1974-76 - La renaissance du Phénix
Le 9 juin
1975, Van Der
Graaf Generator au grand complet entre en studio pour y
enregistrer
l'album de la renaissance. Un disque à la pochette toute
noire frappée d'un sigle métallisé et
d'un titre rouge sang qui annonce d'emblée la couleur :
Godbluff,
la colère divine (un titre inspiré par
la question d'un journaliste qui essayait de savoir de quoi il
retournait exactement avec le groupe, et qui s'était entendu
répondre : «godbluff music, man !»).
Les fans étaient restés sur le souvenir d'une musique d'une très grande intensité, mais à la violence encore contenue. Ils retrouvent une formation qui a décidé de se lâcher sans aucune retenue et a accouché d'une œuvre dont la puissance dépasse de loin celle du Red de King Crimson, qui avait pourtant déjà repoussé les limites du genre. Toute trace d'instrument acoustique a disparu et la production, résolument moderne, apporte au son du groupe une ampleur et une présence qu'il n'avait jamais connues. Une qualité encore perceptible de nos jours, et qui rend Godbluff écoutable sans aucun «réajustement». Ce qui, il faut bien le reconnaître, n'est pas le cas de la plupart des disques enregistrés dans la première partie des 'seventies'. Avant de pouvoir pleinement en apprécier le contenu, ceux-ci demandent le plus souvent une certaine accoutumance à ceux qui les découvrent aujourd'hui.
Cette amélioration au niveau de la production rend particulièrement justice à Guy Evans, en progrès constant, et dont le dynamisme et la virtuosité explosent littéralement. Tout le long des quatre plages qui composent le disque, c'est à un véritable récital, un quasi-solo de 40 minutes, que les auditeurs sont conviés. Déferlement incessant de rythmiques complexes et de breaks étourdissants d'inventivité et d'à-propos, utilisation des moindres éléments de la batterie comme autant d'instruments de percussions : un vrai régal pour, au final, un jeu qui n'est pas sans rappeler celui du Bruford de la période Red. Banton et Jackson, quant à eux, sont fidèles à eux-mêmes, parfaits, tandis que Peter Hammill a réussi à accroître encore l'intensité de ses interventions. Propulsé par un groupe qui n'a jamais aussi bien sonné, il fait passer sa voix, dans la même mesure, d'un chuchotis à peine audible à des hurlements de possédé qui pourraient presque faire craindre pour sa santé mentale. À tel point que pour l'admirable «Arrow», point culminant de ce disque, il n'est sans doute pas exagéré de parler de brutalité, voire de sauvagerie. Des termes bien peu usités dans ces colonnes ! La musique produite reste pourtant indéniablement progressive, riche en rebondissements et digressions musicales savamment orchestrées, brillante et excitante de bout en bout.
Aux qualités,
déjà nombreuses, de cet
enregistrement, on ajoutera l'aspect «conceptuel»
de sa construction, qui est devenu particulièrement
évident avec la réédition en format
CD. Constitué de quatre titres de longueurs similaires
(respectivement 7:25, 9:40, 9:47 et 9:45), le disque reprend, quoique
sur une échelle évidemment plus modeste, la
structure du Tales From
Topographic Oceans de Yes. Une structure
d'ailleurs directement inspirée de la musique classique avec
son découpage en quatre temps : premier mouvement avec
«The Undercover Man» et son introduction voix/saxes
chuchotée, montée en puissance au
deuxième mouvement avec «Scorched
Earth», explosion au troisième avec le terrassant
«Arrow» et retour à un calme relatif
avec «The Sleepwalkers», son intermède
clin d'œil-bossa nova et son final en fading.
Van Der Graaf Generator va promouvoir son nouvel opus dans toute l'Europe durant l'hiver 1975 et le printemps suivant. Avec, partout, un accueil qui ira au-delà des espérances des musiciens et qui surprendra les observateurs, qui pensaient le groupe définitivement tombé aux oubliettes. Visiblement, un public grandissant a redécouvert les trois albums Charisma et est impatient de voir le groupe en action, particulièrement en Italie.
