"Return To The Origin” (1990-1993)
Amarok
(un mot qui signifie loup en
langue inuit), qui sort l’année suivante, est
véritablement l’album de la
résurrection, un pur chef d’œuvre, un
unique morceau d’une heure, un vieux rêve pour ce
musicien qui n’avait coupé en deux parties ses
premières réalisations qu’à
cause des limitations du format vinyl. Quasiment seul aux commandes, et
au zénith de sa forme créative, Mike Oldfield
joue d’une cinquantaine d’instruments, sans se
servir d’ordinateur, mais en revenant aux sources de sa
carrière (on trouve des airs tirés
d’Incantations
ou d’autres albums
antérieurs des années 70 nichés au
cœur du morceau). Le titre pressenti initialement
était
d’ailleurs Ommadawn II,
et les invités sont
pratiquement les mêmes que sur Ommadawn,
premier du nom :
Paddy Moloney, Bridget St John et Clodagh Simonds au chant, les
percussionnistes africains, sans oublier Tom Newman à la
production… Le livret contient en outre un conte de William
Murray (l’auteur des paroles de «On
Horseback»), que l’on peut interpréter
comme un éloge de la musique qui vient de
l’intérieur de soi… Amarok
est une
succession de petites scènes, concentrées de
mélodie et de ciselage instrumental, avec des
thèmes déclinés à plusieurs
reprises, et des contrastes sonores et d’ambiances
extrêmement marqués. Les influences sont
multiples, indiennes, africaines (les paroles sont en xhosa, un
dialecte sud-africain), celtiques, folk, et s’harmonisent
à la perfection. Des bruitages sont également
utilisés, bruits de pas, écoulement
d’eau, brosse à dent, feu d’artifice, et
la fin du morceau voit même une fausse Margaret Thatcher
entonner un discours humoristique. Une réalisation unique,
un album passionnant à écouter,
découvrir et redécouvrir, en particulier au
casque, tant l’enregistrement recèle de
subtilités. Le disque se vend extrêmement mal,
mais le triomphe artistique est incontestable. Pour prévenir
le public du brutal changement d’orientation par rapport
à Earth
Moving,
Mike Oldfield
a d’ailleurs
ajouté au verso du disque un amusant avertissement, une
«mise en garde spéciale» :
«Cet enregistrement peut s’avérer
dangereux pour la santé des durs de la feuille. Si vous
êtes dans cette situation, consultez immédiatement
votre médecin». En guise de pique
adressé à sa maison de disques, il a
même intégré vers la fin de
l’album un message en morse, qui signifierait «Fuck
Off RB» (pour Richard Branson)…
L’album
suivant, à
la pochette particulièrement réussie,
quasi-surréaliste, est un retour au compromis,
nécessaire pour achever le contrat qui unissait Mike
Oldfield à Virgin (les paroles contiennent
d’ailleurs plusieurs allusions aux buts mercantiles de sa
maison de disques). Il reprend en effet le même
découpage que Crises
et Islands,
avec une série
de cinq morceaux plutôt courts, cinq chansons, et un
instrumental d’une vingtaine de minutes. Chose curieuse,
Heaven’s
Open, qui sort en février 1991, est
attribué à Michael
Oldfield, et non à
Mike, afin
de mettre en valeur le fait que pour la première
fois, le musicien assure l’intégralité
des parties chantées de son nouvel album. Depuis le morceau
«Crises», la situation ne
s’était pas reproduite, et si ce choix satisfait
certainement un désir inassouvi du musicien, on reste
néanmoins fort dubitatif quand à la
qualité du résultat… Autour de lui, on
retrouve à nouveau Tom Newman à
l’enregistrement et à la production, Simon
Phillips à la batterie, Mickey Simmonds aux claviers, ainsi
que Dave Levy à la basse, Courtney Pine au saxophone et
à la clarinette, et six nouvelles choristes.
