BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Dossiers

< Retour
Liens vers pages : 1 - 2 - 3 - 4

MIKE OLDFIELD (3/4) - Suite >

"Return To The Origin” (1990-1993)

Amarok (un mot qui signifie loup en langue inuit), qui sort l’année suivante, est véritablement l’album de la résurrection, un pur chef d’œuvre, un unique morceau d’une heure, un vieux rêve pour ce musicien qui n’avait coupé en deux parties ses premières réalisations qu’à cause des limitations du format vinyl. Quasiment seul aux commandes, et au zénith de sa forme créative, Mike Oldfield joue d’une cinquantaine d’instruments, sans se servir d’ordinateur, mais en revenant aux sources de sa carrière (on trouve des airs tirés d’Incantations ou d’autres albums antérieurs des années 70 nichés au cœur du morceau). Le titre pressenti initialement était d’ailleurs Ommadawn II, et les invités sont pratiquement les mêmes que sur Ommadawn, premier du nom : Paddy Moloney, Bridget St John et Clodagh Simonds au chant, les percussionnistes africains, sans oublier Tom Newman à la production… Le livret contient en outre un conte de William Murray (l’auteur des paroles de «On Horseback»), que l’on peut interpréter comme un éloge de la musique qui vient de l’intérieur de soi… Amarok est une succession de petites scènes, concentrées de mélodie et de ciselage instrumental, avec des thèmes déclinés à plusieurs reprises, et des contrastes sonores et d’ambiances extrêmement marqués. Les influences sont multiples, indiennes, africaines (les paroles sont en xhosa, un dialecte sud-africain), celtiques, folk, et s’harmonisent à la perfection. Des bruitages sont également utilisés, bruits de pas, écoulement d’eau, brosse à dent, feu d’artifice, et la fin du morceau voit même une fausse Margaret Thatcher entonner un discours humoristique. Une réalisation unique, un album passionnant à écouter, découvrir et redécouvrir, en particulier au casque, tant l’enregistrement recèle de subtilités. Le disque se vend extrêmement mal, mais le triomphe artistique est incontestable. Pour prévenir le public du brutal changement d’orientation par rapport à Earth Moving, Mike Oldfield a d’ailleurs ajouté au verso du disque un amusant avertissement, une «mise en garde spéciale» : «Cet enregistrement peut s’avérer dangereux pour la santé des durs de la feuille. Si vous êtes dans cette situation, consultez immédiatement votre médecin». En guise de pique adressé à sa maison de disques, il a même intégré vers la fin de l’album un message en morse, qui signifierait «Fuck Off RB» (pour Richard Branson)…

L’album suivant, à la pochette particulièrement réussie, quasi-surréaliste, est un retour au compromis, nécessaire pour achever le contrat qui unissait Mike Oldfield à Virgin (les paroles contiennent d’ailleurs plusieurs allusions aux buts mercantiles de sa maison de disques). Il reprend en effet le même découpage que Crises et Islands, avec une série de cinq morceaux plutôt courts, cinq chansons, et un instrumental d’une vingtaine de minutes. Chose curieuse, Heaven’s Open, qui sort en février 1991, est attribué à Michael Oldfield, et non à Mike, afin de mettre en valeur le fait que pour la première fois, le musicien assure l’intégralité des parties chantées de son nouvel album. Depuis le morceau «Crises», la situation ne s’était pas reproduite, et si ce choix satisfait certainement un désir inassouvi du musicien, on reste néanmoins fort dubitatif quand à la qualité du résultat… Autour de lui, on retrouve à nouveau Tom Newman à l’enregistrement et à la production, Simon Phillips à la batterie, Mickey Simmonds aux claviers, ainsi que Dave Levy à la basse, Courtney Pine au saxophone et à la clarinette, et six nouvelles choristes.