Malheureusement, cette dernière tournée, qui prenait pourtant des allures de triomphe, ne va pas tarder à virer au cauchemar. Tout d'abord à Padoue, où la soirée se termine en une énorme bataille rangée entre clans rivaux après qu'une centaine de types masqués et munis de battes de base-ball aient envahis la scène dans le but de tout démolir. Puis, dans la nuit qui suit le concert de Rome, où le groupe a joué devant 16.000 personnes, c'est le camion contenant l'essentiel de leur matériel qui est volé. Ils refuseront de payer la rançon qui leur sera réclamée et, s'ils finiront par retrouver le camion, ils ne remettront jamais la main sur son contenu, estimé à 60000 livres (quelque chose comme 3 ou 4 millions de francs d'aujourd'hui !).
Réellement traumatisés et effrayés par les menaces dont ils ont fait l'objet, ils annuleront les dix dernières dates de leur périple et rentreront au pays après quatre journées d'angoisse et de tracasseries administratives. Arrivée au plus mauvais moment, alors que tout le monde s'accordait à penser que le groupe était définitivement en train de s'imposer, cette succession de problèmes fera dire à certains que Van Der Graaf Generator est maudit...
Passé
le
choc de Godbluff,
tout le monde se demande ce que
les quatre compères vont bien pouvoir proposer ensuite. La
réponse arrive moins d'un an plus tard avec ce qui reste
leur album le plus achevé : Still Life,
une merveille
d'expressivité.
«Pilgrims» et son «refrain» irrésistible, «Still Life» et sa construction symétrique en trois temps (peut-être leur plus belle création, un chef-d'œuvre absolu), ou le plus tonitruant «La Rossa», composent une première face d'anthologie. La seconde n'est pas en reste, avec «My Room» et son saxe langoureux, et surtout l'incandescent «Childlike Faith In Childhood's End». Près de treize minutes de pur bonheur avec un final grandiose qui laisse l'auditeur atomisé par la dernière éructation du chanteur et le dernier cri du saxophone.
Par rapport à celle de son prédécesseur, l'humeur générale du disque est par ailleurs beaucoup plus morose, pour ne pas dire morbide. Plus étouffante aussi, que ce soit sur le plan des arrangements ou sur celui de la production. La tension ne se relâche jamais et on n'y retrouve pas ces petites bouffées de fraîcheur apportées par des clins d'œil musicaux ou l'humour noir, très noir même, parfois, de textes comme «The Sleepwalkers». En revanche, le groupe s'y montre nettement moins agressif, même s'il ne s'est pas complètement assagi pour autant. Les soudaines montées d'adrénaline auxquelles il nous avait habituées sont bien présentes, en particulier sur ce «La Rossa» qui était déjà joué lors de la tournée de reformation. Mais elles ont tout de même baissé d'un cran par rapport aux déchaînements paroxystiques de Godbluff.
À n'en pas douter, Still Life est un authenthique chef-d'œuvre, un album à classer au même niveau que Selling England By The Pound ou Close To The Edge; ou, de façon peut-être plus exacte eu égard à l'intense nature de la musique, The Lamb Lies Down On Broadway et Relayer.
Ils
n'iront, cette
fois, pas plus loin.
Survenant après
l'apothéose de Still Life,
World
Record,
enregistré en mai 1976, est une réelle
déception. Les musiciens ont recentré leur propos
sur une musique plus directe, à l'inspiration moins dense,
et nous offrent le meilleur et le pire. Le meilleur avec le
troisième et dernier morceau de la première face,
«Masks», sans doute un des plus poignants que le
groupe ait produit : «After all the pantomimes are ended / he
peels all the make-up off his face / To reveal, beneath, the tears
running all down his cheeks / Alone, he opens to the world... but it's
much too late / He's been left, in the end, without a face».
