Chocolate Kings
1975 - 36:12
Chocolate Kings
: l'œuvre fulgurante de PFM,
enfin affranchie de ses influences encombrantes, plus proche de la
matière brute, plus charnue, aux instruments tendus,
excités par des mains expertes...
L'atout inestimable des italiens, c'est Mauro Pagani : omniprésent avec ses violons, flûtes et saxes, emportant le reste du groupe dans sa transe. Le nouveau chanteur, Bernard Lanzetti, a une voix épaisse et corsée, couleur de café brûlant, rappelant celle de l'inoubliable Roger Chapman (Family). «From Under» est une tornade, «Harlequin» un assaut tendu et désespéré, Minimoog et orgue Hammond en tête, devant lesquels nous nous sentons désarmés...
Sur le morceau-titre, le Moog s'emballe, décrit des arabesques, le violon trépigne sur une gigue endiablée. «Out of the Roundabout» nous recueille étourdis, essoufflés. Après quelques minutes de répit sur une intro noble et farouche, la mélodie repart ventre à terre et effectue enfin une ultime cavalcade sur un air sorti du grand Tales... de Yes. «Paper Charms» avance par petits bonds de lapin, puis détale en une accélération imprévisible, aiguillonné par un violon électrisé, décidément responsable de tous les maux...
Le style dispensé dans cette œuvre est frappé de la fougue de l'imagination. Dans ce disque brille le feu du génie, malgré les faiblesses relatives de la production, écrasée, monolithique, et de la voix, mixée avec trop d'écho. Un disque intense, prodigue de couleur et de mots, comme une pâte épaisse, comme la coulée d'une liqueur en feu. Brûlés par ce feu englouti, nous en demandons la délivrance à des danses et des chants...
Jet Lag
1977 - 42:50
Malgré
le changement de personnel (Pagani est parti), PFM reprend
à peu près la même recette (au chocolat
?) que pour l'album précédent. Et Jet Lag
bénéficie d'une meilleure production qui fait
résonner les sons clairement dans l'espace. La voix de
Lanzetti se pose à merveille sur cette charpente
boisée. L'air brassé nous renvoie des senteurs
fraîches du passé : le Santana de Welcome (1974) ou
les premiers albums solo de Bill Bruford (1978-79)...
Puis sans prévenir arrive une bourrasque : ce sauvage «Cerco la Lingua» qui nous fait frissonner de plaisir. Un violon inquiétant commence par rendre un son incertain avant de se déchaîner en nous renversant pour nous convier à la fête. Des larmes de bonheur dans les yeux, les autres instruments se ruent sur lui et entament une étrange farandole. Certes, ce moment est inoubliable - tout comme le dernier morceau, «Traveler», vénéneuse comptine...
Mais tout n'est pas du même niveau. L'ensemble est un peu décevant et part dans tous les sens. Froide d'une virtuosité qui la rend peu attachante et parfois irritante, la musique ne sait pas se bercer de son propre rythme. Tout en conservant la pétulance du fond, cette surexcitation artistique, cette température d'ébullition (si l'on peut dire), il lui manque d'acquérir une régularité adéquate dans la forme, de se placer d'un point de vue chaleureux.
Passpartù
1978 - 36:15
L'effort
fait sur Jet Lag
pour se
renouveler était louable, mais maladroit et sans
réelle ambition artistique ou
créativité. L'art musical ne peut pas exister en
dehors de la complexité (même si c'est sous une
apparente simplicité). Mais l'art et la
complexité ne sont pas identiques, Il faut rechercher la
valeur artistique dans la complexité, l'en extraire et la
transformer en beauté. Ce disque montre de façon
presque poignante que l'imagination est en train de se tarir, que
l'élan s'épuise, que le sang semble
s'être apaisé, empêchant toute nouvelle
recherche. Ce désir de maintenir la tête hors de
l'eau, malgré la perte d'inspiration, conduit
Inévitablement PFM
à sa perte. La
démarche rythmique entamée avec
Chocolate
Kings est poursuivie, mais en simplifiant le
discours pour l'adapter aux canons radiophoniques en vigueur en Italie.
La plupart du temps, la musique flirte dangereusement avec la
variété de luxe et parfois patauge dedans sans
retenue à nous laisser comme saisis d'effroi
(«Fantalita»).
Seuls quelques instants magiques, réminiscence du passé, donnent une impulsion heureuse autant que volatile; un peu de l'atmosphère des vieux Jethro Tull (guitare acoustique et flûte sur le premier morceau), un coup d'œil du côté de Branduardi («Svita La Vita»), une mélodie de velours par ci, une guitare frippienne par là («Su Una Mosca E Sui Dolci»). Quelques atouts mais rien d'essentiel. L'éclat d'une dernière lueur prog vacillante, comme un dernier signe d'espoir, permet à Passpartù d'être encore recommandable - mais aux inconditionnels du groupe seulement, et en particulier à ceux qui ont adoré Jet Lag...
PFM n'est déjà plus qu'une enseigne à demi effacée, dont la boutique est presque vide...
Discographie réalisée par Alain SUCCA