Trois des cinq chansons, «Make Make», «Mr Shame» et «Heaven’s Open», sont véritablement composées pour devenir des hits potentiels. Mais d’autres s’avèrent un peu plus originales : «Gimme Back» est ainsi influencée par le reggae (!), une curiosité, et «No Dream» revêt une atmosphère mélancolique sombre et intéressante. Si globalement, l’album est réalisé sans grande conviction, il convient d’en retenir le long instrumental «Music From The Balcony», qui souffre sans doute de sa présence dans un environnement défavorable. On peut en effet le considérer comme une postface à Amarok, avec qui il partage une certaine ambiance (nombreux bruitages). Sorte de plongée dans la jungle équatoriale, «Music From The Balcony» recèle quelques longueurs, mais aussi des passages captivants, avec des influences jazzy et ethniques, voire expérimentales, qui méritent amplement que l’on redécouvre ce morceau.

En 1992, donc, Mike Oldfield quitte Virgin pour WEA, la branche musicale de la Warner, en ayant l’espoir de voir ses désirs artistiques mieux compris. Son manager, Clive Banks, étant aussi le mari de la directrice de Warner en Grande-Bretagne, les relations n’en sont que facilitées. Son premier album chez WEA sonne d’ailleurs comme un nouveau départ, puisqu’il s’agit d’une réinterprétation de son premier succès, sous le titre de Tubular Bells II. Produit d’excellente manière par Tom Newman et Trevor Horn, ancien chanteur des Buggles et de Yes et producteur à succès de leur album 90125, il est enregistré au même endroit que le premier du nom, The Manor (mais avec une équipe de musiciens différente). Opportunisme, solution de facilité ? Toujours est-il que le résultat est remarquable, et l’on peut à bien des égards juger ce second volet supérieur au premier, de par les variantes opérées sur des airs connus et une production de grande qualité, bénéficiant des techniques modernes. Chacune des deux parties originelles est découpée en sept morceaux enchaînés, et la trame de départ est réarrangée, souvent de manière extrêmement différente, en profitant de l’expérience acquise et de certaines nouveautés sonores.

Ainsi, «Sentinel», qui reprend l’air le plus connu de Tubular Bells, est complété par des chœurs, une nouvelle mélodie de guitare, pour aboutir à un morceau pur et cristallin. L’émotion est au rendez-vous, et la partition originale, qui reste incontournable, est souvent transcendée. On peut véritablement considérer Tubular Bells et Tubular Bells II comme complémentaires, l’un étant l’œuvre d’un artiste débordant d’idées, l’autre celle d’un artiste plus mûr et plus serein (comme le montre bien la photographie du livret). Pour pousser le mimétisme jusqu’au bout, un concert est organisé pour célébrer ce nouveau Tubular Bells. Installé au pied du château d’Edinburgh, en Ecosse, un groupe étendu accompagne Mike Oldfield pour une prestation brillante (voir l’encart «Le DVD Tubular Bells II et III Live»). Une tournée s’ensuit, qui confirme le succès retrouvé du musicien désormais quadragénaire. L’album lui-même est un succès, se classant numéro 1 des ventes. Un groupe techno pionnier de l’ambient-house, The Orb, mené par le DJ Alex Paterson (qui a collaboré avec Steve Hillage et Robert Fripp, excusez du peu !), se fend même d’une reprise rythmée de «Sentinel». L’année suivante, un coffret récapitulatif, Elements, vient sceller ce renouveau, célébrant vingt ans d’une carrière bien remplie (voir l’encart «Talk About Your Life»).

“Shadow On The Wall” (1993 à aujourd’hui)

La période qui va alors s’ouvrir marquera une nette inflexion du propos de Mike Oldfield vers un style plus aéré, moins fouillé, toujours capable de véhiculer une profonde émotion, mais de manière quelque peu inconstante. Sa musique et ses paroles incorporeront de plus en plus d’éléments se rapprochant de la new age ou de la world music, des styles dans lesquels son frère et sa sœur se sont d’ailleurs spécialisés (voir par exemple l’album Flaming Star de Sally Oldfield).