Trois des cinq chansons, «Make Make», «Mr Shame» et «Heaven’s Open», sont véritablement composées pour devenir des hits potentiels. Mais d’autres s’avèrent un peu plus originales : «Gimme Back» est ainsi influencée par le reggae (!), une curiosité, et «No Dream» revêt une atmosphère mélancolique sombre et intéressante. Si globalement, l’album est réalisé sans grande conviction, il convient d’en retenir le long instrumental «Music From The Balcony», qui souffre sans doute de sa présence dans un environnement défavorable. On peut en effet le considérer comme une postface à Amarok, avec qui il partage une certaine ambiance (nombreux bruitages). Sorte de plongée dans la jungle équatoriale, «Music From The Balcony» recèle quelques longueurs, mais aussi des passages captivants, avec des influences jazzy et ethniques, voire expérimentales, qui méritent amplement que l’on redécouvre ce morceau.
En
1992, donc, Mike Oldfield
quitte
Virgin pour WEA, la branche musicale de la Warner, en ayant
l’espoir de voir ses désirs artistiques mieux
compris. Son manager, Clive Banks, étant aussi le mari de la
directrice de Warner en Grande-Bretagne, les relations n’en
sont que facilitées. Son premier album chez WEA sonne
d’ailleurs comme un nouveau départ,
puisqu’il s’agit d’une
réinterprétation de son premier
succès, sous le titre de Tubular Bells
II. Produit
d’excellente manière par Tom Newman et Trevor
Horn, ancien chanteur des Buggles et de Yes et producteur à
succès de leur album 90125,
il est enregistré au
même endroit que le premier du nom, The Manor (mais avec une
équipe de musiciens différente). Opportunisme,
solution de facilité ? Toujours est-il que le
résultat est remarquable, et l’on peut
à bien des égards juger ce second volet
supérieur au premier, de par les variantes
opérées sur des airs connus et une production de
grande qualité, bénéficiant des
techniques modernes. Chacune des deux parties originelles est
découpée en sept morceaux
enchaînés, et la trame de départ est
réarrangée, souvent de manière
extrêmement différente, en profitant de
l’expérience acquise et de certaines
nouveautés sonores.
Ainsi, «Sentinel»,
qui reprend l’air le plus connu de Tubular Bells,
est
complété par des chœurs, une nouvelle
mélodie de guitare, pour aboutir à un morceau pur
et cristallin. L’émotion est au rendez-vous, et la
partition originale, qui reste incontournable, est souvent
transcendée. On peut véritablement
considérer Tubular Bells
et Tubular
Bells II comme
complémentaires, l’un étant
l’œuvre d’un artiste
débordant
d’idées, l’autre celle d’un
artiste plus mûr et plus serein (comme
le montre bien la
photographie du livret). Pour pousser le mimétisme
jusqu’au bout, un concert est organisé pour
célébrer ce nouveau Tubular Bells.
Installé au pied du château d’Edinburgh,
en Ecosse, un groupe étendu accompagne Mike Oldfield pour
une prestation brillante (voir l’encart «Le DVD
Tubular Bells II et III
Live»). Une tournée
s’ensuit, qui confirme le succès
retrouvé du musicien désormais
quadragénaire. L’album lui-même est un
succès, se classant numéro 1 des ventes. Un
groupe techno pionnier de l’ambient-house, The Orb,
mené par le DJ Alex Paterson (qui a collaboré
avec Steve Hillage et Robert Fripp, excusez du peu !), se fend
même d’une reprise rythmée de
«Sentinel». L’année suivante,
un coffret récapitulatif, Elements,
vient sceller ce
renouveau, célébrant vingt ans d’une
carrière bien remplie (voir l’encart
«Talk About Your Life»).
“Shadow On The Wall” (1993 à aujourd’hui)
La période qui va alors s’ouvrir marquera une nette inflexion du propos de Mike Oldfield vers un style plus aéré, moins fouillé, toujours capable de véhiculer une profonde émotion, mais de manière quelque peu inconstante. Sa musique et ses paroles incorporeront de plus en plus d’éléments se rapprochant de la new age ou de la world music, des styles dans lesquels son frère et sa sœur se sont d’ailleurs spécialisés (voir par exemple l’album Flaming Star de Sally Oldfield).
