L'ascension d'Univers Zéro dans le cercle des musiques innovatrices européennes va connaître un sérieux coup de pouce avec l'invitation lancée au groupe à participer au festival fondateur du mouvement Rock In Opposition, à Londres le 12 mars 1978. Il y partage l'affiche avec Henry Cow, initiateur de l'événement, et d'autres groupes venus du continent : Etron Fou Leloublan, Samla Mammas Manna, Stormy Six. Plus qu'un manifeste purement musical, RIO est avant tout conçu comme un réseau d'entraide pouvant permettre l'organisation de tournées à travers l'Europe pour chacun des groupes de la communauté. Le principe fonctionnera pendant plusieurs années, jusqu'au déclin de cette scène à partir du milieu des années 80.
Univers Zéro se produira à Londres - tous les musiciens vêtus de noir de la tête au pied, tradition immuable du groupe - dans une configuration déjà modifiée par rapport à son album. Canadien, Marcel Dufrane a été contraint de regagner son pays à l'expiration de son visa. Emmanuel Nicaise est lui aussi parti, Roger Trigaux le remplaçant à l'harmonium en sus de ses obligations de guitariste. Quant à Christian Genet, il a déclaré forfait quinze jours à peine auparavant, et deux remplaçant ont été dépêchés d'urgence : Guy Segers, qui réintégrera finalement le groupe, et Thierry Zaboitzeff d'Art Zoyd, groupe français basé à Maubeuge avec lequel UZ se sent de profondes affinités. De nombreuses collaborations suivront, allant de tournées communes à la participation amicale de musiciens de chaque formation aux projets de l'autre. Daniel Denis devait ensuite rejoindre Art Zoyd, tournant régulièrement avec ce groupe entre 1985 et 2000.
Le quintette Denis-Segers-Trigaux-Berckmans-Hanappier restera en place jusqu'à l'enregistrement du second album, Hérésie, au printemps 1979. C'est au terme des séances que Roger Trigaux annonce son départ. Ses motivations sont multiples : il se trouve trop accaparé par des tâches purement administratives au détriment de son travail d'instrumentiste; et il est en désaccord avec certains des autres membres d'Univers Zéro, qui souhaitent accorder une place plus large à l'improvisation. Trigaux considère qu'il s'agit là d'une rupture avec les idéaux collectifs du groupe, vers une mise en valeur égocentrique des individualités. Sa préférence va vers une musique totalement composée, où la guitare tiendrait une place plus importante. Il réalisera cet objectif avec sa propre formation, Présent, à laquelle participera également, pour deux albums et quelques tournées, Daniel Denis.
Plus que
la transition
logique entre 1313
et les albums suivants d'Univers
Zéro, Hérésie
peut apparaître avec le recul comme une expérience
à part et sans réel lendemain. On a souvent dit
à son propos qu'il s'agissait de l'un des disques les plus
sombres jamais enregistrés. C'est assez exact, autant du
point de vue de l'emballage (la pochette noire, où l'on voit
les cinq musiciens habillés de noir - leur tenue de
scène; les intitulés des morceaux) que de celui
de la musique, le plus souvent empreinte de lenteur et d'accents
morbides.
Composé au fil des mois par Daniel Denis à partir de fragments divers issus d'improvisations scéniques du groupe (un aspect de la musique d'UZ sous-représenté sur disque), «La Faulx» (25:25) est assez emblématique de cette approche : plus long morceau jamais enregistré par le groupe, il s'accorde tout le temps alloué par ce format pour imposer son climat, il faut en effet attendre près de dix minutes pour que les choses décollent vraiment, après une montée en puissance extrêmement lente initiée par l'harmonium, instrument qui vit alors son heure de gloire chez Univers Zéro. Du début à la fin, y compris dans les moments plus énergiques, on a l'impression d'une musique avançant comme lestée de souliers de plomb, et au final un peu trop statique, l'installation d'une atmosphère aussi funèbre que possible semblant finalement prendre le pas sur le contenu musical proprement dit.
A ce propos, on peut noter une évolution notable par rapport à 1313 au niveau du vocabulaire harmonique utilisé. Celui-ci s'avère plus avare en dissonances et autres grincements de cordes. Et paradoxalement, alors que la thématique de l'album se complait plus que jamais dans la noirceur, certains passages dégagent une luminosité inattendue. Encore une fois, ce constat semble s'appliquer en priorité aux séquences composées par Roger Trigaux, co-auteur de «Jack The Ripper» (13:30) et signataire unique de «Vous Le Saurez En Temps Voulu» (13:02), deux pièces en accord avec la noirceur ambiante tout en introduisant des effets de contrastes bienvenus. Toutefois, au moment du bilan, Hérésie laisse globalement un peu circonspect. La musique proposée y apparaît trop unidimensionnelle, son indéniable richesse n'étant pas assez mise en valeur dans un contexte général de prédominance de la forme sur le fond. La réussite des albums ultérieurs découlera en partie de l'abandon par Univers Zéro des aspects les plus empruntés et artificiels de son art pour concentrer ses efforts sur la seule substance musicale. En cela, il a peut-être compromis un destin tout tracé de groupe 'culte' (à la Devil Doll), mais a certainement conquis ses galons de formation majeure...
Contrairement à 1313, passé quasiment inaperçu, y compris dans la presse spécialisée (il aura fallu attendre le festival RIO pour qu elle s'intéresse au groupe - signalons notamment un article référentiel dans le mythique fanzine anglais Impetus), Hérésie fera l'objet de nombreuses chroniques, généralement très enthousiastes, saluant en Univers Zéro un nouveau-venu des plus prometteurs («un monument», écrit même Michel Lousquet dans Best).