1994 concrétise ce nouveau tournant dans sa carrière. L’album qu’il met en chantier, The Songs Of Distant Earth, est en effet son premier véritable album concept, et voit également un net changement dans son style musical. Pour sujet de ce nouveau disque, Mike Oldfield, amateur de science-fiction, choisit d’adapter un roman datant de 1986 du célèbre auteur britannique Arthur C. Clarke, surtout connu pour avoir rédigé le scénario de 2001, l’odyssée de l’espace avec Stanley Kubrick. Déjà, dans Tubular Bells II, deux morceaux, «Sentinel» et «Sunjammer», étaient des titres de nouvelles d’Arthur C. Clarke. Mike Oldfield va même jusqu’à rencontrer Clarke chez lui, au Sri Lanka. On peut néanmoins être surpris de son choix, car Chants de la Terre lointaine est un roman plutôt mineur de l’auteur, comparativement à La cité et les astres ou Rendez-vous avec Rama, bien plus marquants. Il raconte l’arrivée sur la planète Thalassa, une colonie terrienne dont l’environnement est majoritairement aquatique, du vaisseau Magellan, en provenance d’une Terre désormais ravagée par la transformation du soleil en nova. Le Magellan est un vaisseau-semeur, une arche qui abrite des centaines de milliers d’individus, placés en état d’hibernation, le temps de parvenir jusqu’à Sagan deux, planète destinée à la colonisation. Thalassa n’est donc qu’une escale, mais qui donne l’occasion aux deux communautés de lier connaissance et de sympathiser. Une histoire d’amour va même se tisser entre un officier du Magellan et une habitante de Thalassa; paradoxe temporel terrible, l’enfant qu’ils vont concevoir naîtra, vivra et mourra avant même que son père ne soit réveillé de son sommeil de plus de trois siècles… Pour cet album, dont le principe de construction ressemble à celui d’une musique de film, chaque morceau illustrant les divers épisodes du roman, le challenge de Mike Oldfield était d’«imaginer ce que pourrait être la musique du futur», d’autant qu’à la fin du roman, pour célébrer le départ du Magellan, un grand concert est organisé : «Pour des légions d’auditeurs, le concert était un rappel de choses qu’ils n’avaient jamais connues, qui appartenaient à la Terre seule. Le lent battement de puissantes cloches [sic !], montant comme une fumée invisible des clochers des cathédrales (…) la froide danse des aurores boréales sur des mers de glace infinies (…) Tout cela les auditeurs l’entendaient dans la musique surgissant de la nuit… les chants de la Terre lointaine, transportés à travers les années-lumière…» (pp.274-275). Mike Oldfield développe donc une musique planante, plus dépouillée qu’à l’accoutumée, influencée par l’électronique, avec certains rythmes synthétiques modernes, des samples et des nappes de claviers (dont joue Molly Oldfield, sa propre fille !), une succession de courtes pièces sur lesquelles il pose ces thèmes de guitare dont il a le secret («Let There Be Light», «Oceania», «Crystal Clear»), et des cocktails de voix séduisants («Only Time Will Tell», «Ascension»). A cet égard, Mike Oldfield utilise des vocalises inédites chez lui, d’inspiration grégorienne («Hibernaculum»), polynésienne («A New Beginning»), voire même quasiment corse («Supernova»). Il intègre également quelques bruitages, comme sur Amarok, dont un enregistrement de l’équipage de la mission Apollo 8 de 1968, sans oublier un clin d’œil à son incontournable Tubular Bells (la piste «Tubular World»); on trouve même une cornemuse sur «Magellan» ! Une autre innovation de taille est à remarquer : l’inclusion sur le CD d’une piste CD Rom (lisible uniquement sur Macintosh, malheureusement), une première à l’époque, qui allait faire bien des émules ! Les images de synthèse, qui mettent en scène une cité futuriste et un vaisseau spatial, sont le complément de la musique, une démarche qui se situe dans la lignée de l’expérience tentée par Mike Oldfield au milieu des années 80 avec «The Wind Chimes». The Songs Of Distant Earth, qui est enregistré à la fois dans le Buckinghamshire et à Los Angeles, représente en tout cas une réussite fort honorable dans son genre, une symphonie spatiale, un hommage à un des grands auteurs de la science-fiction contemporaine, en même temps qu’une œuvre nouvelle et innovante dans la carrière de Mike Oldfield. On ne peut néanmoins l’isoler de son contexte d’élaboration, avec sans aucun doute l’influence de groupes comme Deep Forest, par exemple, et l’utilisation de sonorités qui risquent de vieillir vite et mal; mais cela n’enlève rien au courage de la démarche. Cette même année 1994, et c’est un hasard, un astronome baptise un astéroïde qu’il vient de découvrir du nom de Mike Oldfield !

