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PINK FLOYD (6/12) - Suite >
C'est donc en studio que se déroule l'étape suivante, en l'occurrence dans le studio flambant neuf de Britannia Row, créé par Mason à Islington dans la proche banlieue de Londres, en mars 1976. L'enregistrement s'étalera sur près de six mois.
En apparence, le succès de Wish You Were Here a relancé la machine, mais la crise qui a marqué sa réalisation a laissé des traces et a modifié en profondeur le rapport de forces au sein du groupe. Même si les apparences seront encore sauves pendant un ou deux ou albums, il est évident pour tous ceux qui fréquentent le groupe que Waters a définitivement pris les choses en mains, et d'une poigne plutôt ferme. Plus par défaut, expliquera-t-il plus tard, que par réelle volonté de pouvoir : «A cette époque, les textes de Rick ne valaient plus rien, et ceux de David étaient gentiment ineptes. Nick le savait, Rick s'en doutait, Dave l'admettait».
Waters est plus déterminé que jamais à imposer ses vues et Wright, qui a toujours refusé les conflits d'autorité, cesse dès lors de proposer des idées et se contente de tenir son rôle de claviériste, au demeurant plus discret (synthétiseurs en retrait, au profit de l'orgue et du piano électrique). Il n'y a que Gilmour, le seul à qui Waters reconnaisse un statut égal au sien, qui continue de participer de façon active à la création des morceaux, et à tenir un rôle vocal important, quoique réduit cette fois au seul morceau dont il ait écrit la musique, «Dogs» (et encore, dans la première moitié seulement).
Inspiré
par le fameux roman
de George Orwell, La
Ferme Aux Animaux, le concept d'Animals - qui
divise l'humanité en trois espèces, les chiens,
les moutons et les cochons - fera grincer quelques dents. D'autant que,
cette fois, le contenant est en parfaite osmose avec le contenu. La
musique s'y fait âpre, le jeu de guitare rugueux, et c'est
donc Waters, au timbre de voix beaucoup plus inconfortable que celui de
Gilmour, qui assure la quasi totalité des vocaux.
Encadrées par un acoustique «Pigs On The
Wing» scindé en deux parties (où
Waters, qui a voulu y rendre hommage à sa nouvelle compagne
Carolyn, officie seul au chant et à la guitare acoustique),
les trois pièces principales déploient leurs
fastes avec une énergie rageuse qui contraste
singulièrement avec la luxuriance un tantinet
pépère de l'album
précédent. Au moment où le mouvement
punk, dans la foulée des émeutes de Notting Hill
au printemps 1976, balaye l'Angleterre et ringardise sans distinction
tous les groupes vétérans, il est vrai bien
fatigués pour la plupart, Pink Floyd affiche
de beaux restes.
Cette tonalité agressive (Waters cite nommément, dans «Pigs», Mary Whitehouse, qui menait à l'époque une croisade 'morale' en faveur de la censure), doublée d'une moindre accessibilité (Animals est, volontairement sans doute, beaucoup moins commercial que ses deux précédesseurs), vaut souvent à cet album un statut un peu marginal, et force est de constater qu'il est souvent méconnu de ceux qui n'ont pas suivi 'en direct' la carrière de Pink Floyd. Il s'agit pourtant d'une œuvre remarquable, ambitieuse, innovante et audacieuse, aussi voire plus aboutie que ses devanciers et successeurs plus célèbres. Simplement, le lyrisme, guitaristique notamment, qui a fait la réputation du groupe est largement noyé dans la noirceur du propos. Seul «Dogs», il est vrai composé en grande partie par Gilmour, renoue parfois avec cette flamboyance mélodique. Nul doute, soit dit en passant, que l'on tient là l'un des meilleurs morceaux jamais enregistrés par le groupe. D'autant que Rick Wright, globalement en retrait sur cet album, ne se contente pas d'y faire de la figuration, et assure un travail remarquable sur les atmosphères.
Apparemment
requinqué, Pink
Floyd passera
la plus grande partie de l'année 1977 sur la route,
commençant son périple mondial
(baptisé «In The Flesh») par sa
première véritable tournée
européenne depuis celle de novembre-décembre 1972
(!). La groupe fera étape en France du 22 au 25
février pour quatre soirées au Pavillon de Paris,
aux anciens abattoirs de la Villette. Puis ce sera une série
de concerts en Angleterre, puis un long périple en deux
parties en Amérique du Nord, en avril-mai puis juin-juillet.
Partout, l'attente est énorme. En termes de ventes et
d'affluence aux concerts, Pink
Floyd fait désormais partie du trio de
tête, aux côtés des Rolling Stones et de
Led Zeppelin.
