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PINK FLOYD (11/12) - Suite >
"Is There Anybody Out There"
- THE WALL LIVE
Sony - 2000 - 53:49 /
51:30
Vingt
ans précisément après le lancement de
la série de concerts (29 exactement)
célébrant la sortie de The Wall, nous en
est enfin proposé le témoignage capté
sur le vif, résultat d'âpres
négociations entre les avocats des deux parties
désormais antagonistes, Roger Waters d'un
côté, Pink
Floyd de l'autre. L'événement est
d'importance, ne serait-ce parce que Is There Anybody Out There ?
est l'unique document officiel à ce jour proposant des
enregistrements 'live' du Pink
Floyd de l'âge d'or, à la seule
exception de la vidéo Live
At Pompeii de 1972, antérieure à
l'explosion commerciale du groupe.
L'objet est aussi luxueux que l'on pouvait s'y attendre. Le coffret lui-même, très esthétique, accompagné d'un magnifique livret, justifie à lui seul son achat, et constitue par là même une protection efficace contre le risque de piratage à grande échelle. Photos et dessins superbes, souvent inédits, y sont accompagnés des témoignages rétrospectifs des musiciens de Pink Floyd et de leurs différents collaborateurs impliqués dans la mise en œuvre des show monumentaux dont ledit coffret nous propose la dimension sonore.
D'emblée cette dernière précision pose un problème : la seule musique, aussi bien captée soit-elle, peut-elle restituer l'atmosphère unique du spectacle, dont l'aspect visuel était aussi, voire plus important parfois que la musique elle-même ? La question s'est posée pour les concerts de Pink Floyd depuis l'époque de Dark Side Of The Moon, moment où le groupe planant s'est mué irrémédiablement en pourvoyeur de grands spectacles multimédia.
On sait qu'au stade initial de la réalisation de son film, Alan Parker filma les concerts donnés en février et juin 1981 à Dortmund et Londres, organisés d'ailleurs expressément dans ce but, mais qu'il fut insatisfait du résultat. Roger Waters, qui devait jusque là tenir lui-même le rôle de Pink, fut prié par le réalisateur de céder la place à Bob Geldof, et les séquences de concerts furent refilmées en studio avec ce dernier. Les bobines filmées lors des concerts demeurent donc inédites à ce jour, et le resteront certainement à tout jamais...
L'ingénieur du son James Guthrie disposait pour Is There Anybody Out There ? des bandes multipistes de trois concerts de 1980 et de quatre de 1981. Il n'est pas précisé dans les crédits lesquels ont été utilisés, mais les interventions du 'maître de cérémonie', Gary Yudman, laissent à penser que les enregistrements proviennent essentiellement de l'Earl's Court de Londres. Après avoir essuyé les plâtres de son show aux États-Unis (Los Angeles du 7 au 13 février 1980, New York du 24 au 28 février), c'est dans ce fameux bâtiment du Sud-Ouest de Londres que la troupe s'établit, du 4 au 9 août 1980. Elle y retourna pour cinq concerts supplémentaires du 13 au 17 juin 1981. Ceux-ci allaient s'avérer être les derniers jamais donnés par Pink Floyd avec Roger Waters.
Le mot d'ordre de la 'tournée' (le terme ne paraît guère approprié au vu du laps de temps séparant chaque série de concerts) était de rompre avec les stades au gigantisme effrayant qu'avait fréquenté Pink Floyd trois ans plus tôt, lorsqu'il défendait sur scène Animals. Cette volonté était avant tout celle de Waters, ses compagnons d'alors n'ayant guère manifesté, depuis 1987, de difficulté à assumer la dimension titanesque des tournées qu'ils ont effectuées sans lui.
