’il en était besoin le caractère pleinement progressif de l’œuvre. On découvre également le son si caractéristique du Mike Oldfield guitariste, un son particulièrement ciselé qu’il obtient en se passant de médiator, jouant avec ses ongles et faisant ainsi vibrer les cordes. La «Part Two» nécessite une approche plus patiente, et présente quelques petits creux dans l’inspiration. Il s’agit néanmoins d’une composition de grande qualité, où les chœurs féminins et les percussions sont légèrement plus présents, et dont la partie centrale, très bigarrée, traversée par une voix d’outre-tombe, témoigne d’une grande inventivité. Le final du morceau, «The Sailors’ Hornpipe», est une adaptation d’un air traditionnel qui évoque à la fois la culture folk et les airs des saloons du Far West !
Tubular
Bells, paru le 25 mai 1973, est un
phénomène. En plus d’être un
premier album qui s’apparente à un
véritable chef d’œuvre, salué
comme tel par la critique, son succès commercial permet
à la compagnie de Richard Branson d’entrer dans la
cour des grands de la production. Dès 1975, en effet, 5
millions d’albums étaient vendus, pour atteindre
un total d’environ 16 millions de nos jours. Un 45 tours en
est extrait, qui devient un des gros succès de 1974, avec en
face B une comptine anglaise arrangée et chantée
par Mike et
Bridget St John, «Froggy Went A
Courting», qui témoigne de l’humour du
musicien. Le succès international de Tubular Bells,
et tout
particulièrement aux Etats-Unis, où
l’album devient premier des ventes au printemps 1974, attire
l’attention du réalisateur William Friedkin, qui
en utilise les premières minutes pour la bande son de son
film L’exorciste, un des sommets du genre de
l’horreur fantastique; le thème fera
d’ailleurs école, et on retrouve son influence
dans bien d’autres bandes originales de films
d’horreur (tel le Halloween de John Carpenter). En juin 1973,
en guise de consécration, Mike Oldfield
participe
à un concert au Queen Elizabeth Hall réunissant
David Bedford, Kevin Ayers, Steve Hillage, alors guitariste chez Gong,
Pierre Moerlen, futur collaborateur de Mike, qui allait
intégrer à l’été
ce même groupe, Fred Frith, guitariste de Henry Cow, et Mick
Taylor des Rolling Stones pour la première en live de
Tubular
Bells.
Un succès aussi soudain et inattendu est difficile à encaisser pour un musicien encore si jeune. Mike Oldfield se retire alors dans une maison du Hertfordshire, à l’ouest de l’Angleterre, où il s’isole du monde qui l’entoure. Cet environnement explique sans aucun doute le caractère pastoral des albums suivants, tout particulièrement Hergest Ridge, donnant en outre à ces premiers disques un caractère intemporel. Cette deuxième œuvre, dont le nom est celui d’un lieu proche de la demeure du musicien (le chien qui figure sur la pochette est d’ailleurs le sien), paraît le 31 août 1974, et bénéficie d’un succès certes moindre que Tubular Bells, mais remarquable malgré tout; il rentre ainsi à la première place des charts anglais, avant d’être détrôné trois semaines plus tard par… Tubular Bells de nouveau ! La production est assurée de main de maître par Oldfield lui-même, assisté du fidèle Tom Newman. Pour ce second disque très attendu, Mike Oldfield réutilise la même méthode et la même articulation de composition, en proposant deux longues suites instrumentales d’une vingtaine de minutes.
Avec la «Part One», on a affaire à un
propos plus apaisé, bucolique, d’une grande
délicatesse, où les claviers et les guitares se
font caressantes. De nouveaux instruments sont mis à
contribution, comme la trompette ou le hautbois, enrichissant des
mélodies sans doute moins immédiates, et
renforçant la dimension symphonique de l’ensemble.
