BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PINK FLOYD (9/12) - Suite >

Roger Waters

Nul ne sait vraiment ce qui, dans la réputation peu enviable de Roger Waters, relève de la vérité, de l'exagération ou de l'affabulation. Tyran égocentrique ? Ecorché vif trop lucide et exigeant avec lui-même pour accepter les compromis ? Ces deux extrêmes semblent cohabiter dans sa personnalité, celle-ci étant quoi qu'il en soit plus complexe que l'image donnée de lui dans les médias, toujours prompts à ranger les artistes dans des cases et des rôles déterminés à l'avance. Roger Waters, c'est la victime d'un succès trop gigantesque, le mauvais perdant, la rock-star paranoïaque... Bref, le méchant de l'histoire...

Ce serait pourtant faire bien peu de cas du Waters des premières années, qui représentait au sein de Pink Floyd exactement l'inverse : un homme lucide, sensible, honnête, posant un regard pertinent et éclairant sur le monde. Qualités qu'il n'a du reste jamais vraiment perdues : il a simplement eu le tort de détourner son regard du monde et de le poser, trop systématiquement et avec trop de complaisance, sur son propre nombril. C'est ce virage qui a favorisé l'émergence, chez Waters, des aspects les plus désagréables du personnage; aspects totalement inexistants, dans son image publique, jusqu'à Animals, où sa mainmise sur l'écriture commençait à suggérer une prise de pouvoir au sein d'un groupe jusqu'alors parfaitement démocratique.

Avant d'exister à tous les niveaux, la domination de Roger Waters s'exerça d'abord sur le plan littéraire. Devant l'incapacité manifeste de David Gilmour et Rick Wright de pondre des textes un tant soit peu intéressants ou profonds, il s'accorda le titre d'unique parolier de Pink Floyd, sans du reste que ses collègues ne songent à le lui contester. Et de fait, cette décision fut totalement bénéfique au groupe, le talent de plume de Waters étant incontestable. Des premières épopées SF aux douloureux épanchements cathartiques post-Meddle, le parcours est quasiment sans faute. Et c'est peu de dire que les œuvres-phares du grand Floyd lui doivent beaucoup. C'est son imagination dynamisante pour ses compagnons et sa soif d'en découdre qui ont maintenu le dinosaure en vie pendant ses plus belles années.

En revanche, sur le plan technique, c'est un musicien honnête, sans plus. En concert, où il faisait pas mal d'erreurs (du genre continuer à jouer en ré quand ses copains étaient passés au mi), il demandait toujours à Wright d'accorder sa basse et une légende tenace veut que Gilmour en personne ait pondu et joué un certain nombre des parties de basse sur les disques...

Il a commencé sa carrière solo en 1970 en compagnie de Ron Geesin, compositeur contemporain (plus tard impliqué dans le projet Atom Heart Mother) avec lequel il conçut Music From The Body, bande-son du documentaire du même nom. Soit une trentaine de petites pièces, avec au menu, musique concrète, compositions de facture classique, bruitages incongrus, trois ou quatre ballades acoustiques typiques de notre homme, et un dernier morceau, un étrange blues 'gospellisant' où l'on retrouve le Floyd au grand complet.

C'est après The Final Cut qu'il se met sérieusement au travail avec The Pros And Cons Of Hitch-Hicking. L'occasion de se tester en solo avec un projet conçu (en 1978) alors qu'il faisait encore partie du groupe et une manière de galop d'essai, histoire de tester la température. Qui était tiède si l'on en juge par les résultats commerciaux... Six cent mille copies furent tout de même écoulées de par le vaste monde, et le titre éponyme aura même connu la faveur d'une diffusion (modérée) sur les ondes radiophoniques. En revanche, la tournée qui suivit (pour laquelle il réussit à convaincre Eric Clapton, invité sur le disque, à le suivre sur la route) fut assez catastrophique. Un grand nombre de dates durent être annulées en raison d'une mévente des billets, et Waters perdit à cette occasion beaucoup d'argent.

C'est avec son deuxième album, Radio K.A.O.S., qui sortit trois mois avant A Momentary Lapse Of Reason, qu'il pensait définitivement river leur clou à ses anciens camarades. Las, livré à lui-même et à ses vieux démons, il n'y fait que la démonstration inverse de celle qu'il escomptait. Si son talent pour pondre des concepts aussi délirants que caustiques est toujours là, intact, pour le reste il ne semble avoir retenu du Floyd que ses penchants coupables pour la surproduction aseptisée, travers qui n'est hélas pas contrebalancé par le lyrisme instrumental d'un Gilmour ou Wright...

Avec une obstination dont on ne sait s'il faut louer le caractère téméraire ou plaindre l'acharnement suicidaire et masochiste, il ira jusqu'à se mettre en concurrence directe avec ses anciens compagnons en tournant en même temps qu'eux. On connaît le résultat des courses. Est-ce qu'au moins, ces soirs-là, il eut la satisfaction de jouer pour un public qui savait pour qui et pour quoi il était là ?

Sonné par l'échec de Radio KA.O.S., il ne refera surface qu'en 1993 pour sa dernière tentative en date : Amused To Death. Fort heureusement, comparée aux deux précédentes, cette œuvre est autrement convaincante. Elle réhabilite en effet Waters en tant que compositeur, alors que l'on aurait pu légitimement croire que son introspection par trop complaisante avait fini par anesthésier, voire annihiler, ses facultés créatrices. Une théorie renforcée par les médias tentés d'appuyer, par goût du sensationnalisme, le parallèle tentant avec la destinée tragique de Syd Barrett.

