"Liberation - I Got Rhythm” (1979-1982)
Après
l’apothéose
d’Incantations,
le live Exposed
sonne comme un premier bilan, la
fin d’une première période de
création
artistique. Dans un souci de renouvellement tout à fait
louable,
Mike Oldfield
va modifier son style, l’enrichir de nouveaux
apports en condensant en partie son propos, avec une certaine tendance,
parfois, à le «popiser», une
évolution
guère surprenante en cette première
moitié des
années 80. «Guilty», le single qui sort
en mars 1979
témoigne de cette volonté de changement dans la
continuité, puisque la rythmique et les sons de claviers y
sont
influencés par la disco, alors omniprésente sur
les
ondes. Platinum,
le cinquième album du musicien, à la
très belle pochette, est à cet égard
un tournant.
Il confirme le style d’Oldfield
tout en durcissant le propos vers
une tonalité plus rock, avec de surcroît de
légères influences jazz. Les longues suites
commencent
à céder la place à des compositions
plus
resserrées, et même à des chansons plus
conventionnelles. C’est le cas de «Into
Wonderland» -
faussement nommé «Sally» sur le CD -
(chanté
par Sally Cooper, alors épouse de Mike), au rythme
légèrement disco (avec un petit solo de clavier
central
et des chœurs plutôt amusants), et de la reprise de
Georges
Gershwin, «I Got Rhythm», chantée par
Wendy Roberts.
Pour les instrumentaux, si
l’éthéré
«Woodhenge» se rattache clairement à
l’atmosphère d’Incantations (avec
quelques notes de
cloches tubulaires en guise de clin d’œil),
«Punkadiddle» est un morceau rock
saccadé, une
amusante parodie de la musique punk dont Mike Oldfield
critique le
refus de la technique et des compétences musicales (des
vocalises quasiment cosaques ponctuent même toute une partie
de
la composition !).
Mais le cœur du disque est incontestablement l’excellente suite «Platinum», longue de presque 20 minutes, et inspirée d’une série de compositions de Philip Glass, intitulée «North Star» (qui accompagnait un documentaire consacré au sculpteur Mark Di Suvero). Articulée en quatre parties enchaînées, elle illustre à merveille le côté plus électrique désormais privilégié par Oldfield : «Airborne» est entraînant, avec un son de clavier plus moderne, et «Platinum» carrément agressif, voire hard, et relativement répétitif. Le contraste avec la troisième partie n’en est que plus saisissant, puisque «Charleston» est une variation surprenante et réussie de la célèbre danse. «Platinum Finale (North Star)», enfin, est un final très mélodique, avec solo de guitare, où l’empreinte de Philip Glass est la plus sensible. Les marques du style Oldfield sont en tout cas toujours décelables : xylophone, guitare aiguisée, arrangements soignés, chœurs planants, même si la batterie est mise bien plus en avant, tout comme la basse dans une moindre mesure (elle est quasiment funky sur «Platinum»). Pour la première fois, l’album est enregistré à la fois en Angleterre et aux Etats-Unis. Si les musiciens qui l’assistent dans cette nouvelle œuvre ne constituent pas encore un groupe stable, on peut relever le retour de Pierre Moerlen à la batterie et au vibraphone, et de David Bedford pour la direction des chœurs, sans oublier Tom Newman à la production. Sorti en novembre 1979, l’album restera neuf semaines dans les 20 meilleures ventes de disques. Un single comportant un extrait de l’album en face B, «Woodhenge», sort à la fin de l’année, avec le morceau inédit «Blue Peter» en face A, un titre agréable composé pour une série télévisée enfantine, et dont les bénéfices sont versés à perpétuité pour aider le Cambodge.
L’année
suivante,
l’album QE2
(abréviation de Queen Elizabeth II, le yacht royal,
qu’évoque la pochette minimaliste) voit le jour.
