BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PINK FLOYD (8/12) - Suite >

Portrait de famille

David Gilmour

«De bon goût. Lent et de bon goût». La formule est de Steve Vai, virtuose de la guitare s'il en est. L'art de David Gilmour tient-il tout entier dans ces deux qualificatifs ? Pas forcément, en tout cas dans le contexte de Pink Floyd. D'abord parce que le 'style Gilmour' ne se fit pas en un jour. Entre la maturation d'une expression personnelle et le poids de la succession d'un Syd Barrett dont il avait été l'ami mais dont il n'appréciait que modérément la musique, Gilmour mit un certain temps à endosser un rôle de 'frontman' dont il avait le physique, mais pas le tempérament. Chaque album marqua ainsi pour lui le franchissement d'une étape : débuts comme chanteur principal sur More, comme compositeur sur Ummagumma, comme guitariste soliste flamboyant sur Atom Heart Mother... pour ne se révéler vraiment qu'avec Meddle, premier disque de Pink Floyd dont la guitare constitue un attrait vraiment primordial.

Pour autant, Gilmour en restera là dans cette évolution, semblant se contenter par la suite de bien faire son travail - de mieux en mieux certes, mais sans que son personnage prenne vraiment l'épaisseur attendue. Contrairement à Rick Wright, il ne faut sans doute pas voir le résultat d'un étouffement de son individualité par un Waters trop ombrageux. A l'image de son premier album solo, le sobrement nommé David. Gilmour, le guitariste-chanteur n'est simplement pas mu par une ambition personnelle dévorante.

Ce constat peut paraître paradoxal au vu de son combat 'carriériste' contre Waters pour obtenir la propriété de la 'marque' Pink Floyd, et les millions dollars que celle-ci implique... Mais cette vision cynique de Gilmour, induite surtout par les enjeux financiers en présence, dissimule encore une fois une problématique dont les tenants et aboutissants sont finalement assez prosaïques : comme il l'a dit avec bon sens, Gilmour a travaillé dur pendant deux décennies pour populariser l'entité Pink Floyd, pas lui-même en tant qu'individu, et il était dès lors fondé à protester lorsque Roger Waters décida unilatéralement de le priver de son outil de travail, et accessoirement de sa source de revenus...

Evidemment, cette argumentation aux accents légitimistes passe opportunément sous silence un autre facteur qui joua sans doute son rôle dans le désir de Gilmour de ressusciter Pink Floyd en 1986 : le succès tout relatif de son second album solo, About Face (1984). N'ayant pas l'orgueil d'un Waters, il ne persévéra pas plus longtemps dans cette voie sans issue (jusqu'au récent rebondissement de son concert solo à Londres - voir plus loin - et finalement la parution de On An Island et de sa tournée consécutive en 2006).

Les débuts du nouveau Pink Floyd seraient certes difficiles, l'écriture des morceaux d'A Momentary Lapse Of Reason prenant des allures d'auberge espagnole (le guitariste n'a jamais été un compositeur très prolifique, sans parler du parolier, en hibernation depuis le début des années 70...). Mais une fois le groupe remis en selle, Gilmour aura l'intelligence et la sagesse de recentrer la conception de l'album suivant autour d'un trio à nouveau fonctionnel, le noyau 'classique' Gilmour-Wright-Mason, renouant ainsi avec le Pink Floyd éternel.

On pourra certes objecter que ce Pink Floyd là n'a rien de fondamental à nous dire. C'est peut-être vrai sur un plan littéraire, quoique l'introspection complaisante de Roger Waters ne soit pas forcément plus intéressante, abstraction faite de son talent de plume. Mais musicalement, tout amateur de Pink Floyd un tant soit peu objectif ne pourra nier que les meilleurs moments de The Division Bell sont dignes d'être comparés avec les grands albums des années 70. Avec une mention particulière pour le superbe «High Hopes», dont la musique signée par Gilmour seul prouve que «Comfortably Numb» n'était pas un accident de l'histoire, mais l'œuvre d'un compositeur certes peu prolifique, mais capable de tutoyer à l'occasion la perfection. Et rien que pour cela, David Gilmour mérite assurément des applaudissements...

Depuis la dernière tournée de Pink Floyd en 1994, l'homme s'était fait discret, ne sortant de sa luxueuse retraite que pour jouer les utilités aux côtés de Paul McCartney (n'oublions pas non plus son solo non crédité sur l'album solo de Rick Wright). Puis il y a eu cette requête inattendue de Robert Wyatt, vieil ami des débuts du Floyd quand celui-ci partageait les scènes londoniennes avec Soft Machine : chargé de la programmation de l'édition 2001 du prestigieux festival MeltDown, Wyatt a convié Gilmour à s'y produire, en solo - sans visiblement se douter du retentissement d'un tel événement. En quelques jours, tous les billets disponibles furent vendus. Le 22 juin, Gilmour a donc investi la scène du Royal Festival Hall, en compagnie notamment du pianiste Michael Kamen, compagnon de route du Floyd depuis l'époque de The Wall. Au menu : quelques morceaux de Pink Floyd, dont l'antédiluvien «Fat Old Sun» (et un «Comfortably Numb» avec Wyatt en guest-star invisible !), quelques reprises, et une nouvelle chanson intitulée «Smile». On parle de la sortie d'un 'live' tiré de l'événement, et d'autres concerts londoniens à l'automne (c'est finalement un set acoustique et intimiste tiré d'une tournée datant de début 2002 qui fera l'objet du DVD David Gilmour In Concert, sorti en 2002 (cf. Big Bang n° 47 - ndlr, la présente rétrospective ayant été rédigée en 2001). Faute d'une (ultime ?) résurrection de Pink Floyd, nous entendrons au moins reparler de David Gilmour...