Outre l'événement particulier qui lui inspira le concept même de The Wall (voir encart plus bas), c'est une évolution de fond de l'attitude du public par rapport aux débuts du groupe qui inspirait à Waters le plus grand scepticisme. Jusqu'au début des années 70, même lorsqu'il se produisait devant des assemblées conséquentes, Pink Floyd pouvait compter sur des spectateurs attentifs et respectueux des contrastes de sa musique. Après le succès considérable de Dark Side Of The Moon, les concerts perdirent toute dimension humaine, et la foule agglutinée au pied de la scène prit à ses yeux l'aspect d'une masse vociférante et effrayante, car soumise corps et âme à ses idoles. Un thème qui mérite assurément une réflexion approfondie... Ce n'est pas le seul abordé par The Wall.
Il y a quelque chose de paradoxal dans la concomittance de ce phénomène de déréalisation de Pink Floyd en tant que communauté d'êtres humains, contre lequel se révolte Waters, et l'intention manifestée par le groupe, dès ses débuts, de s'effacer derrière son entreprise artistique. En quelque sorte, n'est-il pas précisément puni par là où il a péché ? Du fait de l'attention qu'il avait porté de longue date aux aspects visuels et sonores de ses spectacles, Pink Floyd ne s'est-il pas condamné lui-même au gigantisme dont Waters dénonce les effets pervers ?
Le démembrement de Pink Floyd en tant que groupe au cours de la réalisation de The Wall est un autre de ces paradoxes préoccupants qui inscrivent les constats aigris de Waters dans une perspective qui donne du crédit à l'accusation de schizophrénie dont ce dernier a souvent fait l'objet. Le concepteur autoritaire de The Wall a certes justifié sa mainmise quasi totale sur l'écriture en soulignant l'indigence créative que manifestaient alors ses trois collègues, Gilmour et Wright étant logiquement à cours de matériel au sortir de leurs albums solo respectifs, et Mason s'intéressant davantage à ses voitures de course qu'à sa batterie. Soit. Mais son choix d'un thème d'inspiration éminemment personnel, dont il ne pouvait dès lors mener que seul à bien la transposition musicale, n'excluait-elle pas d'office les contributions extérieures ? Son peu d'empressement et d'enthousiasme à accepter les apports de ses acolytes ne devait guère encourager ceux-ci (particulièrement un Rick Wright à la personnalité plutôt effacée) à insister pour le faire...
Le résultat fut que l'enregistrement de The Wall s'apparenta davantage à celui d'une superproduction type comédie musicale qu'à l'album d'un groupe. Par sa durée d'abord : une année complète, de novembre 1978 à novembre 1979. Par son éparpillement géographique ensuite : la finalisation des arrangements au studio de Nick Mason, Britannia Row, à Islington au Nord de Londres; l'essentiel de l'enregistrement sur la Côte d'Azur, aux studios Superbear et Miraval; et la finalisation et le mixage de l'ensemble à Los Angeles. Par l'implication, enfin, de nombreux intervenants extérieurs au groupe : quantité de parties de claviers furent assurées non par Wright, mais par Gilmour, le producteur Bob Ezrin, l'orchestrateur Michael Kamen (qui allait remplacer purement et simplement Wright pour The Final Cut) et le musicien de session Fred Mandel; Mason, comme il allait s'en faire une habitude par la suite, céda par endroits la place à de prestigieux (mais non crédités) remplaçants, parmi lesquels Jeff Porcaro; et Gilmour lui-même céda à la facilité, embauchant pour la séquence de guitare acoustique (n'ayant pourtant rien d'un grand défi technique) de Is There Anybody Out There ? un musicien classique dont l'identité même est depuis tombée dans l'oubli !
Après Dark Side Of The Moon et Wish You Were Here, albums qui avaient vu la participation conséquente du saxophoniste Dick Parry et de diverses choristes, Animals avait semblé témoigner de la volonté de recentrer le propos de Pink Floyd autour de ses capacités propres, à l'exclusion de toute implication extérieure. Certes, dans le même temps l'accaparement de l'écriture (textes comme musique) par Waters était de plus en plus flagrante, mais pas au point de laisser supposer qu'elle allait finalement aboutir à la soumission totale du groupe, qui n'en était dès lors plus vraiment un, à ses seules vues artistiques. Cette logique étant portée à son aboutissement pour The Final Cut, où Pink Floyd est présenté comme le simple exécutant des idées de Waters.