On retrouve bien sûr les fameuses cloches tubulaires, pour un
sommet lyrique avant une progressive montée en puissance
vers la treizième minute, menée par la guitare,
et un final enrobé de chœurs chaleureux. La
«Part Two», un tantinet plus lumineuse, est
également d’une grande beauté,
annonçant en partie l’apothéose
d’Ommadawn
ou celle d’Incantations
(au niveau des
chœurs, en particulier). A la huitième minute, on
entre dans une dimension déstabilisante, avec partition de
clavier, puis collage des sons de 90 guitares électriques
(!) pour un tonnerre répétitif de sept minutes
parfaitement contrôlé et réussi, qui
prouve la capacité d’inventivité et de
renouvellement de Mike
Oldfield. On regrettera juste une conclusion
trop rapide pour cette seconde face de l’album. Cette partie
survoltée (intitulée «Electric
Thunderstorm») mise à part, Hergest Ridge
apparaît plus planant que Tubular Bells,
mais tout aussi
talentueux dans les arrangements; d’une grande
qualité, il évite la
répétition stérile de ce dernier, et
permet à la maîtrise de Mike Oldfield de
s’affirmer un peu plus. Signalons par ailleurs
qu’il existe une version orchestrale de Hergest Ridge,
réalisée par David Bedford, mais
aujourd’hui introuvable…
La même année, justement, David Bedford réalise une version entièrement orchestrale de Tubular Bells, sur laquelle Mike officie à la guitare (essentiellement en fin d’album). Cette variante, enregistrée en septembre avec le Royal Philarmonic Orchestra, est publiée l’année suivante sous le titre explicite de The Orchestral Tubular Bells, et se classe également dans les charts. Relativement académique, et n’évitant pas toujours les lourdeurs (en particulier dans la seconde partie), cette interprétation alternative du chef d’œuvre de Mike Oldfield perd en spontanéité, en dynamisme et en fraîcheur ce qu’elle gagne en ampleur, avec un rien d’emphase; la comparaison donne en tout cas clairement gagnante la version originale. Une initiative intéressante, à défaut d’être indispensable, pour laquelle on a du mal à s’enthousiasmer, et qui préfigure en partie les multiples interprétations symphoniques de partitions progressives qui allaient fleurir dans les années 90 (Genesis, Yes, Pink Floyd…).
En 1975, entre deux albums studios, Mike
Oldfield sort un 45 tours
intitulé «Don Alfonso», sur lequel,
outre le morceau titre (avec David Bedford au chant et Chris Cutler, du
groupe Henry Cow, à la batterie), figure «In Dulci
Jubilo», adaptation d’un chant de Noël,
à l’air quasiment médiéval.
Un an après Hergest Ridge,
c’est donc Ommadawn
(dérivé du mot irlandais amadan,
désignant un sorcier fou) qui arrive dans les bacs des
disquaires, après une gestation de neuf mois (les
percussions qui concluent la face A du 33 tours sont
d’ailleurs censées symboliser la violence
d’un accouchement). Si, comme sur les
précédents albums, Mike Oldfield
s’occupe de la majorité des instruments (dont,
parmi les nombreux instruments à cordes, le bazouki et le
bodhran), un invité de marque est tout de même
à signaler : Paddy Moloney, le leader du groupe folk
irlandais des Chieftains. Sa prestation à
l’uileann pipe (la cornemuse irlandaise) accentue le
côté celtique de certaines parties (la seconde en
particulier). On mentionnera également la
présence de Terry et de Sally Oldfield (qui figurait
déjà sur les autres disques de son
frère), ainsi que de Pierre Moerlen aux timbales. Ces
interprètes ne se contentent pas de jouer une partition qui
leur resterait étrangère, ils font
bénéficier Mike
Oldfield de leurs
idées pour une alchimie d’une rare
intensité.
Avec ce troisième opus, on peut sans hésiter parler de consécration, tant il se dégage de ce disque une assurance et une émotion mélodique particulièrement intense. Ommadawn est véritablement un sommet de la carrière d’Oldfield. C’est d’ailleurs lui seul qui s’est occupé de la production et de l’enregistrement. Les deux parties ont beau cette fois être légèrement plus courtes (autour de 18 minutes), elles embaument l’air d’une beauté diaphane, fragile, voire mélancolique (au centre de la «Part Two», spécialement), tissée dans les effluves et les senteurs de la nature. L’introduction plus conséquente des percussions (inspirées à la fois de l’Irlande et de l’Afrique, quatre percussionnistes de ce continent étant mis à contribution), couplée à des chœurs véritablement incantatoires, rehausse aussi la dimension tribale et pulsionnelle, voire festive, de nos sensations. Le final de la «Part One», tout comme celui de la «Part Two», est une véritable explosion mélodique, avec un solo de guitare par petites touches pointues qui se plantent dans notre épiderme. On peut véritablement parler ici de jalon essentiel de la world music. La chanson acoustique qui conclut l’album, «On Horseback», aux arrangements toujours soignés, s’avère plus campagnarde et apaisante, avec un air facilement mémorisable, et des chœurs d’enfants légèrement conventionnels. L’album se classe quatrième des meilleures ventes d’album à sa sortie, le 21 octobre. Dans la foulée de ce troisième opus, Mike Oldfield sort à l’occasion des fêtes de Noël un 45 tours qui se retrouve lui aussi dans les premières places des charts, avec «On Horseback» en face A, et «In Dulce Jubilo», de nouveau, pour la face B.