Certes, avec Amused To Death, quelques tics irritants persistent, comme le chant parfois excessivement affecté où l'usage intensif des bruitages, ils sont cette fois utilisés dans un contexte qui, à l'image de The Wall, tend à les justifier. Mais c'est surtout par sa plus grande consistance mélodique qu'il tranche avec ses deux devanciers.

Si la volonté de faire machine arrière est évidente (ne serait-ce que par nécessité croissante de prouver une paternité sur l'œuvre passé de Pink Floyd), il ne s'agit pas seulement de faire valoir quelques clins d'oeil en évoquant les grands albums, comme cette réminiscence du bon vieux sonar d'«Echoes». En fait, Waters use bel et bien d'éléments musicaux progressifs, dans le sens où ceux-ci, comme avec son ancien groupe, s'inscrivent dans un large «champ des possibles».

Evidemment, le problème, c'est qu'il n'a pas pour autant totalement renoncé aux ingrédients qui répondent, eux, à des contraintes catégorielles plus identifiables (rock, country, gospel...). La cohabitation de ces deux options opposées s'avère difficile, sans être franchement ratée. Et même si l'on finit par s'y habituer, les parties qui y sont le moins soumises demeurent souvent les plus convaincantes.

Quoi qu'il en soit, et en dépit de la présence d'intervenants prestigieux comme Jeff Beck, la destinée commerciale de l'album ne sera guère plus brillante. Finalement, le seul vrai regain médiatique de Roger Waters depuis son «départ» de Pink Floyd restera le concert-événement The Wall donné à Berlin en juillet 1990. Celui-ci vit la participation d'une pléiade de stars, dont The Band, Joni Mitchell, Van Morrisson et les inénarrables Scorpions (les seuls, avec Cyndi Lauper, à se montrer vraiment ridicules) - un plateau qui en disait long sur le respect porté par le monde du rock et de la pop à l'œuvre en question...

Depuis, plus rien. Si ce n'est un retour à la scène en 1999, dont a témoigné depuis un disque live, In The Flesh (chroniqué récemment dans ces colonnes), venu le rappeler à notre souvenir (jusqu'à sa fracassante apparition scénique aux côté des autres de Pink Floyd à l'occasion du Live 8 en 2005, restée malheureusement sans véritable suite, et sa dernière tournée qui le verra notamment se produire à Magny-Cours en juillet 2006 - ndlr misa à jour 2007)... Et la rumeur persistante d'un concept-album ayant pour thème la révolution française, dont on annonce la sortie imminente tous les six mois depuis une dizaine d'années - et qui va bien finir par arriver ! (chose faite courant 2006, avec la sortie de Ca Ira, sur un livret d'Etienne Roda-Gil - cf. la chronique de l'album publiée sur ce site)...

Nick Mason

L'importance de Nick Mason dans Pink Floyd ne saurait se réduire à son rôle de premier plan dans le perfectionnisme sonore qui a contribué à la légende du groupe (il fut notamment le pionnier de l'amplification tom par tom et en stéréo de la batterie, devenue banale depuis). Certes, il n'y a pas lieu d'épiloguer sur son jeu de batterie, dépouillé et minimaliste jusqu'à se limiter parfois à un simple rôle de méotronome (et encore, pas toujours d'une régularité irréprochable), quand sa lenteur ne vire pas à un certain pachydermisme.

Logiquement, sa carrière de batteur hors du Floyd ne fut guère florissante. Seul le trompettiste et compositeur Michael Mander vit un intérêt à faire appel à ses services sur disque et sur scène; mais sans doute fallait-il y voir un geste d'amitié à l'égard de celui dont l'album 'solo', Fictitious Sports (1981), n'était qu'un prête-nom de complaisance à Carla Bley (alors compagne de Mantler), dont Mason voulait promouvoir par ce biais le travail.

Une histoire d'amitié, donc, pour ce bon vivant, passionné de courses automobiles (il a participé à plusieurs reprises aux 24 Heures du Mans), qui aura ainsi rendu service à ses amis en invitant des musiciens peu fortunés à utiliser gratuitement son studio londonien, Britannia Row (le saxophoniste Gary Windo) et en officiant comme producteur sur des disques de Robert Wyatt (le légendaire Rock Bottom), Gong, Steve Hillage et même les punks de Damned. Un rôle que Mason tint non seulement avec compétence, mais aussi avec talent, ses 'clients' louant sa capacité à traiter des masses sonores complexes tout en préservant l'indépendance et la clarté des timbres.

Vieil ami de Mason depuis l'époque où Pink Floyd et Soft Machine partageaient les scènes de l'underground londonien, Robert Wyatt est du reste celui qui a su le mieux résumer l'essence de sa contribution à la musique de Pink Floyd : «Le jeu de batterie de Nick s'apparentait au battement d'une pendule, mais c'était exactement ce dont ils avaient besoin. Pour leur style de musique, basé sur l'électronique, son approche convenait parfaitement - dépouillée...».

Effectivement, les limites de Mason, et la modestie dont il sut faire preuve à ce sujet, furent un ingrédient essentiel de la musique de Pink Floyd, son registre limité l'incitant à persévérer dans une voie certes étroite, mais personnelle et, jusqu'à un certain point en tout cas (tant que les autres membres du groupe acceptèrent leurs propres limites), probante. Tant pis pour la virtuosité, de toute façon seule la musique compte vraiment : la philosophie du meilleur Pink Floyd personnifiée par un seul homme...

(complément du dossier paru dans Big Bang n°40 - Juillet 2001)


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