De ce point de vue, la présence aux côtés du groupe, pour les concerts de The Wall, d'un second quatuor (au sein duquel on retrouvait le guitariste Snowy White, déjà présent sur la tournée Animals), qui pouvait apparaître comme un pur artifice humoristique, quoique cynique - suggérant qu'un groupe de doublures déguisées peut parfaitement remplacer le vrai Pink Floyd, car tout n'est plus qu'une histoire d'apparences -, prenait dans le contexte de l'histoire du groupe une signification autrement plus pathétique. D'une part, le besoin pour les musiciens de se faire seconder dans leurs efforts était de plus en plus criant (hormis Gilmour, Pink Floyd n'a jamais eu la réputation d'être constitué de virtuoses inégalables, c'est le moins qu'on puisse dire); d'autre part, il en disait long sur le statut paradoxal des membres de Pink Floyd, à la fois immenses stars et anonymes. Contradiction dont Waters ferait quelques années plus tard l'amer constat lorsque les concerts de Pink Floyd, sans lui et donc à ses yeux sans légitimité artistique, continuerait à attirer les foules. Foules qui, dans leur grande majorité, se soucieraient comme de l'an quarante de qui est qui et qui fait quoi, tant que le spectacle et les tubes sont au rendez-vous...
En mettant en chantier The Wall, album en forme d'exorcisme personnel, Roger Waters n'a finalement fait que précipiter la mise en œuvre de ce processus. En prenant le contrôle du groupe, puis en considérant que nul à part lui-même n'y était irremplaçable (allant jusqu'à renvoyer Rick Wright, présent pour les concerts avec le statut de musicien additionnel, même si les crédits du coffret prétendent le contraire, au profit d'un politiquement correct qui arrange tout le monde), il n'a fait que légitimer à l'avance sa propre exclusion. Et l'on ne saurait reprocher à Gilmour, Mason et Wright de vouloir récolter les fruits d'un travail dont ils ont été tout autant que lui, jusqu'à un certain point en tout cas, partie prenante.
Il demeure qu'au sein d'un album dont la dimension conceptuelle écrase souvent les mérites plus purement musicaux, dont la qualité d'ensemble ne peut faire oublier les conditions pas toujours glorieuses de sa réalisation, quelques échos du Pink Floyd éternel demeurent, moments où l'alchimie collective qui engendra certaines des plus belles pages de son histoire renaît au détour d'un instant de grâce musicale. Force est de constater qu'au premier rang de ceux-ci figurent les contributions de David Gilmour, ce «Comfortably Numb» au lyrisme poignant culminant dans deux solos de guitare d'anthologie, ou ce «Run Like Hell» dont l'énergie bouillonnante contredit l'image (souvent vraie il faut l'avouer) d'un groupe un peu trop pépère. Morceaux qui, à la différence de nombre de leurs confrères (parmi lesquels le plus célèbre, le fameux et agaçant «Another Brick In The Wall, Part 2»), parviennent à exister pour eux-mêmes hors du cadre rigide du concept de Waters.
Certains estiment que, par son ampleur et sa richesse, The Wall représente l'apogée artistique de Pink Floyd, que ce concept ambitieux incita à se dépasser, en élargissant considérablement le champ de ses investigations musicales. D'autres, auxquels le retour du Pink Floyd reformé à un style plus proche des albums antérieurs tend à donner raison, y voient au contraire le début d'une parenthèse pénible, celle qui allait voir Roger Waters mettre son groupe entre parenthèses, avec pour ultime conséquence un Final Cut terne et claustrophobe, ayant rompu tout lien (ou presque - la guitare de Gilmour...) avec le Pink Floyd des grandes années...
