Nouveau changement d'équipe au lendemain de la parution de Ceux Du Dehors : Patrick Hanappier et Michel Berckmans (qui rejoindra un peu plus tard Von Zamla) sont respectivement remplacés par Alan Ward (violon) et Dirk Descheemaeker (clarinettes). Ce dernier restera fidèle à Univers Zéro jusqu'à sa séparation, et continue aujourd'hui à participer aux albums réalisés sous ce nom par Daniel Denis. Cette formation durera près de deux ans (donnant des concerts en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en France et dans les pays Scandinaves), mais ne parviendra à enregistrer qu'un mini-album, Crawling Wind, publié uniquement au Japon en 1983, sur le label Eastern Works, filiale nippone de Recommended Records.
Ce disque, totalisant une vingtaine de minutes, comprend une face
enregistrée en studio et une improvisation en concert datant
de
mars 1982. Le premier des deux titres studio, «Toujours Plus
A
L'Est» (5:29), signé par Daniel Denis,
perpétue la
veine jubilatoire du 'rock de chambre' survitaminé - mais
sachant ménager aussi des séquences plus
contemplatives -
inauguré avec Ceux Du Dehors,
plein de rebondissements et d'une
inspiration mélodique sans faille. Le second morceau,
«Before The Heat», laisse par contre assez
circonspect :
créditée à Andy Kirk, cette
'composition'
s'apparente davantage à une improvisation
'minimali-bruitiste'
à l'intérêt somme toute
limité. Le versant
plus spontané d'UZ
est mieux représenté par
«Central Belgium In The Dark» (9:50), qui tout en
relevant
de la même pratique, produit un résultat bien plus
substantiel.
La récente réédition CD de Crawling Wind a vu sa durée plus que doubler avec l'ajout de trois longs morceaux bonus. Le premier, «Influences» (7:36), était apparu à l'origine sur le fameux double-album Recommended Records Sampler (1982). Composé par Andy Kirk, il est dans la lignée du UZ de l'époque dans le style comme l'instrumentation. Les deux autres plages sont quant à elles des enregistrements inédits, versions live de morceaux déjà connus : «Triomphe Des Mouches», le titre bonus de Ceux Du Dehors, par le line-up de 1983-84 (totalement renouvelé à l'exception de Daniel Denis...), avec notamment un solo de violoncelle enfiévré d'André Mergenthaler; et «Complainte», le morceau de clôture de 1313, interprété par l'équipe plus réduite officiant sur Hérésie (Denis y officie a l'harmonium), le résultat étant plus serein, moins austère. Petite remarque pour conclure : l'inclusion de ces deux titres, à l'insistance de Cuneiform, tient du miracle au vu du perfectionnisme de Daniel Denis, très réticent à l'idée de publier des interprétations imparfaites; l'idée d'un album 'live' complet semble par conséquent, et malheureusement, à exclure (en tout cas du vivant du maestro !!)...
L'automne
1983 voit de nouveaux bouleversements d'importance au sein du groupe.
Alan Ward et Andy Kirk déclarent forfait. Ils sont
remplacés par Jean-Luc Plouvier, un pianiste de formation
classique âgé de vingt ans seulement, mais
déjà familier de la musique d'UZ.
Le violon, lui, disparaît, cédant la place au violoncelle
d'André Mergenthaler. Suivront plusieurs mois de
répétitions, au terme desquels Guy Segers
décidera, une nouvelle fois, de tirer sa
révérence. Parmi les raisons musicales (il y en eut
d'autres) du divorce, une querelle esthétique à propos du
son du groupe : si Andy Kirk utilisait exclusivement des claviers
analogiques, Jean-Luc Plouvier introduisit pour la première fois
les synthétiseurs (en l'occurrence un DX7) dans Univers Zéro. Désireux de 'moderniser' l'approche d'UZ, Denis l'encouragera dans cette voie, Segers se montrant beaucoup plus sceptique.
Le nouveau quintette commence à tourner au début de l'année 1984, notamment en France et en Allemagne. Dans la foulée, il signe avec Cryonic, le label d'Art Zoyd (tiens, tiens...), qui réédite ses deux premiers albums en versions remixées (quelques nuances, mais pas de changements radicaux - ce sont elles que l'on retrouve sur les versions CD), avant de produire un nouvel opus, Uzed, enregistré à Bruxelles en septembre et octobre 1984, sous les auspices de l'ingénieur du son Didier de Roos, qui demeure à ce jour le fidèle collaborateur de Daniel Denis.
Seul album d'Univers
Zéro composé du début
à la fin par Daniel Denis, Uzed
est sans doute également
le plus équilibré. Pas de réelle
digression
improvisée ou bruitiste au programme, la musique
développe une esthétique cohérente,
tant au niveau
du fond que de la forme. Des changements notables sont intervenus,
logiques au vu du renouvellement quasi total de l'effectif du groupe :
clarinette et violoncelle ont fait leur apparition, tandis que le piano
et les divers claviers assoient leur rôle de pilier de
l'architecture sonore.
Le premier morceau, «Présage» (9:48) - introduit par une séquence atmosphérique rappelant les travaux récents de Jan Garbarek - se situe ensuite dans la continuité logique des précédentes expériences de 'rock de chambre', voyant se succéder tambour battant une série de thèmes à l'enchaînement savamment étudié. «L'Etrange Mixture Du Docteur Schwartz» (3:52) offre ensuite une version condensée des mêmes recettes, en maintenant l'inspiration mélodique au même niveau. Ce n'est pas tout à fait le cas de «Parade» (6:37), qui s'apparente plutôt à une démonstration de force, impressionante mais manquant un peu de lyrisme.
La réussite est en grande partie au rendez-vous sur «Célesta» (6:55), dont les deux premiers tiers dispensent une musique très paisible (la section rythmique en est totalement absente), mettant en scène le trio saxophone soprano-violoncelle-piano, la place accordée à ce dernier instrument creusant encore le fossé par rapport aux débuts d'Univers Zéro. Par contre, les deux dernières minutes, marquant une rupture assez brutale, avec l'irruption simultanée de la section rythmique et de la guitare électrique de Michel Delory, constituent un intermède trop bref pour ne pas sembler un peu incongru par rapport à ce qui précède...
Enfin, la pièce de résistance d'Uzed, «Emmanations» (15:43), confirme la réussite globale de l'album. Comme souvent avec les morceaux les plus 'épiques' d'UZ, la musique met (volontairement, par souci de dramatisation) un certain temps à trouver son rythme de croisière, visitant alors des contrées sensiblement plus sombres que sur les autres morceaux, plus fidèles à une certaine tradition du groupe. L'utilisation par Jean-Luc Plouvier de sons de synthé numériques typiques du DX7 en vogue à l'époque, confère de surcroît à l'ensemble un coté 'industriel' qui s'accorde assez naturellement à l'atmosphère ambiante.
Au total, malgré ses quelques faiblesses, Uzed s'impose, juste derrière Ceux Du Dehors, comme l'un des albums les plus recommandés pour un premier contact avec Univers Zéro. En plus de relever haut la main plusieurs défis simultanés - renouvellement du line-up et de l'approche musicale, prise en charge de l'écriture par le seul Daniel Denis - il s'avère constituer une porte d'entrée idéale vers les 'musiques nouvelles' pour le mélomane progressif.