1994
concrétise ce nouveau
tournant dans sa carrière. L’album qu’il
met en chantier, The Songs Of
Distant Earth, est en effet son premier
véritable album concept, et voit également un net
changement dans son style musical. Pour sujet de ce nouveau disque,
Mike Oldfield,
amateur de science-fiction, choisit d’adapter
un roman datant de 1986 du célèbre auteur
britannique Arthur C. Clarke, surtout connu pour avoir
rédigé le scénario de 2001,
l’odyssée de l’espace avec Stanley
Kubrick. Déjà, dans Tubular Bells
II, deux
morceaux, «Sentinel» et
«Sunjammer», étaient des titres de
nouvelles d’Arthur C. Clarke. Mike Oldfield va
même
jusqu’à rencontrer Clarke chez lui, au Sri Lanka.
On peut néanmoins être surpris de son choix, car
Chants de la Terre
lointaine est un roman plutôt mineur de
l’auteur, comparativement à La cité et
les astres ou Rendez-vous
avec Rama, bien plus marquants. Il raconte
l’arrivée sur la planète Thalassa, une
colonie terrienne dont l’environnement est majoritairement
aquatique, du vaisseau Magellan, en provenance d’une Terre
désormais ravagée par la transformation du soleil
en nova. Le Magellan est un vaisseau-semeur, une arche qui abrite des
centaines de milliers d’individus, placés en
état d’hibernation, le temps de parvenir
jusqu’à Sagan deux, planète
destinée à la colonisation. Thalassa
n’est donc qu’une escale, mais qui donne
l’occasion aux deux communautés de lier
connaissance et de sympathiser. Une histoire d’amour va
même se tisser entre un officier du Magellan et une habitante
de Thalassa; paradoxe temporel terrible, l’enfant
qu’ils vont concevoir naîtra, vivra et mourra avant
même que son père ne soit
réveillé de son sommeil de plus de trois
siècles… Pour cet album, dont le principe de
construction ressemble à celui d’une musique de
film, chaque morceau illustrant les divers épisodes du
roman, le challenge de Mike
Oldfield était
d’«imaginer ce que pourrait être la
musique du futur», d’autant
qu’à la fin du roman, pour
célébrer le départ du Magellan, un
grand concert est organisé : «Pour des
légions d’auditeurs, le concert était
un rappel de choses qu’ils n’avaient jamais
connues, qui appartenaient à la Terre seule. Le lent
battement de puissantes cloches [sic !], montant comme une
fumée invisible des clochers des cathédrales
(…) la froide danse des aurores boréales sur des
mers de glace infinies (…) Tout cela les auditeurs
l’entendaient dans la musique surgissant de la
nuit… les chants de la Terre lointaine,
transportés à travers les
années-lumière…»
(pp.274-275). Mike
Oldfield développe donc une musique
planante, plus dépouillée
qu’à l’accoutumée,
influencée par l’électronique, avec
certains rythmes synthétiques modernes, des samples et des
nappes de claviers (dont joue Molly Oldfield, sa propre fille !), une
succession de courtes pièces sur lesquelles il pose ces
thèmes de guitare dont il a le secret («Let There
Be Light», «Oceania», «Crystal
Clear»), et des cocktails de voix séduisants
(«Only Time Will Tell»,
«Ascension»). A cet égard, Mike Oldfield
utilise des vocalises inédites chez lui,
d’inspiration grégorienne
(«Hibernaculum»), polynésienne
(«A New Beginning»), voire même quasiment
corse («Supernova»). Il intègre
également quelques bruitages, comme sur Amarok,
dont un
enregistrement de l’équipage de la mission Apollo
8 de 1968, sans oublier un clin d’œil à
son incontournable Tubular Bells
(la piste «Tubular
World»); on trouve même une cornemuse sur
«Magellan» ! Une autre innovation de taille est
à remarquer : l’inclusion sur le CD
d’une piste CD Rom (lisible uniquement sur Macintosh,
malheureusement), une première à
l’époque, qui allait faire bien des
émules ! Les images de synthèse, qui mettent en
scène une cité futuriste et un vaisseau spatial,
sont le complément de la musique, une démarche
qui se situe dans la lignée de
l’expérience tentée par Mike Oldfield
au milieu des années 80 avec «The Wind
Chimes». The Songs Of
Distant Earth, qui est
enregistré à la fois dans le Buckinghamshire et
à Los Angeles, représente en tout cas une
réussite fort honorable dans son genre, une symphonie
spatiale, un hommage à un des grands auteurs de la
science-fiction contemporaine, en même temps qu’une
œuvre nouvelle et innovante dans la carrière de
Mike Oldfield.