Il
poursuit la démarche déjà à
l’œuvre avec Platinum,
mais dans une optique moins
âpre et plus accessible. L’album est produit et
enregistré par Mike
Oldfield et David Hentschel, producteur de
Genesis depuis A Trick
Of The Tail jusque Duke,
cette même
année 1980. Ce n’est donc pas un hasard si on
trouve sur
ce nouveau disque des sonorités synthétiques de
boite
à rythme mises à l’honneur dans Duke, qui rendent
une partie de l’album légèrement
datée. Phil
Collins en personne vient d’ailleurs tâter des
fûts
sur les titres «Taurus 1» et
«Sheba», avec sa
frappe solide et percutante si reconnaissable. Le plus long morceau ne
fait cette fois que dix minutes, et les huit autres titres oscillent
entre 3 et 7 minutes. Si le talent mélodique est toujours au
rendez-vous, on remarquera que le long «Taurus 1» a
comme
un air de déjà entendu, ce qui ne
l’empêche
pas d’être prenant, alternant parties
délicates et
passages plus relevés. Une innovation est toutefois
à
signaler : l’utilisation d’un vocoder, tout comme
sur
«Sheba» et le dépouillé et
anecdotique
«Molly», hommage à la fille de Mike. Des titres
comme le bouillant «Conflict» ou le riche
«QE2», avec ses cuivres très
présents, se
situent dans la droite ligne de Platinum,
confirmant la
créativité du musicien.
«Mirage», très
progressif, évoque de son côté la
«Part
Three» d’Incantations,
une manière
supplémentaire de montrer que Mike Oldfield ne
renie absolument
pas son passé. «Wonderful Land», quand
à lui,
est une version instrumentale du titre des Shadows, un des groupes qui
marqua l’enfance de Mike.
De même, «Arrival»
est une reprise du groupe scandinave Abba, avec percussions exotiques
et chœurs lancinants.
Cet
album marque
enfin
l’entrée dans
l’entourage artistique de Mike
Oldfield d’une chanteuse
à la voix d’or, Maggie Reilly, issue du groupe
Cado Belle,
qui traversera avec lui cette première moitié des
années 80, et sera associée à ses plus
grands
tubes. «Sheba» est d’ailleurs le
précurseur
des «Moonlight Shadow» et autres «To
France»,
avec une mélodie et un timbre de voix
irrésistibles (les
paroles, cependant, sont de simples onomatopées); dans un
registre similaire, «Celt» se
révèle moins
attractif, faute sans doute d’un air suffisamment
varié.
Parmi les autres musiciens, Tim Cross aux claviers, Morris Pert et Mike
Frye à la batterie accompagnent Mike Oldfield sur la
tournée qui s’ensuit, constituant un groupe
provisoire
autour du guitariste. QE2,
nouveau mariage réussi du style
classique d’Oldfield,
de son exubérance instrumentale
maintenue et de sonorités plus modernes, avec une place
accrue
et confirmée pour la guitare électrique,
connaît un
succès similaire à Platinum,
et se voit
complété par la sortie de deux 45 tours,
l’un avec
«Arrival», l’autre, qui n’aura
pas de
réel succès, avec «Wonderful
Land».
1981
est
l’occasion pour Mike
Oldfield de
composer une marche nuptiale en l’honneur du mariage du
Prince
Charles et de Lady Diana Spencer (elle fut
interprétée au
London’s Guilhall) et de passer son brevet de pilotage
d’avion (il avait déjà en poche celui
d’hélicoptère, acquis en 1979). Ce
n’est donc
pas un hasard si sa nouvelle réalisation studio a comme
titre
Five
Miles Out, avec un avion de type Beech 18 qui orne la
belle
pochette. Un album qui est une vraie réussite, plonge ses
racines dans les longues suites des années 70, et ses cimes
dans
la musique plus pop et légère des
années 80. Au
rang des premières, «Taurus II», morceau
de
près de 25 minutes, sur lequel Paddy Moloney, une des
«stars» d’Ommadawn,
effectue son grand retour. Les
variations d’ambiances y sont nombreuses, les percussions
particulièrement vivantes, le chant et les vocalises de
Maggie
Reilly d’une grande pureté, et bien que
l’exubérance instrumentale de jadis soit
remplacée
par une place prééminente de guitares
échevelées et des claviers
diversifiés, la finesse
des arrangements reste un gage sûr de qualité.