Et le pire avec «A Place To Survive» ou ce
«Meurglys III, The Songwriter's Guild» de 15
minutes qui occupe quasiment toute la seconde face : plus qu'un morceau
réellement structuré, une longue, et pas
très convaincante, improvisation construite autour de la
guitare de Hammill (la Meurglys en question). Encore
«Meurglys III» peut-il, avec une bonne dose de
mauvaise foi, bénéficier des circonstances
atténuantes que l'on accorde aux
téméraires qui défrichent des terres
inconnues. Ce n'est pas le cas de «A Place To
Survive» qui s'avère tout simplement un
non-morceau, un «machin» dont il ne reste rien
après des dizaines d'écoutes et qui est tout
à fait indigne d'un groupe de cette stature. Les affaires
s'annonçaient pourtant plutôt bien avec le
sarcastique et misogyne «When She Comes» qui
démarre l'album avec son réjouissant riff de sax.
Outre la faiblesse du matériel le constituant, World Record, contrairement aux productions qui l'ont précédé, manque d'homogénéité. Et, après les errements de «Meurglys III», il se conclut par une petite pièce non dénuée de charme, mais un peu décalée par rapport au style Van Der Graaf, un «Wondering» d'une étonnante sérénité. Enfin, sérénité, n'exagérons rien. On reste très loin des extases mystiques à la Anderson. L'esprit tourmenté de Hammill le laisse rarement en paix et, chez lui, le calme est toujours de ceux qui annoncent les tempêtes (à propos de «Wondering», Hervé Picart parlera de la sérénité qui suit une crucifixion !).
Estimant que le groupe s'essoufle et se retrouve à nouveau dans une impasse, Peter Hammill décide de saborder sa formation pour la seconde fois. Dave Jackson, décidément attiré par les grosses mécaniques, part cette fois conduire une grue dans l'entreprise de son beau-frère ! Hugh Banton, pour sa part, va réussir à se dénicher un job de rêve et plus en rapport avec ses talents, directeur technique dans une entreprise qui fabrique et installe des orgues dans les églises.
Quant
à
Hammill, ne pouvant
sans doute rester inactif plus
que le temps qui sépare deux pistes d'un CD, il est
déjà reparti vers une nouvelle aventure. The
Quiet Zone/The Pleasure Dome est mis en boîte au
printemps
1977, avec l'inamovible Guy Evans à la batterie, le
violoniste Graham Smith et le revenant Nic Potter à la
basse, Hammill assurant le reste. Sans oublier le fidèle
Jackson (non crédité sur l'album) qui devait
être dans les parages au moment de certaines
séances si l'on en juge par quelques stridences
caractéristiques qui se font entendre ici ou là.
Mais
la
révélation de ce disque est Graham Smith,
un nouveau venu au look étonnant et que l'on verrait bien en
figurant dans un film sur l'épopée du Mayflower !
Son jeu s'intègre remarquablement à ce Van Der
Graaf new-look, plus direct et plus rock, où la
section
rythmique fait merveille.
Aussi
à
l'aise dans les moments de
totale frénésie que dans les plages plus
paisibles, il permet au groupe de livrer encore quelques morceaux
d'anthologie, comme le survolté «Cats' Eye/Yellow
Fever (Running)» ou le mélancolique «The
Wave».
Une autre évolution se situe au niveau de l'écriture de Hammill, que ses détracteurs ont souvent taxé d'hermétique, et qu'il a essayé de simplifier. Il justifiera cette nouvelle approche en expliquant qu'auparavant, il écrivait des textes très complexes à partir d'une ou deux idées par album et qu'il fait désormais le contraire. Le concept philosophique sous-tendant The Quiet Zone est riche et ambigu, mais il a essayé de l'exprimer par des mots très usuels et un langage presque basique. Ce qui, au vu des textes en question, peut sembler malgré tout un peu exagéré, car l'auteur n'a pu s'empêcher de lester encore sa prose de quelques lignes, superbes, mais totalement incompréhensibles.