L'amateur de rock progressif, attaché par nature à la notion de groupe plutôt qu'à celle d'individualités, serait davantage porté à s'inscrire dans la seconde catégorie, même s'il ne viendrait à personne l'idée de nier que sans Waters, le concept artistique du Pink Floyd de A Momentary Lapse Of Reason ou The Division Bell est plus superficiel (quoique musicalement toujours très séduisant) qu'il ne l'était lorsque son parolier, par son regard aiguisé sur le monde qui l'entoure, lui conférait une réelle profondeur.
Mais l'expérience, vécue en comparaison de façon bien plus intelligente, de Genesis avec The Lamb Lies Down On Broadway, l'avait prouvé cinq ans plus tôt : lorsque l'inspiration littéraire et conceptuelle d'un chanteur-parolier devient le centre de l'attrait d'un groupe, ce dernier peut difficilement continuer à exister pour lui-même, et a moins de se résoudre à un rôle de figuration ou à négocier un compromis rarement acceptable pour ledit mentor, la séparation est peut-être alors préférable. Dans le cas de Pink Floyd, elle l'eut très certainement été à la pathétique épopée judiciaire qui fit suite au divorce entre Waters et son groupe...
Aymeric LEROY
THE WALL - LE SHOW
Flashback
: 85 balles (8£50) pour
pénétrer, en ce mois d'août 1980, dans
le Earl's Court de Londres, afin d'assister à l'un des six
méga-shows que Pink
Floyd donne dans son pays,
dédaignant pour l'occasion la France, où il a
pourtant tourné plus que n'importe où ailleurs au
cours des années précédentes. Mais qui
songerait à s'en plaindre ? Un
événement aussi exceptionnel mérite
bien quelques sacrifices...
Tout commence par la projection d'un dessin animé représentant un accouplement brutal eentre deux... fleurs (!), certainement pour souligner l'arrière-plan freudien du concept. Puis la musique éclate. Sensation bizarre : nos nonchalantes idoles arrivent à jouer plus vite que d'habitude. Explication : des doublures, affublées de masques moulés sur les visages des véritables membres du groupe, ont macabrement pris la place de ces derniers. Que fait la police ? Est-ce un canular, ou une vaste supercherie ? Simplement un artifice transformé en parti-pris de mise en scène, afin de libérer nos héros d'une partie des contraintes du spectacle qui va suivre...
Dans les premiers rangs, passé l'effet de surprise, court un murmure de frustration mal contenu, bien qu'au final on gagne plutôt au change : Mason n'est plus, depuis longtemps déjà, qu'un batteur à la frappe ample et lourde, loin de la sauvagerie de «Saucerful Of Secrets»; et Wright, toujours appliqué sur ses claviers, n'a Jamais revendiqué un statut de virtuose, bien que son inventivité sonore et la fragilité de son jeu le rendent plutôt attachant. Par contre, on regrette vite le doigté magique de Gilmour : n'est pas Gilmour qui veut !
Les copistes sont appliqués et se laissent même aller à quelques courtes et fugaces digressions... Pourquoi pas ? Un concert est aussi fait pour ça. Sauf qu'il ne s'agit ni plus ni moins, en l'occurrence, que d'un groupe de reprises, ce qui s'avère plutôt agaçant lorsque vient le solo final de «Another Brick In The Wall, Part 2». Gilmour, promu directeur musical, a choisi et fait répéter les doublures. On a évité le pire... mais on préfère les vrais héros, malgré leurs imperfections et leurs limites !
A cette première partie, jouée donc pour l'essentiel par des doublures pendant que se construisait derrière eux l'énorme mur, succède l'entr'acte. Puis une voix demande : «Y a-t-il quelqu'un derrière ce mur ?». Deux orifices sont alors dégagés, pour laisser apparaître un poste de télévision, un vrai Gilmour, avec un vrai Waters qui fait le pied de grue au pied du mur en chantant tranquillement, et un vrai Wright qui égrène des notes de piano : délectables, plus romantiques que jamais.