On ne peut néanmoins l’isoler de
son contexte d’élaboration, avec sans aucun doute
l’influence de groupes comme Deep Forest, par exemple, et
l’utilisation de sonorités qui risquent de
vieillir vite et mal; mais cela n’enlève rien au
courage de la démarche. Cette même
année 1994, et c’est un hasard, un astronome
baptise un astéroïde qu’il vient de
découvrir du nom de Mike
Oldfield !
Mais
l’album
suivant marque
un tournant plutôt négatif pour Mike Oldfield. Non
que Voyager,
sorti en 1996, soit véritablement mauvais, il
est simplement la matérialisation des vieux
démons d’Oldfield
: un album de commande,
qu’il réalise rapidement (deux mois) à
la demande de WEA, en une période où la musique
celtique revient à la mode. Le producteur
exécutif est Rob Dickins, plus connu pour son travail avec
Enya, et qui avait déjà produit The Songs Of
Distant Earth. Sur les dix titres, six sont
d’ailleurs des
reprises d’airs traditionnels
réarrangées à la sauce Oldfield, dont
«Women Of Ireland», qui avait donné le
célèbre tube «Words» des
Christians. Le dernier morceau, «Mont St Michel»,
de loin le meilleur du disque, est plus intéressant et
atypique, car il s’agit d’une pièce de
douze minutes très orchestrale, sensible et
délicate, sur laquelle Mike
Oldfield joue en acoustique
accompagné du London Symphony Orchestra. La preuve,
s’il en était besoin, de ses talents toujours
réels de compositeur et d’une ambition encore
présente, ce «Mont St Michel»
méritant d’être placé aux
côtés des grands morceaux du musicien.
D’ailleurs, Mike
Oldfield met beaucoup de lui-même
dans ce disque, puisque celui-ci a en commun avec The Songs Of
Distant
Earth un certain dépouillement, une
volonté
d’aller à l’essentiel, de proposer des
mélodies plus directes et des arrangements moins complexes.
On retrouve en tout cas la patte du guitariste, ses percussions, et ses
airs de cornemuse autrefois interprétés par Paddy
Moloney (l’inspiré «Flowers Of The
Forest»). «The Song Of The Sun», le
très réussi «Dark Island», ou
«The Voyager» présentent ainsi une
grande parenté avec les morceaux des années 70
comme «Portsmouth» ou «In Dulci
Jubilo», voire avec l’album QE2.
«Celtic
Rain» ou «She Moves Through The Fair»
s’avèrent trop mous et moins convaincants, mais
globalement, l’écoute du disque reste
agréable, bien qu’il soit un peu trop
répétitif (voire soporifique, selon certains !).
Voyager,
sans être inoubliable, est avant tout un exercice de
style, une pause en attendant de mettre en œuvre des albums
plus ambitieux. La même année, deux guitaristes
allemands, Thomas Offermann et Jens Wagner, réalisent une
version acoustique du premier Tubular Bells
sous le nom de Duo
Sonare
plays Mike Oldfield’s Opus One : une
expérience
particulièrement réussie !