Mais pour l'heure, le groupe doit combler le vide laissé par le départ de Roger Trigaux. Preuve s'il en fallait une que la guitare n'avait pas vocation, pour Daniel Denis, à devenir un élément prédominant de sa musique, son remplaçant sera un claviériste, Andy Kirk. Celui-ci joue en fait de la guitare a l'occasion, mais ne le fera guère sur disque, la seule exception étant «Influences», titre bonus de la réédition de Crawling Wind, enregistré début 1982. La place des claviers va logiquement se trouver renforcée par sa présence; outre l'harmonium et l'orgue, déjà joués par Trigaux, Kirk va introduire dans le paysage sonore d'Univers Zéro le piano acoustique (qui en deviendra l'un des fondements), et même le Mellotron...
Ceux Du Dehors,
troisième album d'UZ,
marque clairement l'entrée de plain-pied du groupe dans la
galaxie Rock In Opposition : en effet, il est enregistré en
quasi totalité au studio Sunrise, à Kirchberg
(Suisse), déjà fréquenté
avec assiduité par la famille Henry Cow, en juin 1980; et
surtout, il sera publié courant 1981 chez Recommended
Records, label indépendant de Chris Cutler, après
avoir fait l'objet d'une offre de souscription qui remportera un grand
succès (500 pré-commandes rien que pour le
Japon). Les souscripteurs en question recevront en cadeau un 45 tours
(sans face B) avec un titre inédit, «Triomphe Des
Mouches», repris depuis sur la
réédition CD de Cuneiform.
Dès les premières mesures de l'album, l'ampleur de l'évolution intervenue depuis Hérésie est évidente. Univers Zéro s'est manifestement converti aux vertus de la fée électricité, sans pour autant renoncer à la magie des timbres acoustiques qui ont toujours été au centre de son charisme musical. Le bien-nommé «Dense» (12:23) est sans équivalent dans l'œuvre du groupe par l'énergie impressionnante qu'il déploie d'emblée : les morceaux d'ouverture des autres albums - les précédents comme les suivants - débutent plus calmement. Force est pourtant de constater que ce démarrage en fanfare contribue à faire de Ceux Du Dehors l'œuvre la plus immédiatement séduisante d'Univers Zéro.
L'intitulé à double-sens du morceau s'avère des plus pertinents au vu de la richesse thématique déployée tout au long des rebondissements incessants qui l'émaillent, et de l'influence plus évidente que jamais des danses hongroises chères à Belà Bartok. Ceux que cette dernière référence intimiderait auraient tort de se laisser dissuader, tant l'exploitation par UZ du langage bartokien est transcendée par un sens du spectaculaire qui rend l'ensemble très accessible. La savante alternance d'emportements (irrésistibles) et d'apaisements (nourris d'une tension sourde) n'est pas sans évoquer, par ailleurs, l'art d'un groupe comme Änglagård, qui n'a du reste jamais caché sa dette à l'égard de Daniel Denis et ses acolytes, dont la réputation d'hermétisme est souvent très exagérée, pour ne pas dire fallacieuse.
L'autre pièce de résistance de Ceux Du Dehors, «Combat» (12:50), est signée par Andy Kirk, et démontre la parfaite assimilation par celui-ci des conceptions musicales d'Univers Zéro. Avec une spécificité qui la distingue des morceaux signés par Daniel Denis, souvent agencés selon une logique de montée en puissance par paliers : une structure plus 'épique', basée sur l'alternance et la complémentarité de séquences contrastées, non forcément sous-tendues par une progression logique. Cette approche confère un charme supplémentaire à cette pièce, au-delà de la beauté de certains thèmes, notamment une accalmie dominée par le piano et le basson - instruments symbolisant respectivement l'avenir et le passé pour UZ, puisque le basson disparaîtra définitivement (et malheureusement) de l'instrumentation du groupe après le départ de Michel Berckmans.
L'album est complété par plusieurs pièces plus courtes et fort différentes les unes des autres. «La Corne Du Bois Des Pendus» est aussi lugubre que son titre le laisse envisager, du fait en particulier de l'utilisation d'une vielle à roue et la présence d'un chœur sépulcral; mais cette surenchère dans le morbide, frisant la caricature, laisse entrevoir un second degré évident... «Bonjour Chez Vous» n'est pas moins déroutant, dans un registre exactement opposé, à la fois déluré et dissonant, un concentré d'énergie dégageant un enthousiasme communicatif. Quant à «La Musique D'Erich Zann», c'est l'un des rares exemples d'improvisation totale chez UZ, mais son registre purement bruitiste n'en fait pas l'un des plus consensuels.
L'élégant morceau de conclusion, «La Tête Du Corbeau», se distingue par le fait d'avoir été composé par Guy Segers, un cas unique dans l'œuvre d'UZ. Embellie par la prestation amicale au violoncelle de Thierry Zaboitzeff d'Art Zoyd, cette pièce fait regretter la faible productivité du bassiste. Seule autre composition connue de Segers (en tout cas par votre serviteur), datant d'après son départ du groupe fin 1983, le superbe «Onde Crépusculaire» verra le jour en 1995 sur la compilation Unsettled Scores de Cuneiform après avoir été complété par les contributions de membres de Doctor Nerve et des Rascal Reporters.