Mais l’album suivant marque un tournant plutôt négatif pour Mike Oldfield. Non que Voyager, sorti en 1996, soit véritablement mauvais, il est simplement la matérialisation des vieux démons d’Oldfield : un album de commande, qu’il réalise rapidement (deux mois) à la demande de WEA, en une période où la musique celtique revient à la mode. Le producteur exécutif est Rob Dickins, plus connu pour son travail avec Enya, et qui avait déjà produit The Songs Of Distant Earth. Sur les dix titres, six sont d’ailleurs des reprises d’airs traditionnels réarrangées à la sauce Oldfield, dont «Women Of Ireland», qui avait donné le célèbre tube «Words» des Christians. Le dernier morceau, «Mont St Michel», de loin le meilleur du disque, est plus intéressant et atypique, car il s’agit d’une pièce de douze minutes très orchestrale, sensible et délicate, sur laquelle Mike Oldfield joue en acoustique accompagné du London Symphony Orchestra. La preuve, s’il en était besoin, de ses talents toujours réels de compositeur et d’une ambition encore présente, ce «Mont St Michel» méritant d’être placé aux côtés des grands morceaux du musicien. D’ailleurs, Mike Oldfield met beaucoup de lui-même dans ce disque, puisque celui-ci a en commun avec The Songs Of Distant Earth un certain dépouillement, une volonté d’aller à l’essentiel, de proposer des mélodies plus directes et des arrangements moins complexes. On retrouve en tout cas la patte du guitariste, ses percussions, et ses airs de cornemuse autrefois interprétés par Paddy Moloney (l’inspiré «Flowers Of The Forest»). «The Song Of The Sun», le très réussi «Dark Island», ou «The Voyager» présentent ainsi une grande parenté avec les morceaux des années 70 comme «Portsmouth» ou «In Dulci Jubilo», voire avec l’album QE2. «Celtic Rain» ou «She Moves Through The Fair» s’avèrent trop mous et moins convaincants, mais globalement, l’écoute du disque reste agréable, bien qu’il soit un peu trop répétitif (voire soporifique, selon certains !). Voyager, sans être inoubliable, est avant tout un exercice de style, une pause en attendant de mettre en œuvre des albums plus ambitieux. La même année, deux guitaristes allemands, Thomas Offermann et Jens Wagner, réalisent une version acoustique du premier Tubular Bells sous le nom de Duo Sonare plays Mike Oldfield’s Opus One : une expérience particulièrement réussie !