À nouveau le plaisir est total. Passé l'effet de surprise, on était tellement habitué à cette osmose entre la voix et les saxes, on peut s'abîmer sans aucune retenue dans ce flot toujours aussi intense. Il s'agit bien de la même musique, de la même douleur. Les vieux démons sont toujours tapis dans l'ombre, et la «black room», symbole absolu de la détresse et de la clémence pour Hammill, est là, qui guette sa proie.
Sitôt l'enregistrement terminé, Van Der Graaf (le patronyme a perdu le Generator, ce qui ne gênera pas beaucoup les fans qui, de toute façon, ne l'appelaient pas autrement !) se lance dans une tournée européenne qui ne rencontre qu'un succès mitigé. À Bordeaux, le groupe ne parviendra à réunir que deux ou trois cents spectateurs là où il en avait rassemblé onze cents lors de la tournée Godbluff. Un double album live, Vital, sera d'ailleurs enregistré (en janvier 1978) à Londres... au Marquee, ce qui en dit long sur le nombre de personnes que le groupe déplace à l'époque en Angleterre, alors même que Genesis ou Yes remplissent les stades un peu partout dans le monde civilisé.
Mais le groupe paye son absence de la scène progressive en 1973 et 1974, les deux années qui ont marqué l'apogée du mouvement et son retour avec un Godbluff trop brutal pour la majorité des amateurs du genre. Un handicap que le plus consensuel Still Life n'a pu entièrement combler. Pour couronner le tout, il faut bien admettre que l'hiver 1977 n'est guère propice à la musique que défend cette revue, c'est le moins que l'on puisse dire ! De tous les groupes «dinosaures» (une expression, soit dit en passant, inventée par Fripp lui-même), Van Der Graaf est pourtant celui qui est le plus proche de l'énergie brute de ce punk qui n'en finit plus de déferler sur la vieille Europe. (Johnny Rotten s'affirmera d'ailleurs toujours comme un grand fan de Hammill). Mais il a l'irrémédiable tort de venir de cette époque désormais honnie sur laquelle la presse, particulièrement en Angleterre, tire à boulets rouges.
Seul
témoignage
officiel de
Van Der Graaf
sur
scène, Vital
est l'œuvre d'un groupe en formation
de combat. Combat pour la survie, comme l'expliquera Guy Evans lors de
leur passage à Paris. Les musiciens se retrouvent sans
contrat, après dix années de travail
acharné et de galères diverses, et dans une
situation financière si désastreuse qu'elle
entraînera la dissolution définitive quelques
semaines plus tard. La décision de produire un
enregistrement live n'a été prise qu'au dernier
moment, en désespoir de cause, dans une ultime et vaine
tentative pour remettre la nef à flots.
La musique est le fidèle reflet de cette période particulièrement dramatique. Jamais elle n'a été aussi hachée, aussi dure, aussi convulsive. Sidérant concassage musical, Vital unit dans une même incandescence brute des titres aussi différents que le violent «Nadir's Big Chance» ou les plus subtils «Still Life» et «Mirror Images». Si on ajoute à ce laminage sonique une production minimaliste et «brute de décoffrage, on comprendra que le disque est à réserver aux aficionados et à ceux que les expériences extrêmes ne rebutent pas !
Vital sera le dernier avatar de l'aventure Van Der Graaf, son chant du cygne. En fin de compte, un testament musical bien dans l'esprit de cette formation qui, jusqu'au bout, aura réussi à préserver son intégrité et à ne rien faire comme les autres.
Jean-François PÉNICHOUX
(dossier publié dans Big Bang n°34 - Mars 2000)
A consulter également, en complément de ce dossier, la chronique suivante :