Ce succès continu accentue la volonté de Mike Oldfield de se retirer loin de la société et du système commercial. Fin 1976, à défaut d’un nouvel album, c’est un coffret récapitulatif de ce début de carrière très prometteur qui voit le jour. Intitulé Boxed, et composé de quatre vinyls (trois CDs, désormais difficiles à trouver), il réunit les trois premiers albums de l’artiste, dans des versions remixées, ainsi qu’un certain nombre de morceaux bonus sous le titre de «Collaborations». De ce relookage des trois disques studios, c’est Tubular Bells qui en ressort grandi, avec un son plus clair et une interprétation de «The Sailors’ Hornpipe» rallongée d’une partie narrative légèrement allumée ! Quant aux morceaux supplémentaires, cinq illustrent le travail avec David Bedford. Le plus souvent, Mike Oldfield accompagne celui-ci à la guitare pour des compositions destinées aux albums solos de Bedford, comme sur «The Rio Grande», dominé par des chœurs enfantins avant un final planant, sur «The Phaecian Games» ou dans l’orchestral «Extract From Star’s End» (avec un solo obsédant et lumineux lors de la première moitié du morceau). Sur «Speak (Tho’ You Only Say Farewell)», par contre, Mike Oldfield assure le chant en duo avec Bedford, dans une veine décalée très anglaise ! Seul l’inédit «First Excursion», dialogue inspiré entre le piano et la guitare électrique, a été composé conjointement par Bedford et Oldfield. Les trois autres titres, l’émouvant «Argiers», le bref et entrainant «Portsmouth» et «In Dulci Jubilo» sont des adaptations d’airs traditionnels; pour ce dernier titre, on relève la participation de William Murray, l’auteur des paroles très épicuriennes de «On Horseback». De ce coffret, Oldfield extrait l’instrumental «Portsmouth» début 1977, pour un 45 tours qui connaît un certain succès, puisqu’il se place à la troisième place des charts anglais. Deux autres singles suivent la même année, «William Tell Overture» en janvier, une réinterprétation sympathique de Rossini (avec «Argiers» en face B) et «Cuckoo Song», à l’ambiance enfantine (avec «Pipe Tune» en face B), sans véritable succès commercial. Par ailleurs, toujours en 1977, il collabore, de même que sa sœur Sally, à l’album instrumental The Consequences Of Indecisions de l’artiste finlandais Pekka Pohjola. Il y assure les parties de guitare, et prend également part au mixage et à la production.
En même temps qu’il élabore des albums
profonds et amples, Mike
Oldfield suit une thérapie
à compter de 1976 au sein d’un
séminaire de yoga dont lui a parlé sa soeur,
intitulé Exegesis, un moyen complémentaire de la
création artistique pour exorciser son enfance douloureuse.
Il l’achève fin 1978, et c’est un homme
beaucoup plus épanoui et sûr de lui qui voit alors
le jour. On le remarque sur la pochette d’Incantations,
qui
nous montre un musicien métamorphosé physiquement
(un contraste flagrant avec la photographie d’Ommadawn).
Il
va même jusqu’à poser nu (!) dans un
magazine musical pour la promotion de son nouvel album. Il consacre par
ailleurs à compter de ce moment une partie de son argent
à créer une fondation du nom de Tonic, pour aider
les personnes souffrant de problèmes psychiatriques qui
n’ont pas les moyens d’aller voir des
spécialistes. Incantations,
sa nouvelle
réalisation, élaborée en
parallèle de décembre 1977 à septembre
1978, apparaît ainsi comme l’album de la
renaissance, et le couronnement de cette première
période de sa carrière. Comme pour compenser
l’absence d’un nouvel album studio depuis trois
ans, c’est rien moins qu’un double album qui est
mis en vente (regroupé en un seul disque pour le support
CD). Mike Oldfield
y reprend son mode d’exposition favori,
avec quatre suites instrumentales distinctes, d’une
durée de 17 à 19 minutes chacune. Pour
l’aider dans cet ambitieux travail, on retrouve Pierre
Moerlen à la batterie et au vibraphone, Sally Oldfield au
chant, Terry, son frère, à la flûte, et
David Bedford pour la direction des cordes et des chœurs; les
percussionnistes africains présents sur Ommadawn
sont
également de retour, et Maddy Prior, du groupe de folk-rock
Steeleye Span, est mise à contribution pour le chant.