Puis les trous se bouchent et une trappe s'ouvre sur «Nobody Home» et sa célèbre conversation téléphonique. On retrouve Waters installé dans un fauteuil, au milieu d'une chambre d'hôtel... Puis la trappe se referme et le projecteur nous invite à fixer notre attention sur Gilmour, apparaissant juché tout en haut du mur, dans la lumière et la poussière, «comme s'il se sentait ange et nous savait hommes»...
Après «The Show Must Go On» y (le vrai Floyd n'est resté seul en scène que 25 minutes), les doublures reviennent pour étoffer le son jusqu'à la fin du spectacle, pendant que des baudruches sorties du fond de la scène et de l'imagination perverse et phallique du génial Gerald Scarfe, troupe de latex menée par le cochon d'Animals (peint en noir et très à l'aise dans cette ambiance surchauffée), entament des danses lascives en attendant la destruction du mur. Comme nous, seraient-elles surtout venues pour ça ?
Au final, qu'avons-nous retenu de ces shows mégalo ? Gigantesque séance de cinéma, graphiquement superbe et techniquement bigger-than-life, mais qui donna parfois l'impression de détourner notre attention des insuffisances épisodiques de la musique. Nous espérions retrouver le Pink Floyd fougueux et inspiré découvert en 1977. Au lieu de cela, nous vîmes et entendîmes des intellos sans véritable ardeur, un spectacle somptueux mais froid, calculé au millimètre, à l'américaine en somme. Et parfois aussi vide et sans âme que les baudruches qui planaient dans la salle...
Alain SUCCA
THE WALL - PAROLES ET MUSIQUE
Tout le monde connaît The Wall, et tous ceux qui n'avaient pas forcément compris de quoi il en retournait, d'un point de vue littéraire, ont pu s'en faire une idée assez précise en découvrant le film d'Alan Parker, qui en illustre la thématique en un mélange souvent réussi de musique et d'images. Mais la thématique en question, mêlant pêle-mêle traumatismes d'enfance, pamphlet contre la guerre et réflexion sur les effets pervers du star-système, amène à une conclusion qui ne peut être que nuancée.
Certains ont souligné le côté déprimant et sinistre de l'histoire imaginée par Roger Waters. Mais on peut l'envisager à contrario comme un exorcisme, une libération, un changement en marche; ce qui lui confère alors un sens profondément optimiste.
Revenons un instant à la genèse du projet. Waters raconte que l'idée de départ lui est venue lors d'un concert à l'Olympic Stadium de Montréal, en 1977. Choqué par sa propre attitude, froide et égocentrique (il cracha sur un fan en train d'essayer de grimper sur scène), face au public entassé comme des bestiaux au pied de la scène, il imagine alors l'histoire d'artistes hautains se produisant sur scène derrière un mur pour couper toute intimité potentielle entre eux et le public.
Au-delà des perceptions maladives de sa nature trop sensible, Waters sent bien qu'une chose monstrueuse est en train de se produire. A chaque fois qu'il pose son regard sur la foule immense à ses pieds, il voit une sorte d'entassement humain consentant et béat, une masse oppressante qui l'épouvante. Un ensemble fourmillant et difforme dont la face la plus proche de lui semble subjuguée. Et cette chose l'écrase paisiblement, inexorablement... The Wall permettra à Waters de se libérer de ce cauchemar, qui fait écho à beaucoup d'autres, dont il a fait l'expérience dans son enfance comme dans sa vie d'artiste. D'une façon un peu réductrice, on peut dire que le résultat s'apparente à un aveu de culpabilité mêlé de regrets. Avec un constat amer : le succès rend fou (on s'en doutait), et Pink Floyd a fini par devenir, avec les années, une prison dorée et spacieuse, remplie de beaux jouets aliénants.