Pour le côté plus contemporain, on citera l’inégal «Orabidoo» (13 minutes au compteur), qui oscille entre inconsistance dans la première moitié et inventivité dans la seconde, ou le tubuesque «Family Man» (deux compositions d’ailleurs écrites par l’ensemble des musiciens), chanté par Maggie Reilly, qui creuse à nouveau dans le sillon plus commercial initié dans Platinum et poursuivi avec QE2. Mais l’autre «hit» potentiel de l’album, «Five Miles Out», qui reprend le thème principal de «Taurus II», se révèle bien moins traditionnel et nettement plus séduisant grâce à une structure changeante et diverses allusions aux albums précédents du guitariste (dont la voix chargée de Tubular Bells). C’est d’ailleurs le seul morceau de l’album à être co-interprété par Mike Oldfield pour le chant, enregistré et produit en outre avec Tom Newman. Les paroles lui en ont été inspirées par un orage vécu en vol au-dessus des Pyrénées espagnoles (on pense au succès de Mort Schuman «Allo Papa Tango Charlie», en plus grave). Quand à «Mount Teidi», sur lequel Carl Palmer et son jeu débridé succèdent à Phil Collins, il développe un thème ascendant et répétitif relativement plaisant, très évocateur de «Taurus 1». En dehors des invités déjà cités, c’est le même groupe que sur QE2 qui est de la fête, avec un nouveau venu, Rick Fenn, aux guitares. Paru au début de l’année 1982, il s’inscrit dans les 10 meilleures ventes d’albums, ce qui ne s’était plus produit depuis Ommadawn, et reste six mois durant dans le classement. Les deux singles sortis sont, sans surprise, «Family Man» (dont une reprise par Daryl Hall et John Oates connaîtra un succès certain) et «Five Miles Out». Cette même année 1982, Mike Oldfield fait son entrée dans le Who’s Who britannique.
Avec ses trois albums studio parus depuis 1979, Mike Oldfield a donc réussi à faire évoluer son style en le modernisant, et sans le simplifier à outrance. Le reste de la décennie des années 80 ne sera pas aussi positif, même si certains succès artistiques méritent d’être signalés, et globalement, la musique du jeune adulte (il atteint alors juste la trentaine) se simplifiera, dans une optique de plus en plus pop et commerciale.
«Crises» (1982-1989)
De
novembre 1982 à avril 1983, après
avoir vécu pendant neuf mois à Saint Paul de
Vence, Mike
Oldfield enregistre en Angleterre Crises,
son huitième album
studio, qui sort en 1983 : ce sera celui de la consécration
commerciale. Le titre lui en fut inspiré par
l’assassinat
de John Lennon. Pour le réaliser, il a remanié
une partie
du groupe qui l’entourait jusqu’alors. Maggie
Reilly et
Rick Fenn sont les seuls à conserver leur poste, et Pierre
Moerlen est même rappelé pour jouer du vibraphone
sur
«In High Places». Parmi les nouveaux arrivants, on
remarque
Phil Spalding, futur bassiste de GTR, et surtout l’excellent
batteur Simon Phillips, qui collaborera avec Mike
jusqu’en 1991,
sur Heaven’s
Open. Non content de s’occuper de la batterie
et des percussions (dans un style que Mike voulait proche
de celui de
Robert Wyatt), il produit également l’album avec
le
maître de cérémonie. C’est
sans doute ce qui
explique en partie le son très policé, propre et
lisse de
l’album, presque FM. Celui-ci est divisé en deux
grands
ensembles : un long morceau éponyme d’une
vingtaine de
minutes, et quatre chansons plus calibrées, auxquelles il
convient d’ajouter l’instrumental «Taurus
3»,
qui conclut la série entamée sur QE2
par une
démonstration de guitare hispanisante de très bon
niveau.
«Crises» est une suite inégale mais percutante et efficace, qui reprend plusieurs des thèmes développés dans des albums antérieurs (celui de Tubular Bells, ou de «Platinum» dans une version plus musclée), et voit Mike Oldfield intervenir à deux reprises pour un chant guère convaincant. Les synthétiseurs ont acquis une place importante, mais la variété instrumentale est toujours présente, et «Crises», facette modernisée du style Oldfield, en plus d’être le meilleur morceau du disque, peut sans rougir être placé à côté d’un «Taurus 1», malgré ses faux pas au chant, un son de batterie parfois un peu trop impersonnel et une moindre inspiration dans les thèmes agencés (ce qui le rend inférieur à «Platinum» ou «Taurus II»). Si Maggie Reilly, pour la partie chanson, interprète deux titres, le fameux et entraînant «Moonlight Shadow» (une allusion au film Houdini) et son appréciable solo de guitare en deux temps, et «Foreign Affair», plus planant et répétitif, qu’elle a co-écrit, deux grands noms viennent faire bénéficier Mike Oldfield de leur talent. Le moindre n’est pas Jon Anderson, célèbre chanteur de Yes, remis alors au goût du jour avec le succès du tube «Owner Of A Lonely Heart». Il permet à «In High Places», dont il co-signe les paroles, de devenir plus qu’un simple morceau de variété. Autre invité de marque, Roger Chapman, ancien chanteur du groupe Family et des Streetwalkers, qui interprète «Shadow On The Wall» avec sa voix rauque si caractéristique. Mike Oldfield et lui s’appréciaient depuis que le premier avait auditionné pour faire partie de Family au début des années 70. Ce single cartonna d’ailleurs en RFA. Le titre «Moonlight Shadow», sorti en 45 tours, resta classé dans les charts anglais quatre mois durant, et connut le succès planétaire que l’on sait.