Désormais implanté à Ibiza, où il s’est fait bâtir une villa, il est de plus en plus influencé par les rythmes house, dance et techno. Son album suivant (enregistré à Ibiza de décembre 1996 à mars 1998, et à Londres de mars à avril) est d’ailleurs le reflet de cette nouvelle tendance, tout comme, dans un autre registre, sa coloration de cheveux blonde ! Tubular Bells III (qui fut chroniqué dans Big Bang n°27) se voit critiquer sévèrement par certains fans. Mike Oldfield y incorpore en effet des rythmiques modernes, proposant une nouvelle version du célèbre thème de son premier album, sur le même principe que pour «Sentinel» : «The Source Of Secrets» (et sa répétition dispensable, «Secrets») est un lifting plutôt réussi, auquel guitare incisive et vocalises orientales (chantées en hindi) donnent un caractère particulier. Tubular Bells III est néanmoins un album inégal, qui témoigne d’un opportunisme plutôt mal placé. Car mis à part le fameux thème, le disque n’a qu’un lien très ténu avec Tubular Bells et sa version de 1992. On y trouve pêle-mêle des morceaux planants, quasi new age, qui se situent dans la lignée de The Songs Of Distant Earth et anticipent sur l’optique de The Millennium Bell («The Watchful Eye», «Jewel In The Crown», «Moonwatch»); un titre plus agressif, «Outcast», avec sa guitare rageuse, pendant du «Sunjammer» de Tubular Bells II; de vraies perles, comme le très beau «The Top Of The Morning», mélodie au piano d’une grande pureté, l’hispanisant «Serpent Dream» (cousin d’un «Taurus III»), ou l’émouvant «The Inner Child»; un morceau totalement hors-sujet, «Man In The Rain», clone parfait de «Moonlight Shadow»; sans oublier le sommet de l’album, «Far Above The Clouds», synthèse brillante du style ancien d’Oldfield - avec cloches tubulaires, percussions, solo de guitare lumineux, chœurs féminins (on y retrouve d’ailleurs Clodagh Symonds -sic-), et même une ligne de basse tirée du premier Tubular Bells - et de ses inspirations plus contemporaines (samples, synthétiseurs, rythmiques technoïdes), pour un final particulièrement intense. A-t-il voulu toucher un autre public, renouveler ses fans, atteindre les jeunes générations ? Toujours est-il que le résultat, malgré ses indéniables qualités, reste en dessous du potentiel dont dispose Mike Oldfield. Comme cela avait été le cas pour Tubular Bells II, un grand concert est organisé à Londres pour la première de l’album (voir l’encart «Le DVD Tubular Bells II et III Live»).

Revenu en Angleterre, Mike Oldfield poursuit ses expériences visant à fusionner images et musique. Dans la première moitié de 1999, il sort un album thématique, Guitars, où il est seul aux commandes, un hymne à la simplicité, sur lequel les guitares occupent seules l’espace sonore. Cet album entièrement instrumental à dominante acoustique (et chroniqué dans Big Bang n°31) s’avère globalement agréable, avec quelques mélodies incisives (le délicat «Muse», «Cochise» et ses réminiscences du passé, l’éthéré «From The Ashes» ou l’ouvragé «Enigmatism»), mais une inspiration inégale (en témoignent le saccadé «Out Of Sight» et l’inégal «Four Winds» de neuf minutes) ainsi qu’une production trop moyenne. On trouve même une incursion d’Oldfield dans le blues, avec «B. Blues», un hommage à B.B. King. Une œuvre mineure dans la discographie du musicien. Dans la foulée, Mike Oldfield se lance avec succès dans une tournée d’une trentaine de dates, le «Then And Now Tour», qui passe par le Grand Rex à Paris le 12 juillet (un concert restitué par Olivier Davenas dans Big Bang n°31).

Fin 1999, le tant attendu The Millennium Bell se retrouve dans les bacs des disquaires. Un disque (chroniqué dans Big Bang n°33) qui confirme malheureusement le déclin d’inspiration dont semble actuellement souffrir Mike Oldfield. Réalisé pour le passage dans le nouveau millénaire, et censé retracer 2000 ans d’histoire (depuis la naissance du Christ, un point de départ éminemment discutable !), il a probablement été en partie finalisé dans l’urgence, ce qui expliquerait le caractère plutôt inachevé, voire inconsistant, de plusieurs compositions. Mike Oldfield a pourtant mûri la majorité des titres au cours de divers voyages en Amérique du sud, Afrique ou Europe. La pochette, ainsi que son intégration dans la compilation ultérieure The Best Of Tubular Bells, incite à considérer également ce nouvel album comme une sorte de Tubular Bells IV, encore plus éloigné que le précédent de l’album originel (il n’en reste qu’un unique son de cloches tubulaires perdu au milieu de «The Millennium Bell»). Le résultat est donc une suite de titres minimalistes, dont les plus réussis sont ceux qui voient la participation de voix et de chœurs, poursuivant le travail entrepris sur The Songs Of Distant Earth («Peace On Earth», «Pacha Mama», évocation de l’empire inca, ou «Liberation», sur lequel la narratrice n’est autre que Greta, la fille de Mike et d’Anita Hegerland). Des morceaux comme «The Doge’s Palace» (consacré à la grandeur de la Venise marchande) ou surtout l’indigeste «The Millennium Bell» sont par contre indignes de Mike Oldfield. Même l’orchestral «Lake Constance» n’atteint pas la force d’un «Mont St Michel». L’album, très inégal, est un des moins réussis de cette troisième décennie d’activité du compositeur, et confirme la direction plus new age qu’il a de plus en plus tendance à privilégier («Santa Maria» se rapproche même de Vangelis). Le concert pour lequel cet album avait été prévu a lieu le 31 décembre 1999, à Berlin. Il est même enregistré pour une sortie en vidéo et DVD (voir la chronique de The Art In Heaven Concert dans Big Bang n°42).