Désormais
implanté à Ibiza, où il
s’est fait bâtir une villa, il est de plus en plus
influencé par les rythmes house, dance et techno. Son album
suivant (enregistré à Ibiza de
décembre 1996 à mars 1998, et à
Londres de mars à avril) est d’ailleurs le reflet
de cette nouvelle tendance, tout comme, dans un autre registre, sa
coloration de cheveux blonde ! Tubular Bells
III (qui fut
chroniqué dans Big Bang n°27) se voit critiquer
sévèrement par certains fans. Mike Oldfield y
incorpore en effet des rythmiques modernes, proposant une nouvelle
version du célèbre thème de son
premier album, sur le même principe que pour
«Sentinel» : «The Source Of
Secrets» (et sa répétition dispensable,
«Secrets») est un lifting plutôt
réussi, auquel guitare incisive et vocalises orientales
(chantées en hindi) donnent un caractère
particulier. Tubular
Bells III est néanmoins un album
inégal, qui témoigne d’un opportunisme
plutôt mal placé. Car mis à part le
fameux thème, le disque n’a qu’un lien
très ténu avec Tubular Bells
et sa version de
1992. On y trouve pêle-mêle des morceaux planants,
quasi new age, qui se situent dans la lignée de The Songs Of
Distant Earth et anticipent sur l’optique de The
Millennium
Bell («The Watchful Eye»,
«Jewel In The
Crown», «Moonwatch»); un titre plus
agressif, «Outcast», avec sa guitare rageuse,
pendant du «Sunjammer» de Tubular Bells
II; de
vraies perles, comme le très beau «The Top Of The
Morning», mélodie au piano d’une grande
pureté, l’hispanisant «Serpent
Dream» (cousin d’un «Taurus
III»), ou l’émouvant «The
Inner Child»; un morceau totalement hors-sujet,
«Man In The Rain», clone parfait de
«Moonlight Shadow»; sans oublier le sommet de
l’album, «Far Above The Clouds»,
synthèse brillante du style ancien d’Oldfield -
avec cloches tubulaires, percussions, solo de guitare lumineux,
chœurs féminins (on y retrouve
d’ailleurs Clodagh Symonds -sic-), et même une
ligne de basse tirée du premier Tubular Bells
- et de ses
inspirations plus contemporaines (samples, synthétiseurs,
rythmiques technoïdes), pour un final
particulièrement intense. A-t-il voulu toucher un autre
public, renouveler ses fans, atteindre les jeunes
générations ? Toujours est-il que le
résultat, malgré ses indéniables
qualités, reste en dessous du potentiel dont dispose Mike
Oldfield. Comme cela avait été le
cas pour
Tubular
Bells II, un grand concert est organisé
à
Londres pour la première de l’album (voir
l’encart «Le DVD Tubular Bells II et III
Live»).
Revenu
en Angleterre, Mike
Oldfield
poursuit ses expériences visant à fusionner
images et musique. Dans la première moitié de
1999, il sort un album thématique, Guitars,
où il
est seul aux commandes, un hymne à la simplicité,
sur lequel les guitares occupent seules l’espace sonore. Cet
album entièrement instrumental à dominante
acoustique (et chroniqué dans Big Bang n°31)
s’avère globalement agréable, avec
quelques mélodies incisives (le délicat
«Muse», «Cochise» et ses
réminiscences du passé,
l’éthéré «From The
Ashes» ou l’ouvragé
«Enigmatism»), mais une inspiration
inégale (en témoignent le saccadé
«Out Of Sight» et l’inégal
«Four Winds» de neuf minutes) ainsi
qu’une production trop moyenne. On trouve même une
incursion d’Oldfield
dans le blues, avec «B.
Blues», un hommage à B.B. King. Une
œuvre mineure dans la discographie du musicien. Dans la
foulée, Mike
Oldfield se lance avec succès dans
une tournée d’une trentaine de dates, le
«Then And Now Tour», qui passe par le Grand Rex
à Paris le 12 juillet (un concert restitué par
Olivier Davenas dans Big Bang n°31).
Fin
1999, le tant
attendu The
Millennium Bell se retrouve dans les bacs des disquaires.
Un disque
(chroniqué dans Big Bang n°33) qui confirme
malheureusement le déclin d’inspiration dont
semble actuellement souffrir Mike
Oldfield.
Réalisé pour le passage dans le nouveau
millénaire, et censé retracer 2000 ans
d’histoire (depuis la naissance du Christ, un point de
départ éminemment discutable !), il a
probablement été en partie finalisé
dans l’urgence, ce qui expliquerait le caractère
plutôt inachevé, voire inconsistant, de plusieurs
compositions. Mike
Oldfield a pourtant mûri la
majorité des titres au cours de divers voyages en
Amérique du sud, Afrique ou Europe. La pochette, ainsi que
son intégration dans la compilation ultérieure
The
Best Of Tubular Bells, incite à
considérer
également ce nouvel album comme une sorte de Tubular Bells
IV, encore plus éloigné que le
précédent de l’album originel (il
n’en reste qu’un unique son de cloches tubulaires
perdu au milieu de «The Millennium Bell»). Le
résultat est donc une suite de titres minimalistes, dont les
plus réussis sont ceux qui voient la participation de voix
et de chœurs, poursuivant le travail entrepris sur The Songs
Of Distant Earth («Peace On Earth»,
«Pacha Mama», évocation de
l’empire inca, ou «Liberation», sur
lequel la narratrice n’est autre que Greta, la fille de Mike
et d’Anita Hegerland). Des morceaux comme «The
Doge’s Palace» (consacré à la
grandeur de la Venise marchande) ou surtout l’indigeste
«The Millennium Bell» sont par contre indignes de
Mike Oldfield.