Pour célébrer ses dix ans de carrière en solo, un grand concert est organisé au stade de Wembley, en juin 1983. Mike Oldfield crée également son propre label, Oldfield Music, symbolisé par la fameuse cloche tubulaire de la pochette de son premier album. Ce logo estampillera désormais ses réalisations solistes, et il produira même certains artistes comme son ami David Bedford pour Stars Clusters, Nebulae And Places In Devon / The Song Of The White Horse. La même année, un film est réalisé sur le thème de la conquête spatiale, avec des images de la NASA sur l’expédition lunaire Apollo et sur les expéditions en direction de Mars et Jupiter. The Space Movie a comme particularité d’avoir une bande son composée d’extraits de Tubular Bells, The Orchestral Tubular Bells, Hergest Ridge, The Orchestral Hergest Ridge, Ommadawn, et Incantations, dont quelques-uns ont été spécialement réenregistrés pour l’occasion.
Mais le
succès de Crises,
et surtout de
«Moonlight Shadow», conduit les pontes de Virgin
à
demander à Mike
Oldfield de rééditer un tel
jackpot en écrivant davantage de chansons courtes et
calibrées. Il n’est donc pas surprenant, dans ce
contexte,
de découvrir que le nouvel album studio du musicien, Discovery,
sorti en 1984, est quasi exclusivement constitué de hits
potentiels. Son titre est une référence au
Fairlight,
instrument récent dont Mike
Oldfield se plait alors à
utiliser les possibilités étendues. Le groupe qui
l’entoure est donc réduit au minimum,
puisqu’en
dehors de Maggie Reilly et du chanteur Barry Palmer, seul Simon
Phillips l’assiste, à la batterie et à
la
production. Il convient en tout cas de constater un appauvrissement de
la qualité et de l’ambition. Si «To
France»,
le grave et presque lyrique «Discovery» ou
«Trick Of
The Light», dynamique duo entre Maggie Reilly et Barry Palmer
peuvent encore être considérés comme de
la pop de
luxe, ce n’est pas vraiment le cas des autres chansons, moins
inspirées, voire carrément quelconques
(«Talk About
Your Life» reprend même le thème de
«To
France»), d’autant que la voix de Barry Palmer ne
possède pas un très grand charisme; quelques
passages
instrumentaux, comme sur «Poison Arrows», viennent
toutefois rappeler que l’on est bien en présence
d’un album de Mike
Oldfield.