Après une attente de deux ans et demi, un laps de temps bien long auquel sa prolixité et sa régularité ne nous avaient pas habitué, sort la nouvelle œuvre du guitariste prodige, son vingt-et-unième album studio, annoncé comme le premier volet d’une trilogie. Après le décevant The Millennium Bell, Mike Oldfield allait-il être capable de nous surprendre une nouvelle fois et de nous rassurer sur ses talents de compositeur ? En fait, Tr3s Lunas poursuit dans la veine des albums The Songs Of Distant Earth, Tubular Bells III et The Millennium Bell, à savoir une musique dépouillée, proche du new-age, principalement axée sur l’acoustique. Les instruments rois sont donc les claviers (synthétiseurs et piano) et les guitares, avec l’apparition très ponctuelle de vocalises (de Sally Oldfield, en particulier); sur «Misty» et «Return To The Origin», on a même droit à du saxophone, un instrument rarement utilisé par Mike Oldfield, entendu pour la dernière fois sur Heaven’s Open. L’ouverture du disque, «Misty», évoque ainsi fortement «Let There Be Light», et l’ensemble de l’album s’avère doux et apaisé, voire mélancolique, construit sur des rythmes modérés, manquant quelque peu de variété.

Car si l’on retrouve avec plaisir le toucher guitaristique et le sens mélodique propres à Mike Oldfield (le bref «Daydream», l’émouvant - et bien nommé - «Return To The Origin»), qui font parfois penser à Tubular Bells II, Tr3s Lunas manque en grande partie de profondeur, et se voit affaibli par certains parti-pris stylistiques. Ainsi, sur des morceaux comme «Viper» ou «Sirius», les programmations de batterie sont par trop basiques, contrastant cruellement avec ces percussions variées que Mike Oldfield sait si bien utiliser. Mais surtout, la faute de goût qui entachait Tubular Bells III est rééditée : après «Man In The Rain», clone parfait de «Moonlight Shadow», voici «To Be Free», un single médiocre, qui nous est de surcroît proposé deux fois, en version longue et en format radio, ce qui affaiblit incontestablement la cohérence de l’album. Reste un disque en demi-teinte qui, à défaut d’être le meilleur de Mike Oldfield, parvient en plusieurs trop rares moments à nous faire rêver. On attend néanmoins plus d’un tel artiste, car là où The Songs Of Distant Earth innovait, Tr3s Lunas a plutôt tendance à répéter.

Et ce n’est pas l’œuvre suivante du maestro qui suffit à nous rassurer. Après The Orchestral Tubular Bells, Tubular Bells en live, Tubular Bells II et III, sans oublier The Millenium Bell, Mike Oldfield a en effet décidé une fois de plus de revenir à son premier album, celui par lequel le succès est arrivé. A l’occasion du trentième anniversaire de sa parution, l’artiste a choisi, sans doute vivement encouragé par sa maison de disques actuelle, de réenregistrer totalement le disque, en respectant la partition d’origine. A première vue, on pourrait croire l’intérêt de cet exercice fort réduit; or, il n’en est rien. Progrès des techniques d’enregistrement et de production obligent, cette nouvelle version est nettement plus claire, distincte, équilibrée et homogène sur le plan sonore, quasiment plus pure, certains instruments, comme la basse, y étant de surcroît bien plus affirmés («Fast Guitars», «Basses»).