Même l’orchestral «Lake
Constance» n’atteint pas la force d’un
«Mont St Michel». L’album,
très inégal, est un des moins réussis
de cette troisième décennie
d’activité du compositeur, et confirme la
direction plus new age qu’il a de plus en plus tendance
à privilégier («Santa Maria»
se rapproche même de Vangelis). Le concert pour lequel cet
album avait été prévu a lieu le 31
décembre 1999, à Berlin. Il est même
enregistré pour une sortie en vidéo et DVD (voir
la chronique de The
Art In Heaven Concert dans Big Bang n°42).
Après
une
attente de deux
ans et demi, un laps de temps bien long auquel sa prolixité
et sa régularité ne nous avaient pas
habitué, sort la nouvelle œuvre du guitariste
prodige, son vingt-et-unième album studio,
annoncé comme le premier volet d’une trilogie.
Après le décevant The
Millennium Bell, Mike
Oldfield allait-il être capable de nous
surprendre une
nouvelle fois et de nous rassurer sur ses talents de compositeur ? En
fait, Tr3s
Lunas poursuit dans la veine des albums The Songs Of
Distant
Earth, Tubular Bells III et The Millennium Bell,
à savoir
une musique dépouillée, proche du new-age,
principalement axée sur l’acoustique. Les
instruments rois sont donc les claviers (synthétiseurs et
piano) et les guitares, avec l’apparition très
ponctuelle de vocalises (de Sally Oldfield, en particulier); sur
«Misty» et «Return To The
Origin», on a même droit à du saxophone,
un instrument rarement utilisé par Mike Oldfield,
entendu
pour la dernière fois sur Heaven’s
Open.
L’ouverture du disque, «Misty»,
évoque ainsi fortement «Let There Be
Light», et l’ensemble de l’album
s’avère doux et apaisé, voire
mélancolique, construit sur des rythmes
modérés, manquant quelque peu de
variété.
Car si l’on retrouve avec plaisir le toucher guitaristique et le sens mélodique propres à Mike Oldfield (le bref «Daydream», l’émouvant - et bien nommé - «Return To The Origin»), qui font parfois penser à Tubular Bells II, Tr3s Lunas manque en grande partie de profondeur, et se voit affaibli par certains parti-pris stylistiques. Ainsi, sur des morceaux comme «Viper» ou «Sirius», les programmations de batterie sont par trop basiques, contrastant cruellement avec ces percussions variées que Mike Oldfield sait si bien utiliser. Mais surtout, la faute de goût qui entachait Tubular Bells III est rééditée : après «Man In The Rain», clone parfait de «Moonlight Shadow», voici «To Be Free», un single médiocre, qui nous est de surcroît proposé deux fois, en version longue et en format radio, ce qui affaiblit incontestablement la cohérence de l’album. Reste un disque en demi-teinte qui, à défaut d’être le meilleur de Mike Oldfield, parvient en plusieurs trop rares moments à nous faire rêver. On attend néanmoins plus d’un tel artiste, car là où The Songs Of Distant Earth innovait, Tr3s Lunas a plutôt tendance à répéter.
Et
ce
n’est pas
l’œuvre suivante du maestro qui suffit à
nous rassurer. Après The
Orchestral Tubular Bells, Tubular
Bells en live, Tubular Bells
II et III,
sans oublier The
Millenium
Bell, Mike
Oldfield a en effet décidé une fois
de
plus de revenir à son premier album, celui par lequel le
succès est arrivé. A l’occasion du
trentième anniversaire de sa parution, l’artiste a
choisi, sans doute vivement encouragé par sa maison de
disques actuelle, de réenregistrer totalement le disque, en
respectant la partition d’origine. A première vue,
on pourrait croire l’intérêt de cet
exercice fort réduit; or, il n’en est rien.
