BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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Halloween (1977)

Alors que les deux disques précédents avaient été enregistrés pratiquement live en studio, Halloween est peaufiné pendant cinq semaines aux studios Aquarius (les studios de plus en plus performants de Jean Ristori, que l'on retrouve au violoncelle sur un morceau) et bénéficie des dernières avancées technologiques en la matière, de manière à pouvoir rivaliser avec les meilleures productions anglo-saxonnes. Pour être à la hauteur, les quatre musiciens, qui se sont adjoint les services d'un nouveau bassiste, Michel Masson (une vieille connaissance - ce groupe sera jusqu'au bout une histoire de copains !), y ont mis toute leur foi, toute leur conviction, toute leur vision de la musique, tous leurs espoirs aussi. Le résultat est le reflet réel de leurs capacités et de leurs aspirations, assez proche de ce qu'ils voulaient obtenir. L'aboutissement d'un style en marge de toute classification, la résultante d'une démarche unique.

Halloween, dans son emballage soigné et luxueux, est une sorte de voyage imaginaire d'une petite fille au pays des poupées tristes (aucun rapport avec les citrouilles ni la BO du film de John Carpenter). Les textes, écrits en commun mais inspirés d'une histoire ésotérique imaginée par Victor, sont une fois de plus traduits en anglais. Choix judicieux pour espérer une carrière hors de nos frontières mais surtout parce que notre langue, si elle est parfaite pour parler de philosophie et de réflexion, n'est peut être pas la plus adaptée à décrire les émotions et les sentiments les plus forts, l'enthousiasme et l'exaltation...

Musicalement, le groupe dit s'être inspiré du «romantisme trouble de Gustav Malher» et de celui, ambigu et langoureux du film de Visconti, «Mort A Venise». Ce qui ne saute ni aux yeux ni aux oreilles. Comme sur Strands on retrouve des moment de «pure magie», sans y retrouver sa noirceur. La plupart du temps, on croirait traverser un songe, traversé de longs éclairs de guitares, déchirants de sensibilité, de plus en plus proches du lyrisme d'Edgar Froese (Tangerine Dream). Halloween semble éclairé de l'intérieur, un nouveau jour qui se lève et vient chasser les ténèbres oppressantes de Strands comme semble l'indiquer le titre «Dawn over Darkness», le sommet du disque, symphonie crépusculaire baignée de synthés sur lesquels les guitares viennent suspendre leur vol. Et Gilbert y chante mieux que jamais. Si l'on doit une nouvelle fois évoquer les Pink Floyd, leurs idoles de toujours, c'est à travers l'influence que ces derniers ont eu sur Eloy, car c'est bien un Eloy possédé par une incomparable tristesse existentielle auquel on pense ici. Que n'a ton pas reproché à ce disque cette tristesse. Mais a un tel point de désolation, la tristesse ne relève-t-elle pas autant de la beauté pure que de la résignation sereine ?...

Halloween paraît en décembre 77, autant dire au mauvais moment. L'époque n'est plus aux grandes fresques sophistiquées. Le show biz et la presse spécialisée préfèrent alors soutenir un mauvais punk qui fait parler de lui à moindre frais plutôt que de reconnaître les vrais talents. Naturellement, CBS, après deux changements de directeurs artistiques, ne fait aucun effort pour soutenir le disque, et passe complètement à côté de l'ombre et de ce rêve étrange.

L'année suivante, après avoir joués devant 15 000 personnes au Palais des Sports de Lisbonne (Portugal), comme une dernière preuve de leur succès et de leur potentiel, Pulsar jette l'éponge et quitte finalement CBS...

Bienvenue... (1981)

Quelque peu secoué par l'épisode CBS, Pulsar refusera dorénavant de jouer le jeu des grands médias et du rock'n'roll circus. Après un break de quelques mois, ils se tournent vers une nouvelle forme de collaboration, suite à la rencontre de Bruno Carlucci qui dirige une compagnie de théâtre d'avant garde, fondée par lui en 1965.

Cette association de créateurs se concrétise tout d'abord en 1980 par la participation musicale de Pulsar à une création originale de Carlucci, «Ballade pour un Monde Provisoire» qui ne verra malheureusement pas le jour sur disque. La même année, ils décident d'adapter certains textes de l'écrivain autrichien Peter Hankle. Ils choisissent ceux de Bienvenue Au Conseil d'Administration, un livre surréaliste écrit au début de la carrière de l'artiste, alors qu'il est encore en faculté de droit, entre 1961 et 65, et publié en Autriche en 1967 puis en France quatre ans plus tard. La pièce est créée en décembre 1980 au Théâtre de l'Est Lyonnais, complétée cette fois par la sortie d'un disque enregistré en plusieurs prises durant les mois d'avril et mai 1981. Sur scène, des phrases apparemment incohérentes (extraites du texte d origine), sont dites sur un ton lancinant par l'acteur Claude Lesko. «Elles retracent une banale relation de cause à effet entre un incident présenté de manière anodine (le fils du paysan a été écrasé par une voiture en faisant de la luge) et l'enchaînement inexorable des conséquences qui conduisent à l'écroulement de la charpente sur les administrés» (notes de livret). Tout cela pour nous parler de la culpabilité de l'homme moderne évoluant dans un monde cynique basé sur le profit. Thème oppressant pas si éloigné que ça de celui du monde futuriste décrit dans Strands... Ces prestations scéniques seront presque toujours jouée en direct, le groupe étant caché par une cloison.