Mais la médaille du succès a un revers. Victime de ses propres options, le groupe se retrouve à jouer devant des foules gigantesques entassées dans des stades qui ne le sont pas moins. Tous quatre vivent assez mal cette dichotomie encore accentuée par le côté monumental des shows. Particulièrement Waters, dont on se souvient qu'il avait très mal vécu la tournée américaine de 1975, et envisagé alors d'arrêter les tournées une fois pour toutes. Il supporte de moins en moins cette sensation de n'être plus qu'une silhouette dérisoire perdue sur une immense scène, minuscule pantin qui gesticule désespérément pour faire partager sa musique à une audience qui n'en perçoit que les aspects superficiels et le côté tape-à-l'œil. En Amérique du Nord, en particulier, où le public est toujours assez démonstratif et bruyant, cela prend une ampleur démesurée. Et il va finir par craquer.
A Vancouver, il apostrophe violemment la foule qui continue de vociférer alors qu'il essaie de lui offrir un délicat «Pigs On The Wing» à la guitare acoustique. A Chicago, ayant repéré un fan particulièrement exalté et bruyant, il s'approche de lui à la fin du spectacle et lui crache à la figure. C'est également lors de cette tournée qu'il va détruire intégralement sa chambre d'hôtel, comme on peut le voir dans une fameuse scène du film The Wall. Les autres musiciens, bien qu'un peu dépassés eux aussi par la tournure prise par les événements, essaient de désamorcer ces incidents. Mais quelque chose s'est définitivement brisé. Waters est sur le point de sortir de ce qu'il appelle aujourd'hui cette cage dorée. Au grand dam de ses compagnons, il refusera d'ailleurs l'offre mirobolante d'un organisateur qui offre au groupe la modique somme d'un million de dollars pour deux concerts supplémentaires.
Au sortir de cette éprouvante tournée, l'avenir du groupe est des plus incertains. Waters ne veut plus entendre parler de rien et les trois autres sont bien incapables de proposer un projet qui puisse fédérer les troupes. Si l'on y ajoute une lassitude bien compréhensible...
La retraite sera pourtant de courte durée car une circonstance extérieure va provoquer, au milieu de 1978, les retrouvailles du quatuor. Les financiers chargés de veiller sur les intérêts du groupe ont fait des placements calamiteux. Il ne reste absolument rien de ces millions de dollars engrangés tout au long d'une fructueuse carrière. Et le fisc anglais, qui n'en a cure, est bien décidé à récupérer l'argent qu'il estime lui être dû...
«THE WALL», LE MONUMENT
C'est à ce moment-là, ironie du sort, que Roger Waters refait surface avec deux projets : The Pros Ans Cons of Hitch-Hiking et Bricks In The Wall. Le couteau sous la gorge, les autres décident à contrecœur de se plonger dans les démos de Waters : aux dires de Gilmour, un magma assez informe et difficile à écouter de bout en bout. Mais il leur faut absolument sortir un album. Et rapidement ! Ils choisissent alors The Wall et les conditions draconiennes qui vont avec : en gros, Gilmour, Wright et Mason ne seront guère plus que les exécutants d'un Waters qui sera crédité comme le quasi unique créateur. Seul Gilmour parviendra à imposer quelques idées, notamment au niveau de la production, et il est par ailleurs crédité comme compositeur sur trois des meilleurs titres de l'album, dont le monumental «Comfortably Numb».
Conscient que son travail pourrait gagner à une relecture, Waters accepte néanmoins une intervention extérieure, celle du producteur Bob Ezrin. Découpant et piochant dans le matériau brut pour le restructurer, celui-ci va pondre un projet d'une quarantaine de pages, le script de The Wall tel que nous le connaissons aujourd'hui. En plus de son travail à la production, Ezrin sera crédité sur l'étonnant «The Trial», dont il a sans doute beaucoup contribué à l'arrangement orchestral.
Commencent alors six mois d'éprouvantes séances de studio. Mason, quelque peu dépassé par l'étendue de l'éventail de styles couvert par le projet, se fait doubler à l'occasion par d'autres batteurs (Jeff Porcaro officie ainsi sur «Mother») quand les parties prévues se situent hors de son registre (il est vrai assez limité). Même Gilmour a recours à des doublures : Lee Ritenour tient ainsi certaines parties rythmiques (notamment sur «Comfortably Numb»), et un certain Ron Di Blasi joue la fameuse partition de guitare classique de «Is There Anybody Out There ?», que Gilmour s'estimait incapable de jouer sans médiator.
Quant à Wright, il est dans une phase difficile, avec des problèmes de dépendance à la cocaïne et une situation conjugale douloureuse. Pour ne rien arranger, il voit la quasi totalité de ses idées refusées par un Waters peu conciliant et qui devient de plus en plus insupportable au fur et à mesure que l'œuvre prend forme. Jusqu'à cette dispute où il injurie le claviériste de façon honteuse et l'éjecte du studio devant ses compagnons silencieux...
