BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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1970-72 - Naissance d'une légende...

En revanche, dès la sortie de l'album suivant, en février 1970, la cause est entendue. Keith Ellis a laissé sa place à Nic Potter et, surtout, le saxophoniste David Jackson a rejoint le groupe pour en devenir une incontestable figure de proue. Le line-up classique, Hammill, Banton, Jackson, Evans, qui va œuvrer sur la presque totalité du répertoire de Van Der Graaf Generator, est, dès lors, réuni, et c'est une formation majeure qui entame son deuxième tour de piste avec The Least We Can Do Is Wave To Each Other.

L'énorme saut qualitatif que l'on peut constater entre les deux productions est sans conteste dû en bonne partie à Tony Stratton-Smith, le patron de Charisma, une toute jeune maison de production à la recherche de talents nouveaux (Genesis les rejoindra au printemps suivant). Il a été plus qu'impressionné par la qualité et l'originalité des textes de Hammill et il va consacrer beaucoup de temps et d'énergie à défendre son poulain, tout en offrant au groupe des conditions idéales de travail et en lui laissant une absolue liberté sur le plan de la créativité.

Mêlant avec maîtrise les climats sombres et torturés à des atmosphères plus éthérées, le disque offre quelques chefs-d'œuvre : l'angoissant «Darkness (11/11)», qui ouvre l'album et où la voix de Peter Hammill donne toute sa démesure, ou le poignant «Refugees», avec son émouvante introduction à la flûte et son thème de l'exil : un thème sur lequel le chanteur ne cessera de revenir tout au long de sa carrière. Mais, si ces deux derniers titres sont particulièrement saisissants, tous sont d'un remarquable niveau et aucune faiblesse ne vient entacher le sentiment d'étonnement et d'émerveillement qui saisit l'auditeur confronté pour la première fois à ce déferlement prodigieux. Même les morceaux d'apparence plus calme et moins accrocheurs de prime abord, comme «Out Of My Book» ou «What Would Robert Have Said», véhiculent une tension et une présence constantes. Et que dire de ce «White Hammer» qui se termine par une des plus intenses reprises de toute l'histoire du rock, avec cette cascade de saxophones hurlant sur tous les tons dans un indescriptible pandémonium ?

Très soudé, le groupe produit une musique dense et touffue où il est parfois difficile de savoir qui fait quoi. Mais, d'emblée, David Jackson se taille la part du lion. Omniprésent, superposant à l'envie les couches de saxes, il n'hésite pas à plonger dans les stridences les plus free et pose un contrepoint idéal aux explosions vocales de Hammill. Quant à ce dernier, si sa voix ne s'aventure pas encore dans les outrances futures, elle possède déjà un registre confondant et cette faculté à se briser, proprement bouleversante, qui en fait l'égal d'un Gabriel ou d'un Wyatt.

Enregistré six mois plus tard, H To He, Who Am The Only One enfonce le clou en enfilant avec maestria morceaux de bravoure et classiques indémodables. La première face attaque très fort avec le torturé «Killer», qui reste un des morceaux préférés des fans : «On a black day in a black month / at the black bottom of the sea, your mother gave birth to you and died immediatly... / 'Cos you can't have two killers living in the same pad / Now l'm really rather like you, for I've killed all the love I ever had». Mais comment ne pas être également touché par «House With No Door» et sa magnifique mélodie ou les plus alambiqués «The Emperor In His War-Room» et «Lost» ? Nic Potter va quitter le groupe en plein milieu des séances d'enregistrement, en juin 1970, et c'est désormais Banton qui va occuper ce spectre des fréquences à l'aide d'une basse à pédalier. Ce qui ne l'empêchera nullement, sur scène comme en studio, de continuer à produire un background d'une grande richesse avec son vieil orgue Hammond trafiqué dont il parvient à tirer d'incroyables sons. Un talent pour les bidouillages électroniques qui est d'ailleurs particulièrement mis en évidence sur «Pionneers Over C», une épopée science-fictionnesque au climat cauchemardesque d'une dizaine de minutes et futur cheval de bataille sur scène.

Publié en octobre 1971, le quatrième album, Pawn Hearts, est à la fois l'acmé et le requiem de cette première époque. Le groupe y apparaît en pleine possession de ses moyens, chacun de ses membres au meilleur de son inspiration et en osmose parfaite avec ses compagnons. L'album s'ouvre avec l'étrange et fascinant «Lemmings» : un morceau qui commence très normalement, pour se métamorphoser en quelque chose de totalement différent à mi-parcours, «Cog», avant de finir par s'effilocher dans une sorte d'improvisation évanescente qui n'est pas sans rappeler, dans l'esprit, celle que l'on retrouvera, deux ans plus tard, à la fin du «Dancing With The Moonlit Knight» de Selling England By The Pound.