Progrès des techniques d’enregistrement et de
production obligent, cette nouvelle version est nettement plus claire,
distincte, équilibrée et homogène sur
le plan sonore, quasiment plus pure, certains instruments, comme la
basse, y étant de surcroît bien plus
affirmés («Fast Guitars»,
«Basses»).
C’est toujours Mike Oldfield qui assure avec brio la totalité de l’instrumentation - sans que l’on soit d’ailleurs totalement convaincu par la batterie sur la première partie, trop scolaire -, et il est seulement assisté de sa sœur Sally pour les chœurs, et de John Cleese. L’ancien Monthy Pyton et actuel Q de James Bond remplace ainsi Viv Stanshall en présentant de manière très expressive et théâtrale l’arrivée des différents instruments sur «Finale». Les deux parties de l’œuvre ont en effet été découpées en plusieurs plages distinctes, de durée très inégale, mais qui demeurent toutes enchaînées, onze pour la première et six pour la seconde. En outre, pour tous ceux qui sont des habitués de l’album originel, de légères variantes dans les arrangements peuvent être décelées («Latin», la transition entre «Blues» et «Trash», «Harmonics»), rendant le disque d’autant plus intéressant. A cet égard, c’est incontestablement la deuxième partie de l’album qui profite surtout de ce lifting, avec pour résultat d’accroître son impact mélodique. Si ce Tubular Bells 2003 ne remplace évidemment pas la version initiale, il n’en est pas moins une relecture fidèle et très réussie, un dépoussiérage que l’on conseillera à ceux qui veulent découvrir l’univers de Mike Oldfield et aux inconditionnels du multi-instrumentiste. Souhaitons quand même qu’il ne se spécialise pas dans ce genre de recyclages de son glorieux passé au détriment d’albums actuels moins inspirés…
“Far Above The Clouds” - Conclusion
Après
trente ans de
carrière solo, le bilan est donc globalement positif, que ce
soit pour ses albums les plus symphoniques des années 70
(sans oublier Amarok
et Tubular
Bells II), ses réalisations
plus pop-rock du début des années 80, ou certains
de ses disques plus dépouillés des
années 90. Même ses réalisations les
plus commerciales conservent souvent un lien avec son glorieux
passé, par le biais d’instrumentaux plus ou moins
réussis. Mike
Oldfield s’est néanmoins
retrouvé en partie piégé par son
succès initial, et est-ce un hasard si c’est dans
les années 90 que pas moins de trois albums
dérivés (Tubular Bells
II et III,
ainsi que The
Millennium Bell) voient le jour, ce qui coïncide
avec une
baisse de l’inspiration ? Son véritable dernier
album en date, Tr3s
Lunas, marque le début
d’une
trilogie, et confirme la direction plus
atmosphérique et planante prise ces dernières
années, au détriment d’arrangements et
de compositions plus
complexes. Sans doute faudra-t-il attendre les
successeurs des deux prochains disques pour espérer voir
Mike Oldfield
s’engager dans de nouvelles directions, une
fois qu’il aura estimé avoir
épuisé celle qu’il explore
actuellement, et qui est loin d’être la plus
captivante pour les amoureux de progressif. Ce choix lui permet
cependant de renouveler son public, en conservant celui des fans les
plus fidèles. Il garde pourtant goût à
l’innovation, puisque ce dernier album est proposé
dans une édition double, avec un second CD qui
concrétise le travail de l’artiste pour coupler
images et musique : il s’agit en effet d’un jeu qui
offre la possibilité, avec un accompagnement sonore, de
voyager dans un monde virtuel très science-fictif. Gageons
qu’à l’aube de ses cinquante ans, Mike
Oldfield nous réserve encore bien des
surprises, dignes du
musicien protéiforme qu’il est, «loin
au-dessus des nuages»…
Jean-Guillaume LANUQUE
(dossier publié dans Big Bang n°45 - Eté 2002)
A consulter également, en complément de ce dossier, la chronique suivante :