C’est toujours Mike Oldfield qui assure avec brio la totalité de l’instrumentation - sans que l’on soit d’ailleurs totalement convaincu par la batterie sur la première partie, trop scolaire -, et il est seulement assisté de sa sœur Sally pour les chœurs, et de John Cleese. L’ancien Monthy Pyton et actuel Q de James Bond remplace ainsi Viv Stanshall en présentant de manière très expressive et théâtrale l’arrivée des différents instruments sur «Finale». Les deux parties de l’œuvre ont en effet été découpées en plusieurs plages distinctes, de durée très inégale, mais qui demeurent toutes enchaînées, onze pour la première et six pour la seconde. En outre, pour tous ceux qui sont des habitués de l’album originel, de légères variantes dans les arrangements peuvent être décelées («Latin», la transition entre «Blues» et «Trash», «Harmonics»), rendant le disque d’autant plus intéressant. A cet égard, c’est incontestablement la deuxième partie de l’album qui profite surtout de ce lifting, avec pour résultat d’accroître son impact mélodique. Si ce Tubular Bells 2003 ne remplace évidemment pas la version initiale, il n’en est pas moins une relecture fidèle et très réussie, un dépoussiérage que l’on conseillera à ceux qui veulent découvrir l’univers de Mike Oldfield et aux inconditionnels du multi-instrumentiste. Souhaitons quand même qu’il ne se spécialise pas dans ce genre de recyclages de son glorieux passé au détriment d’albums actuels moins inspirés…

“Far Above The Clouds” - Conclusion

Après trente ans de carrière solo, le bilan est donc globalement positif, que ce soit pour ses albums les plus symphoniques des années 70 (sans oublier Amarok et Tubular Bells II), ses réalisations plus pop-rock du début des années 80, ou certains de ses disques plus dépouillés des années 90. Même ses réalisations les plus commerciales conservent souvent un lien avec son glorieux passé, par le biais d’instrumentaux plus ou moins réussis. Mike Oldfield s’est néanmoins retrouvé en partie piégé par son succès initial, et est-ce un hasard si c’est dans les années 90 que pas moins de trois albums dérivés (Tubular Bells II et III, ainsi que The Millennium Bell) voient le jour, ce qui coïncide avec une baisse de l’inspiration ? Son véritable dernier album en date, Tr3s Lunas,  marque le début d’une trilogie, et confirme la direction plus atmosphérique et planante prise ces dernières années, au détriment d’arrangements et de compositions plus complexes. Sans doute faudra-t-il attendre les successeurs des deux prochains disques pour espérer voir Mike Oldfield s’engager dans de nouvelles directions, une fois qu’il aura estimé avoir épuisé celle qu’il explore actuellement, et qui est loin d’être la plus captivante pour les amoureux de progressif. Ce choix lui permet cependant de renouveler son public, en conservant celui des fans les plus fidèles. Il garde pourtant goût à l’innovation, puisque ce dernier album est proposé dans une édition double, avec un second CD qui concrétise le travail de l’artiste pour coupler images et musique : il s’agit en effet d’un jeu qui offre la possibilité, avec un accompagnement sonore, de voyager dans un monde virtuel très science-fictif. Gageons qu’à l’aube de ses cinquante ans, Mike Oldfield nous réserve encore bien des surprises, dignes du musicien protéiforme qu’il est, «loin au-dessus des nuages»…

Jean-Guillaume LANUQUE

(dossier publié dans Big Bang n°45 - Eté 2002)

A consulter également, en complément de ce dossier, la chronique suivante :

"Light + Shade" (2005)

"Live At Montreux 1981" (DVD) (2006)


Haut de page