Rick Wright

Si Rick Wright fut, au lendemain de la défection de Syd Barrett, celui dont on pensait que viendrait la relève en termes de créativité et de leadership, force est de constater que sa contribution à Pink Floyd allait en fait, d'année en année, se révéler de moins en moins conséquente. Jusqu'à son renvoi par Waters, certes humiliant et indéfendable dans la forme, mais difficilement contestable quant à la réelle nécessité de sa présence à ce stade. Les problèmes personnels du claviériste n'étaient que l'arbre cachant la forêt d'un dilettantisme de plus en plus affiché, sa motivation vis-à-vis de la musique paraissant de moins en moins évidente.

On se souvient pourtant d'un temps, dans les premières années du groupe, où Wright ne manquait pas d'ambition, voire parfois de prétention, revendiquant le rôle de premier plan de Pink Floyd dans la culture de son temps. «Sysyphus», sa contribution pompeuse et absconse à Ummagumma, fut heureusement la dernière incursion dans cette voie d'un musicien dont le talent, et parfois le réel génie, s'est toujours situé à l'exact opposé de cette attitude : du côté de l'économie de moyens, donc de l'essence même de la musique. C'est ce Rick Wright là que l'on préfère, celui des nappes de claviers impalpables et des atmosphères hypnotiques, celui-là même qui nous revint après une bien trop longue absence dans les plages instrumentales du dernier opus en date du Floyd, The Division Bell.

Lors de la sortie en 1978 de son premier album solo, Wet Dreams, collection de chansonnettes ternes et d'instrumentaux bien en-deçà de son talent réel, Wright affirma avoir hésité un moment entre cette formule 'sans prétention' et un album de 'virtuosité purement jazz'. Il n'y a pourtant rien, dans l'œuvre enregistrée du claviériste, qui puisse laisser entrevoir en lui un instrumentiste plus qu'honnête, ou un compositeur apte à gérer la complexité de la musique classique ou la haute technicité du jazz-fusion. Comme Mason, avec certes un supplément de grâce, Wright dispose d'un registre limité, hors duquel il sombre rapidement dans des voies balisées (à moins de considérer que ses solos de piano dans «Pow R Toc H» ou «San Tropez» relèvent du jazz, alors qu'ils ne font qu'en pasticher certains clichés).

Agaçant quand il transige avec la ligne de conduite qui a engendré ses prestations les plus mémorables (la sobriété en est le maître-mot), Wright fut en revanche au cœur de la magie du grand Pink Floyd. Sa prestation sur The Piper At The Gates Of Dawn, marquée par le son unique de l'orgue Farfisa, fit beaucoup pour imposer les claviers comme ingrédient essentiel du 'trip' psychédélique, ancêtre du progressif. Les années suivantes le virent poursuivre cette démarche, centrée sur les claviers en tant que vecteur de rêve sonore, s'enrichissant au fur et à mesure de l'apport des avancées technologiques, et restant longtemps à la pointe des progrès en la matière.

On rappellera par exemple que les nappes de claviers de «Shine On You Crazy Diamond», dont n'importe qui peut aujourd'hui obtenir une imitation correcte sur le moindre orgue électronique bas de gamme, relevaient en 1975 de l'exploit. En effet, les synthétiseurs étant encore monophoniques (c'est-à-dire ne pouvant jouer qu'une note à la fois), les nappes restaient l'apanage du Mellotron, et pour obtenir l'effet voulu, Wright dut superposer, note après note, une multitude de pistes différentes. Beaucoup de travail en amont pour un résultat qui paraît couler de source : voilà Rick Wright dans ce qu'il a de meilleur.

Dans la foulée de sa 'résurrection' dans The Division Bell (dont il signait et chantait même un titre pour la première fois depuis près de vingt ans), Wright sembla poursuivre sur sa lancée en publiant, à peine la tournée mondiale de Pink Floyd terminée, un second album solo, Broken China (on préférera passer sous silence sa collaboration en 1985 avec Dave Harris, du groupe Fashion, sous le nom de Zee, un ratage complet), écrit en collaboration avec Anthony Moore pour les textes. Un disque fort réussi, tout en demi-teintes, interprété par une pléiade de pointures (Manu Katché, Pino Palladino... et même David Gilmour, non crédité, pour le solo de guitare de «Breakthrough»), et magnifiquement servi au chant, sur deux titres, par Sinead O'Connor.

Hélas, Rick Wright a oublié depuis ces bonnes résolutions, et depuis cinq ans, c'est à nouveau le silence radio. Un article publié par le magazine anglais Mojo à l'occasion de la publication du live Is There Anybody Out There ? nous le montrait remarié, installé aux États-Unis, et ayant eu enfin le courage de se confronter à Roger Waters, dont la tournée américaine faisait escale à quelques kilomètres de chez lui. Apparemment, les retrouvailles furent courtoises, mais pas vraiment chaleureuses...


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