Par rapport à ses trois précédentes œuvres, cette longue symphonie est à la fois plus étalée, plus répétitive, moins innovante, mais aussi plus profondément sensuelle et mélodique. Dès l’introduction de la «Part One», la superposition des chœurs et la mélodie jouée à la flûte procurent le frisson, et cette émotion persiste tout au long des quatre parties. Chacune possède en outre sa spécificité : si la «Part One» est la plus aérienne, avec une guitare électrique qui émerge des nuages de violons et de claviers, la «Part Two», apaisante et planante, avec des chœurs véritablement majestueux, est plus aquatique, et la «Part Three» pourrait s’apparenter à l’élément enflammé, avec son côté particulièrement rythmé et la forte présence d’une guitare électrique extatique. Quand à la «Part Four», conclusion sereine de l’album, qui reprend les diverses ambiances développées tout au long de l’album, avant un final dominé par le xylophone et un chant soliste qui reprend la partition de la seconde moitié de la «Part Two», on peut la considérer comme la grève sur laquelle vient s’étendre et s’éteindre cette ample odyssée. Plus dépouillé, moins condensé que ses trois premiers albums, Incantations nécessite sans doute une approche plus patiente, et l’abandon de tout préjugé doit permettre l’immersion dans cette matrice quasiment mystique d’une rare beauté, une «formule magique chantée (…) pour obtenir un effet surnaturel», selon la définition suggérée par le titre du disque… D’une certaine manière, cette nouvelle œuvre annonce le courant new-age, dans ce qu’il peut avoir de meilleur (Terry Oldfield y consacrera d’ailleurs plusieurs disques). On peut bien sûr considérer que ces morceaux comportent des longueurs inutiles, mais il faut veiller à analyser ce double album comme la reprise de bien des éléments stylistiques des précédents disques (Ommadawn en particulier) pour en faire une fresque sonore récapitulative et sereine, à défaut d’être novatrice. A sa sortie, et bien que ne faisant pas l’unanimité, il se classe dans les 20 meilleures ventes de disques. En parallèle, un maxi 45 tours, «Take Four», est également publié, reprenant la plupart des divers singles parus jusqu’alors, avec un inédit, «Wrekorder Wrondo».
S’ensuit une tournée mondiale qui
débute en mars 1979, et témoigne de
l’aisance nouvelle de Mike
Oldfield face à ses
semblables. Avec pas moins d’une cinquantaine de musiciens
(dont Pierre Moerlen à la batterie et aux percussions),
permettant de restituer la richesse des arrangements, il parcourt toute
une partie de l’Europe, jouant en Espagne, en RFA, au
Danemark ou aux Pays-Bas. Cette tournée se
révèle néanmoins un échec
sur le plan financier, de par l’investissement
qu’elle nécessita et le nombre finalement
limité de spectateurs. Un double live, intitulé
Exposed,
permet néanmoins de l’immortaliser, un
album d’autant plus intéressant qu’il
est à ce jour le seul live de Mike Oldfield sorti
en CD
(mentionnons pour être tout à fait exhaustif la
quatrième face de The Complete,
voir l’encart
«Talk About Your Life»). Le programme est
ambitieux, puisque que le premier disque offre une version
condensée de Incantations en deux suites (26 et 21 minutes),
et le deuxième la quasi intégralité de
Tubular
Bells (seule la «Part Two» est
raccourcie),
sans oublier une interprétation live entraînante
du nouveau morceau «Guilty» (voir ci-dessous). On y
retrouve la magie et l’émotion des compositions
originales, et malgré quelques petites fautes
d’exécution ici ou là, on a affaire
à une très belle prestation. On peut
même considérer la version de Tubular Bells
supérieure à celle de David Bedford sur The
Orchestral Tubular Bells, car plus chaleureuse et
dynamique. En
parallèle, Mike
Oldfield compose la musique d’un
documentaire éducatif, intitulé
«Reflections», musique qui ne sera jamais
éditée en disque. Un 45 tours voit
également le jour, avec le fameux
«Guilty», enregistré à
New-York, un mélange de disco et du style propre
à Oldfield
qui ne fit pas l’unanimité,
et suscita les foudres de certains critiques, mais connut un
indéniable succès commercial.