Le mur se veut donc le symbole métaphorique de la relation perverse existant entre les rock stars et leur public. Les développements du concept adoptent une tonalité tour à tour tragique et poignante, puis cynique et bouffonne. Avec comme leitmotiv l'érection du fameux mur, gigantesque édifice dont la destruction finale prendra des allures de paroxysme (et trouvera une dimension symbolique supplémentaire quand Waters, entouré d'invités, jouera The Wall à Berlin quelques mois après la chute du mur de la honte).
Alors qu'il s'était attaché jusqu'alors à donner une résonance universelle à ses textes, Waters révèle avec The Wall une nature différente : bavard, complaisant et impudique, en pleine libération œdipienne. Le concept témoigne avant tout de sa difficulté à assumer son importance médiatique (méga-concerts vus comme de grandes messes fascisantes), mais cette thématique est émaillee des réminiscences d'une enfance tourmentée, perturbée par l'omniprésence d'une mère étouffante et l'absence irrémédiable d'un père mort à la guerre.
Trois ans après la tournée du cochon rose, où le vieux Floyd, réveillé par les punks, était descendu de son engin cosmique pour apparaître toutes dents dehors avec une énergie qu'on ne lui connaissait guère, Waters livre à nouveau ses humeurs, plus confuses et désabusées que jamais, se muant ainsi, contre toute attente, en symbole de la révolte contre les institutions (le fameux slogan «We don't need no education / We don't need no thought-control»).
Musicalement, The Wall n'est pas pour autant assimilable à un album solo de Roger Waters, même si celui-ci l'a composé presque totalement. Ses collègues, au premier rang desquels David Gilmour (co-producteur du disque et compositeur de trois morceaux), se sont beaucoup impliqués dans la transformation du matériau brut soumis initialement par Waters, sous la forme d'une démo de 90 minutes, en une suite de chansons dignes de ce nom. Toutefois, la variété stylistique de l'ensemble rend plus floue l'identité du groupe, contrairement aux albums précédents de Pink Floyd, plus cohérents.
Dès le départ, le son est chargé, pesant, éprouvant, aboutissant parfois à des instants de terreur pure et simple. Alors que Dark Side Of The Moon et Wish You Were Here étaient divinement lisses et soignés, des modèles de travail dans l'agencement des genres, et Animals beaucoup plus turbulent, The Wall est traversé de violentes sautes d'humeurs, proche des corps, vulnérable. Ce qui le rend difficile d'accès et l'empêche d'agir immédiatement en profondeur.
La critique ne s'y trompa pas, si l'on peut dire, et démolit l'album avec une belle unanimité à sa sortie... pour mieux se contredire une fois que son immense succès le rendit incontournable. La réalité de la valeur artistique de The Wall se situe probablement quelque part entre ces deux extrêmes. L'heure et demie de musique proposée par Pink Floyd n'est logiquement pas exempte de longueurs, voire de facilités. Ni laide ni vulgaire, pas même ennuyeuse comme on put l'entendre dire à l'époque, elle est juste un peu diluée, à force de vouloir coller à la masse compacte du texte.
Bien sûr, beaucoup n'auront retenu en priorité que le mégatube «Another Brick In The Wall, Part 2», qui fit plusieurs fois le tour du monde et traversa toutes les têtes (même ma grand-mère le connaissait !), porté par le chœur subversif d'écoliers en rébellion contre un système éducatif étouffant (message dont il est aisé de comprendre la portée universelle), mais n'est pas musicalement, en dépit du superbe solo de Gilmour, le morceau le plus emblématique du talent du groupe.
Dès 1967, Pink Floyd décrivait sa musique comme «une mise en condition émotionnelle de la personnalité». Voilà une formule qui pourrait tout aussi bien s'appliquer à la musique de The Wall. Qui a dit qu'un groupe jouait toujours la même musique, mais pouvait la jouer de mille façons différentes ?
Alain SUCCA
(chronique et commentaires publiés dans Big Bang n°34 - Mai 2000)