De même, le disque se termine
avec «The
Lake», un instrumental d’une douzaine de minutes,
qui
rappelle le passé glorieux du compositeur. «The
Lake», dont le titre s’explique par le lieu de
l’enregistrement de l’album (les Alpes suisses,
près
du lac de Genève), manque toutefois
d’originalité,
évoquant les deux premiers «Taurus», et
distillant
certains échos des premiers
albums
symphoniques
dans le
final;
il demeure néanmoins plus marquant que
la quasi-totalité
des titres de l’album, et augure pour
certaines
sonorités
du travail de Mike
Oldfield sur The Killing
Fields. Comme Crises,
Discovery connaît un bon succès,
puisqu’il
reste classé quatre mois dans les vingt meilleures ventes
d’albums en Angleterre. Le morceau «To
France», petit
bijou de pop folkisante, inspiré par Marie Stuart, devient
un
tube à peine inférieur, sur le plan de la
réussite
commerciale, à «Moonlight Shadow». Une
tournée s’ensuit à l’automne,
avec Maggie
Reilly, Barry Palmer, Simon Phillips, Phil Spalding, Harald Zuschrader
au Fairlight et Mickey Simmonds aux claviers. Ce fut la
dernière
participation de Maggie Reilly à un album entier de Mike
Oldfield; la belle mènera par la suite une
carrière en
solo avec deux disques pop sortis au début des
années 90,
Echoes et Midnight Sun, dont
certains morceaux témoignent de
l’influence musicale de Mike
Oldfield…
Pour
ne pas laisser
son
côté le plus
artistique frustré, Mike
Oldfield compose en parallèle de
Discovery
la musique du film The Killing
Fields (La déchirure),
réalisé par Roland Joffé (inoubliable
réalisateur de Mission), et produit par David Puttnam. Le
film
retrace avec sobriété et réalisme les
trajectoires
de deux journalistes, un américain et un cambodgien, qui
assistent ensemble au retrait des forces américaines du
Cambodge
en avril 1975, et se retrouvent séparés avec
l’arrivée au pouvoir des khmers rouges,
dirigés par
Pol Pot. Pendant que Sidney Schanberg, revenu aux Etats-Unis, fait son
possible pour retrouver la trace de son ami et s’occuper de
sa
famille réfugiée, Dith Pran subit
l’absurdité et les ravages de la politique des
nouveaux
maîtres du Cambodge… Ils parviendront finalement
à
se retrouver à l’occasion de la chute des khmers
rouges au
moment de la guerre avec le Vietnam, en 1979. La composition
d’une bande originale de film est une première
pour le
musicien. Pour l’aider dans cette tâche, il
rappelle son
ami David Bedford, qui s’occupe des chœurs et des
arrangements orchestraux (en plus d’écrire un
morceau,
«The Year Zero»). Morris Pert est
également
sollicité aux percussions sur un titre,
«Etude», le
générique de fin. L’album est
enregistré en
Angleterre, en RFA (pour les interventions de l’orchestre) et
en
Suisse. Un travail original qui nous montre un Mike Oldfield
brillant
de mille feux, capable d’agencer des partitions
très
variées, à travers lesquelles ont sent souvent
l’influence de la musique extrême orientale
(«Good
News»), et qui s’intègrent à
merveille au
métrage : l’inquiétant et quasi
expérimental
«Evacuation», répétitif et
obsédant,
qui accompagne le départ des troupes américaines
de Pnom
Penh, et dont on peut aussi rapprocher «Execution»;
l’émouvant et profond «Requiem For A
City»,
très classique dans l’ambiance, qui accentue le
côté tragique de l’exode
forcé des habitants;
l’angoissant et saisissant «Pran’s Escape
/ The
Killing Fields», sans oublier le «Pran’s
Theme», mélodie à la fois simple et
sensible,
jouée au violon puis déclinée
à plusieurs
reprises durant le film. L’idéal, pour
apprécier
cet album particulier, reste cependant de voir le film, sorti en DVD.
Cette bande originale de qualité sera même
nominée
aux Awards britanniques et américains.
Les deux années suivantes
marquent une pause
dans la carrière de Mike
Oldfield, seulement ponctuée par
la sortie d’une double compilation, The Complete
(voir
l’encart «Talk About Your Life») et la
participation
au Colombian volcano concert, un spectacle d’un soir,
organisé au Royal Albert Hall, auquel
participèrent David
Gilmour, Chrissie Hynde, Annie Lennox ou Pete Townshend, afin
d’aider la Colombie victime de
l’éruption du volcan
Nevado del Ruiz le 13 novembre 1985, qui fit 25000 victimes. Durant
cette période, il ne reste pas inactif pour autant,
s’intéressant de plus en plus à la
combinaison
entre vidéo et musique. Il va jusqu’à
se faire
construire à demeure un studio de montage
extrêmement perfectionné, qui lui permet
de construire
lui-même le
clip de son nouveau
single,
«Pictures In The Dark»,
chanté par la norvégienne Anita Hegerland (qui
allait devenir sa compagne), à la voix
proche de celle de
Maggie
Reilly, et Aled Jones. Puis c’est une autre vidéo,
«The Wind Chimes», qui voit le jour en 1986, avant
la
sortie de l’album proprement dit, Islands.