En temps normal, Wright aurait sans doute fait de la résistance, mais l'association Pink Floyd est vraiment dans une situation dramatique : plus de 80% d'impôts à payer sur une somme astronomique dont ils ne possèdent plus le moindre shilling ! Et Waters a été très clair : ou Wright s'en va, ou il arrête tout. Alors le claviériste accepte de se retirer physiquement du projet. Sortie peu glorieuse, pour l'un comme pour les autres. Et le travail reprend, David Gilmour, Michael Kamen et l'organiste Freddie Mandel assurant la plupart des parties de claviers restantes.
On le voit bien, la réalisation de The Wall est marquée par la dégénérescence de Pink Floyd en tant que groupe. Pendant ses dix premières années d'existence, la musique qu'il produisait était le fruit des compétences et limites des quatre musiciens. L'alchimie collective primait sur la nécessité d'élargir ses horizons musicaux. Après l'arrivée à maturité de Pink Floyd, durant la période allant de Meddle à Wish You Were Here, cette politique menaçait de déboucher sur une impasse, ou tout au moins un immobilisme. Animals prouva que le groupe était capable de rebondir, et de trouver en lui-même les ressources en énergie et inspiration nécessaires à un sursaut créatif. Mais celui-ci allait s'avérer avec le recul un baroud d'honneur.
Très impliqué personnellement dans le projet The Wall (émaillé de thèmes et anecdotes autobiographiques), Waters a des idées très précises sur ce qu'il veut entendre. Et pour la première fois, il n'accepte pas l'inadéquation entre les capacités de ses collègues et ce qu'il attend d'eux. Autrefois, il aurait fait des concessions et révisé ses exigences, au nom des principes démocratiques qui ont régi Pink Floyd depuis ses débuts. Mais ces principes, désormais il n'y croit plus. L'apathie de ses collègues, comparée à son propre niveau d'investissement créatif au service du groupe, ne justifie plus cet égalitarisme. Waters ne se sent plus obligé de ménager l'ego de ses acolytes. En d'autres termes, il n'y a désormais plus entre les membres de Pink Floyd le même attachement, ni surtout le même respect...
A sa
sortie (en
décembre
1979), The Wall
est un triomphe planétaire, avec 23 millions
d'unités vendues à ce jour de par le monde.
Exploit unique, Pink
Floyd vient de placer un deuxième album
dans le Top 10 des dix meilleures ventes de toute l'histoire de la
musique. En Angleterre, le simple qui en est extrait, le fameux
«Another Brick In The Wall, Part II» avec sa
chorale d'enfants, va offrir au groupe son premier numéro un
dans les charts des singles. Mieux vaut tard que jamais ! Plus fort
encore, cette chanson va carrément devenir un hymne
contestataire et sera reprise en chœur par les manifestants
adolescents d'un ghetto de Johannesburg. Pas si mal que ça,
en ces temps de punkitude effrénée où
le sport préféré des jeunes
générations est la chasse aux dinosaures !! Une
espèce dont Pink
Floyd, avec son public quasi-familial, sa
musique surproduite et ses shows cyclopéens, est pourtant
aux yeux de beaucoup l'archétype absolu...
La leçon de la tournée précédente ayant été bien retenue, sans parler des contraintes logistiques plus lourdes que jamais, le quatuor va adopter une toute autre méthode pour la promotion du nouvel album. Plusieurs jours durant, la caravane Pink Floyd va s'installer dans quatre salles soigneusement sélectionnées (à Los Angeles, New York, Londres, Dortmund, et à nouveau Londres pour finir), pour y donner vingt-neuf représentations entre février 1980 et juin 1981. Orchestre de doublures, musiciens disparaissant peu à peu derrière un mur que construisent les roadies, énorme marionnette du professeur animée par une grue, incontournable cochon traversant la scène... : on ne compte plus les morceaux de bravoure.
Lorsque
Waters a
proposé The
Wall à ses compagnons, il avait
déjà
en tête l'idée d'en faire un film. Projet
repoussé dans un premier temps, pour se consacrer
à la tâche, déjà assez
lourde en elle-même, de l'enregistrement du disque. Le
succès de ce dernier va lui donner l'autorité et
la crédibilité nécessaires pour
relancer l'idée. Alan Parker, au départ
sollicité comme producteur, finira par réaliser
le film en question, et réussira, non sans mal, à
convaincre Waters d'abandonner l'idée d'endosser le
rôle de Pink, le personnage principal.
Mais on ne contrôle pas si facilement Roger Waters ! Les prises de bec entre lui, Parker et le dessinateur Gerald Scarfe, qui est responsable des impressionnantes animations qui ponctuent le film, sont restées dans toutes les mémoires. Waters finit par être envoyé en 'vacances', et quand il revient, le projet lui a définitivement échappé. Bien que vexé, il aura cependant l'honnêteté de reconnaître que la personnalité et la vision du cinéaste ont beaucoup apporté au projet initial. Celui-ci est présenté au festival de Cannes 1982 sans faire beaucoup de vagues, mais il remporte au final un beau succès populaire et devient culte en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