La première face ne contient qu'un seul autre morceau, «Man-Erg», l'une des plus belles mélodies de Hammill en même temps que l'un de ses textes les plus saisissants avec Van Der Graaf : «A killer lives inside me / yes I can feel him move/ Sometimes he's lightly sleeping / in the quiet of his room / But then his eyes will rise and stare through mine / he'll speak my words and slice my mind [...] Am I really me ? Am I someone else ?». C'est avec «Man-Erg», et son éblouissante envolée finale, que se terminaient les concerts de la tournée 1975. Un 'final' que Roxy Music n'hésitera pas à citer intégralement sur son «Re-Make/Re-Model» !

La deuxième face, quant à elle, est l'écrin d'un joyau, la suite «A Plague Of Lighthouse Keepers», le «Supper's Ready» de VdGG (une référence et un modèle dont ne disposaient pas les musiciens à l'époque, puisque Foxtrot ne sortira qu'un an plus tard). Tous plus riches les uns que les autres, les thèmes s'y enchaînent avec un art consommé de l'équilibre. Cerise sur le gâteau, Fripp, qui avait déjà fait une brève apparition sur H To He, vient apporter une touche finale avec ses chorus incisifs.

Pour en finir avec Pawn Hearts, on ne pourra s'empêcher de noter que sa structure, deux morceaux sur une face, une longue suite sur l'autre, est identique à celle de Close To The Edge, paru un an plus tard. Sans vouloir prétendre que Van Der Graaf Generator a tout inventé, on ne peut lui nier son rôle de défricheur et de traceur de voie pour la génération suivante des grands groupes progressifs qui, eux, vont connaître le succès que l'on sait. Sans doute son relatif échec s'explique-t-il aussi, pour une large part, par le fait qu'il est arrivé trop tôt, trop fort...

En juin 1972, Charisma organise une tournée commune (qui passe par l'Olympia) avec Genesis et Lindisfarne, une formation de folk-rock très en vue à l'époque. Aux shows «à l'américaine» de Genesis, où l'ordre et les arrangements de chaque titre sont coulés dans le bronze et immuables de soir en soir (cf. l'entretien avec Francis Monkman dans le n°29), s'opposent les concerts souvent chaotiques de Van Der Graaf qui est incapable de jouer un morceau de la même façon deux soirs de suite. Sans parler de ces longues improvisations bruitistes dans lesquelles les musiciens n'hésitent pas à plonger avec délice dès que l'occasion s'en présente, avec des résultats... inégaux. «Sur trois concerts, un était littéralement horrible, plein de bruit et de chaos, un était honnête et un troisième extraordinaire», déclarera plus tard Hammill.

En moins de deux ans et demi, de janvier 1969 à septembre 1971, le groupe aura enregistré quatre disques, cinq en comptant Fool's Mate, le premier album solo de Peter Hammill auquel tout le monde a participé en ordre plus ou moins dispersé et, bien sûr, sans cesser de tourner. Cette sidérante productivité, même en regard des canons de l'époque, aura un prix. Les musiciens sont exsangues et la formidable énergie qui a présidé à la création du groupe semble épuisée. De plus, Hammill estime que le succès obtenu n'est pas en adéquation avec la qualité de sa musique et les efforts consentis. Pawn Hearts restera pourtant numéro un des ventes en Italie durant cinq semaines, alors qu'au même moment Genesis pointe à la quatrième place avec Nursery Cryme et Yes à la onzième avec Fragile ! Mais, en Angleterre où Yes triomphe, Van Der Graaf Generator n'arrive pas à dépasser le statut de groupe culte, malgré l'enthousiasme de certains journalistes.

La séparation est consommée durant l'été qui suit la tournée Charisma. Jackson part conduire des poids lourds sur les routes d'Angleterre et Hammill, quant à lui, retourne aussitôt en studio pour continuer son œuvre en solo.

Durant ces ceux années, que Peter Hammill va appeler les «lost years», Van Der Graaf Generator en tant que groupe va donc rester silencieux. Ce ne sera pas le cas de ses anciens membres. Rejoints par Nic Potter, Banton, Jackson et Evans vont enregistrer un disque entièrement instrumental, The Long Hello. Le résultat est sympathique, mais d'un intérêt limité, et fait surtout cruellement ressentir l'absence de Hammill. Quant à ce dernier, il va enregistrer pas moins de quatre albums, The Chameleon In The Shadow Of The Night, The Silent Corner And The Empty Stage, In Camera et Nadir's Big Chance, dont les trois premiers sont des chefs-d'œuvre absolus, et qu'il va promouvoir dans toute l'Europe. Ce sera le début des tournées en solitaire où il va subjuguer les assistances à l'aide d'une guitare et d'un piano.

Interprétant principalement des œuvres personnelles, mais aussi quelques morceaux du groupe, il sera ponctuellement rejoint par l'un ou l'autre de ses anciens partenaires. Il arrivera même que les quatre soient à nouveau réunis sur une scène. Mais les fans, qui, bien sûr, rêvent de voir les musiciens se lancer dans le flamboyant répertoire du groupe, seront à chaque fois déçus. Malgré leurs exhortations, jamais Hammill ne cédera. Pour pouvoir savourer «Killer» ou «Pionneers Over C» live, il faudra attendre la reformation du groupe, et la tournée qui s'ensuivra, au printemps 1975.


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