Comme il l’avait
fait pour Crises,
Mike Oldfield
s’est entouré pour
l’occasion de plusieurs invités de marque : Bonnie
Tyler,
Kevin Ayers, l’ex Roxy Music Andy MacKay au hautbois, Raf
Ravenscroft du groupe Baker Street au saxophone, Max Bacon de
l’éphémère supergroupe GTR
en tant que
choriste, sans oublier le fidèle Simon Phillips. Pierre
Moerlen,
Mickey Simmonds, Phil Spalding et Rick Fenn font également
leur
retour, et Anita Hergerland remplace Maggie Reilly pour le principal
chant féminin, dont elle s’acquitte sur
«The Wind
Chimes» et trois chansons. Enfin, divers producteurs sont
venus
assister Mike Oldfield
(dont Geoffrey Downes et Simon Phillips) pour
aboutir à une qualité sonore rutilante, qui rend
d’autant plus éclatante la
médiocrité
globale du contenu…
Seul le long instrumental «The Wind Chimes» suscite l’intérêt. Divisé en deux parties - mais la première n’est qu’un bref exposé orchestral du thème principal -, il fourmille de petites nouveautés sonores, possède de vrais passages inspirés (avec des petits clins d’œil à certaines œuvres passées), et anticipe sur une suite comme «Music From The Balcony»; pourtant, le manque de constance mélodique ne permet pas complètement de le hisser au niveau des meilleurs instrumentaux de Mike Oldfield. Pour le reste, les chansons proposées, accrocheuses en diable, nous montrent un compositeur noyé dans l’air du temps. Aucun génie ne se dégage de ces morceaux de variété presque quelconque, aux velléités commerciales patentes. «Islands», interprété par Bonnie Tyler, est poussif (avec un solo de saxophone plutôt hors sujet), «Magic Touch» agaçant, et «When The Nights On Fire» un brin naïf. L’album ne marche de surcroît pas aussi bien que Crises et Discovery, ne faisant qu’une brève incursion dans les 30 meilleures ventes d’albums en Angleterre.
On
sent vraiment,
à ce
moment, que Mike
Oldfield est en perte d’inspiration, et/ou
qu’il ne
parvient pas à s’extraire de la toile commerciale
dans
laquelle il s’est englué. Le pire, dans cette
conjoncture,
est atteint avec l’album suivant, qui sort en 1989. Earth Moving
(un titre orienté vers la défense de
l’environnement) est en effet un des pires albums
réalisés par Mike
Oldfield, une commande de Virgin dont
il s’acquitte avec professionnalisme mais sans
génie.
Comme un symbole de son caractère en grande partie
artificiel,
la rythmique est entièrement synthétique. Seules
quelques
petites parties de guitare nous prouvent que l’on est bien en
présence d’un album de Mike Oldfield.
Là encore,
comme pour Islands,
les chanteurs qui apparaissent en guest stars ne
suffisent pas à masquer la vacuité de la
quasi-totalité des compositions, du sirupeux «Far
Country» (initialement chanté par Fish !) au
caricatural
«Runaway Son», avec ses arrangements de cuivre
conventionnels. Outre Anita Hegerland, et Maggie Reilly, de retour sur
un titre («Blue Night», petite ritournelle
sympathique), on
note tout de même la présence de Adrian Belew,
frontman de
King Crimson, de Max Bacon, à nouveau, de la talentueuse
Nikki
«B» Bentley, et de Chris Thompson, chanteur du
Manfred
Mann’s Earth Band, qui suit les traces de Roger Chapman pour
un
quasi-remake de «Shadow On The Wall»,
intitulé
«See The Light». Dans certains morceaux, toutefois,
Mike
Oldfield se livre en partie à travers les
textes :
«Holy» évoque ainsi ses relations avec
son fils Luke
(qu’il avait eu avec Sally Cooper), «Far
Country» la
naissance de sa fille Greta (sa mère étant Anita
Hegerland), et «Nothing But / Bridge To Paradise»
(un
morceau globalement plus inspiré que les autres) ses
rapports
avec un ami victime de problèmes
médicaux… Mais on
ne peut que ressortir déçu et frustré
de
l’écoute de cet album purement
variété. Le
single issu de l’album est «Innocent»,
qui
connaît un certain succès en Allemagne. Pourtant, Mike
Oldfield souhaite prendre sa revanche sur cet album de
concession :
après la douche froide d’Earth Moving,
ce sera la chaleur
rayonnante d’Amarok…