A démarche nouvelle, volonté de coller à son époque, ce qui aboutit à une musique moins ambitieuse. Guitares lyriques et synthés préhistoriques ont été abandonnés comme une vieille peau avec les années 70. C'est déjà le son des 'eighties', clair, propre, sans relief, les synthés grinçants sautillent presque et les guitares sont à deux doigts de mordre. Pulsar, en équilibre entre deux époques, délaisse quelque peu le progressif neurasthénique qu'il a enfanté. D'ailleurs, non loin de là, les leaders de provinces (Atoll, Ange, Mona Lisa) ont eux aussi décidé de prendre en compte les nouvelles couleurs du temps qui passe plus vite que jamais. Mais Pulsar ne semble pas encore à l'aise avec ce style binaire et obtient une musique plus conventionnelle.

Pourtant, une étrange atmosphère de malaise subsiste, due au thème musicale principal et surtout aux magnifiques textes de Hankle qui évoquent davantage le désespoir de l'entre deux guerres (Kafka, Orwell) que le cynisme rageur des yuppies de Tom Wolfe.

Devant l'engouement du public lyonnais pour cette courageuse forme artistique, Pulsar et Carlucci décide de montrer Bienvenue... au public parisien (la pièce sera jouée plus d'une centaine de fois au Théâtre de l'Est Parisien fin 1981) et de profiter de ces représentations pour proposer en exclusivité au public présent dans la salle le disque gravé quelques mois plus tôt. Mode de diffusion plutôt restreint qui nous faisait d'autant plus espérer la réédition en CD. C'est chose faite aujourd'hui grâce à Muséa, qui a eu la bonne idée de compléter l'œuvre de base par une grande partie de l'album solo de Jacques Roman, le très new-age avant l'heure «Mélodie Boréale» (1986), où l'on retrouve d'ailleurs Roland à la flûte et Gilbert aux voix et percussions (mais malheureusement pas à la guitare...).

En 1981, Pulsar participe également à l'accompagnement musicale d'une autre pièce de théâtre, «L'Emploi du Temps» de Didier Gibily, puis décide de marquer le pas pour envisager calmement la suite à donner à la formation. C'est alors que Victor fait part de sa volonté de raccrocher (provisoirement) les gants. Les autres suivent, Pulsar est donc mis entre parenthèses...

Gorlitz (1988)

Sept ans plus tard, alors que chacun a entrepris des carrières diverses dans l'univers de la musique, sans perdre de vue le reste du groupe, Pulsar décide de se réunir de nouveau avec un autre objectif que celui de parler du bon vieux temps. Gorlitz, l'album mis en chantier, sera le dernier à ce jour.

Sur la face A du vinyle, on retrouve cette frappe unique, plus lourde que jamais, comme un cœur opprimé qui bat sur deux notes. On sent de nouveau le contact avec cette chair de claviers, blanche de la pâleur du désespoir. Avec une rigidité toute nouvelle, de la froideur métallique des rails glacés en hiver mais brûlant du passage des trains qui partent. Froid comme l'absence, poignant comme une gare désaffectée. L'autre face est moins inspirée, plus proche de Gold que de Pink Floyd, remplissage à demi avoué, quasi aseptisé par une production clinique. Gandil qui se met à chanter enfin juste et fort, fait une dernière fois pleurer sa guitare, et Pulsar tire sa révérence sur un dernier sanglot.

Epilogue

Pour dégager la beauté de ces choses, il faut d'abord les avoir reconnues et aimées avec enthousiasme, pour mieux les comprendre; il faut les voir avec du recul - mieux, avec de la hauteur. Métaphore quelque peu simpliste très largement utilisée de nos jours et sur tous les tons pour mieux nous dire qu'il est souvent préférable de laisser refroidir les événements si on veut éviter de proférer sur eux une opinion erronée ou injuste. Précaution également valable pour parler de musique progressive. Avec ce fameux recul, si l'on se contente de la juger humblement mais objectivement, on peut mieux mesurer ses forces et ses faiblesses, trier les passages inaboutis ou même insipides des moments à la perfection quasi inexplicable. C'est comme cela que l'on s'aperçoit aujourd'hui que nombre de formations prog des soi-disant «glorieuses seventies» peuvent être considérées aujourd'hui comme mineures, voir anecdotiques, leur pouvoir d'attraction, leur saveur, intimement liés à un contexte, une époque, s'étant effiloché avec le temps.

Avec Pulsar, on touche au phénomène inverse. Son époque n'a pas toujours été tendre avec lui. Certains ont même parlé de "caricature triste des progressistes britanniques (...) sans la moindre idée intéressante à retenir (...)" (Picard dans Best, fév. 78). Le véritable succès critique s'est fait attendre et n'est même jamais pleinement venu. Pourtant, plus de vingt ans après ce rendez-vous manqué, le groupe lyonnais apparaît au yeux de tous comme un axe majeur du mouvement progressif.

Puisse cette rétrospective vous permettre de faire la part des choses en découvrant ou en redécouvrant ce groupe à part, en plongeant dans l'univers lyrique auquel Pulsar donne accès quand il nous ouvre les profondeurs du royaume ou habitent les célestes enchantements des sons des 'seventies'. Plongez dès maintenant, pour que les ombres nostalgiques ne soient pas seules dans le secret...

Alain SUCCA

(dossier publié dans Big Bang n°40 - Juillet 2001)


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